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Author: Emmanuel Fleury

L'analyse de François Peruse

Visionner cette vidéo humoristique de l’analyse de François Péruse. Ou encore, « Comment un analyste peut-il se ridiculiser en oubliant ce qui l’a fait analyste ? ». C’est très drôle !

L’analyse de François Peruse

Visionner cette vidéo humoristique de l’analyse de François Péruse. Ou encore, « Comment un analyste peut-il se ridiculiser en oubliant ce qui l’a fait analyste ? ». C’est très drôle !

L'avenir de Dolto

« Dolto, c’est du passé. Moi, je ne fais pas partie de cette bande là », disait un psy comportementaliste ce matin sur France Inter, sans oublier d’en appeler aux nouvelles méthodes de « discipline » dans l’éducation des enfants.

Quand j’étais interne en psychiatrie, je me suis vite rendu compte qu’il y avait des modes en matière de psychothérapie. Il y avait eu une génération d’internes qui avaient lu et choisi les idées de Paolo Alto, l’analyse systémique ou thérapie familiale. Puis, il y eu ceux qui s’intéressaient à l’hypnose Ericksonnienne, une resucée plus rapide des idées de Watzlawick car limitées à ce seul auteur. Puis, ceux qui étaient impressionné par l’aspect transgénérationnel, puis l’ethnopsychiatrie de Devereux, etc…

La particularité de ces modes était qu’une génération entière d’interne s’y engloutissait suivie par une autre. La génération suivante abandonnait les références de la précédente en denoncant son ancienneté, « c’est du passé », disaient-il en guise d’argument.

Alors quand j’ai vu arriver ceux qui ne jure que par Skinner, les comportementalistes, je me suis dit que cela leur passerait. Et cela passe déjà. En un sens, c’est déjà du passé. D’ailleurs, en ce moment, si j’en crois ce que j’entends, beaucoup d’internes s’intéressent plutôt à la théorie de l’esprit de Dennett.

Je crois que c’est là que je me suis dit que l’on ne choisi pas des auteurs, mais des idées. On ne choisit pas un courant de pensée, mais on décide de penser par soi même. Ni une éthique, mais son éthique en matière de psy.

Vous pouvez vous en rendre compte dès que vous recevez quelqu’un en entretien. Tout ce que vous avez pu lire avant, vous pouvez le ranger dans votre bibliothèque aussitôt. Pour suivre ce qu’il a à vous dire, il faudra oublier tout ça. Et c’est là que vous vous rendez compte que la faculté c’est bien pour les fondamentaux, les « réflexes » à avoir dans les conduites à tenir devant un patient. Mais pour le reste, c’est vos patients qui vous l’apprennent.

Alors, que faire pour se former en psy ?

J’ai pris le parti de lire tout azimuths et même en dehors de la psy. Pour apprendre. En restant critique, n’est-ce pas ? Enfin, si possible.

Là, vous pouvez vous rendre compte que chaque auteur dit des choses intéressantes, même quelqu’un comme Cottraux. Enfin bon, celui-là, ce que j’ai lu de lui était souvent assez noir… De l’humour certainement ?

Vous vous rendez compte aussi que des anciens peuvent dépasser le nouveaux. Et que les nouveaux croient parfois enfoncer des portes ouvertes. Enfin pour les comportementalistes, je devrais peut-être dire: fermer la porte à l’inconscient.

Alors pour Dolto, j’ai eu la chance d’entendre très jeune ce qu’elle disait à la radio. Et j’ai trouvé ça intéressant. Elle a peut-être fait parti de mes choix en matière d’orientation professionnelle. Et ce que je peux entendre ces jours-ci à l’occasion de sa rétrospective anniversaire, me parait encore et toujours pertinent.

Archives Françoise Dolto

Cycle Françoise Dolto sur France Inter

L’avenir de Dolto

« Dolto, c’est du passé. Moi, je ne fais pas partie de cette bande là », disait un psy comportementaliste ce matin sur France Inter, sans oublier d’en appeler aux nouvelles méthodes de « discipline » dans l’éducation des enfants.

Quand j’étais interne en psychiatrie, je me suis vite rendu compte qu’il y avait des modes en matière de psychothérapie. Il y avait eu une génération d’internes qui avaient lu et choisi les idées de Paolo Alto, l’analyse systémique ou thérapie familiale. Puis, il y eu ceux qui s’intéressaient à l’hypnose Ericksonnienne, une resucée plus rapide des idées de Watzlawick car limitées à ce seul auteur. Puis, ceux qui étaient impressionné par l’aspect transgénérationnel, puis l’ethnopsychiatrie de Devereux, etc…

La particularité de ces modes était qu’une génération entière d’interne s’y engloutissait suivie par une autre. La génération suivante abandonnait les références de la précédente en denoncant son ancienneté, « c’est du passé », disaient-il en guise d’argument.

Alors quand j’ai vu arriver ceux qui ne jure que par Skinner, les comportementalistes, je me suis dit que cela leur passerait. Et cela passe déjà. En un sens, c’est déjà du passé. D’ailleurs, en ce moment, si j’en crois ce que j’entends, beaucoup d’internes s’intéressent plutôt à la théorie de l’esprit de Dennett.

Je crois que c’est là que je me suis dit que l’on ne choisi pas des auteurs, mais des idées. On ne choisit pas un courant de pensée, mais on décide de penser par soi même. Ni une éthique, mais son éthique en matière de psy.

Vous pouvez vous en rendre compte dès que vous recevez quelqu’un en entretien. Tout ce que vous avez pu lire avant, vous pouvez le ranger dans votre bibliothèque aussitôt. Pour suivre ce qu’il a à vous dire, il faudra oublier tout ça. Et c’est là que vous vous rendez compte que la faculté c’est bien pour les fondamentaux, les « réflexes » à avoir dans les conduites à tenir devant un patient. Mais pour le reste, c’est vos patients qui vous l’apprennent.

Alors, que faire pour se former en psy ?

J’ai pris le parti de lire tout azimuths et même en dehors de la psy. Pour apprendre. En restant critique, n’est-ce pas ? Enfin, si possible.

Là, vous pouvez vous rendre compte que chaque auteur dit des choses intéressantes, même quelqu’un comme Cottraux. Enfin bon, celui-là, ce que j’ai lu de lui était souvent assez noir… De l’humour certainement ?

Vous vous rendez compte aussi que des anciens peuvent dépasser le nouveaux. Et que les nouveaux croient parfois enfoncer des portes ouvertes. Enfin pour les comportementalistes, je devrais peut-être dire: fermer la porte à l’inconscient.

Alors pour Dolto, j’ai eu la chance d’entendre très jeune ce qu’elle disait à la radio. Et j’ai trouvé ça intéressant. Elle a peut-être fait parti de mes choix en matière d’orientation professionnelle. Et ce que je peux entendre ces jours-ci à l’occasion de sa rétrospective anniversaire, me parait encore et toujours pertinent.

Archives Françoise Dolto

Cycle Françoise Dolto sur France Inter

Ce qui manque au champ de l’Autre

Etudier un roman 1 est une excellente façon d’étudier le suicide quand on voit comment Lacan a su tirer avantage de Hamlet dans « Le désir et son interprétation 2 ». Déjà, dans ce séminaire, Lacan élabore le suicide comme un « suprême effort de don » du phallus à l’idole, le grand Autre qui a ce dont le sujet manque. Pour Hamlet en l’occurrence, c’est un suprême effort de don à sa mère.

Car, la scène finale dans laquelle Hamlet meurt à l’issue d’un duel contre Claudius, est une sorte de gigantesque passage à l’acte suicidaire. Après avoir très longtemps hésité. Et, comme le souligne Lacan, alors que Hamlet a déjà eu l’occasion rêvée de tuer Claudius, il est longtemps resté inhibé quand à l’acte.

Car, pour un tel névrosé, l’enjeu était « de ne pas révéler » la castration de sa mère, aussi bien que la sienne. En ce sens, Lacan est hyper freudien : l’horreur, c’est la castration. C’est-à-dire que le sujet n’a pas le phallus, alors qu’il croit l’être pour sa mère. Il suppose que l’Autre l’a.

Pourquoi Hamlet se décide-t-il ?

Là-dessus, Lacan évoque l’importance du suicide d’Ophélie qui semble tout précipiter dans la pièce. Mais, c’est plutôt sur un passage du séminaire « L’angoisse » qui retient notre attention.reverse-trap-hamlet

L’objet est déjà perdu

La façon dont les psychanalystes expliquent le suicide dans la mélancolie est restée à ce jour très classique, freudienne.

Freud met plusieurs conditions aux passages à l’acte dans la mélancolie : « Personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si, premièrement, il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et, deuxièmement, ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne 2».

D’où la question de savoir si l’objet n’est pas toujours déjà perdu dans le suicide.

A part la question de l’objet perdu, il y a aussi la relation au grand Autre.

Le sujet est dans un rapport d’aliénation à l’Autre. Il est prêt à tout pour obtenir sa reconnaissance. Y compris par sa propre perte. Il vaut mieux encore se laisser appeler « mon lapin » ou « mon chou » par ses parents, que de courir le risque de se voir ignoré par l’Autre.

Mais, cette remarque ne suffit pas à aborder la question de l’Autre dans le suicide.

Avant de l’examiner, nous proposons d’abord de voir comment Lacan définit cette relation dans la séance du 16 janvier 1963 du séminaire « L’angoisse 5».

Un tien vaut mieux que deux

Dans la mélancolie, le sujet fait retour à une « exclusion fondamentale » dans laquelle il se sent quand se conjuguent « la loi et le désir ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Si le sujet fait du désir sa loi fondamentale, le sujet est fondamentalement exclu de son désir.

Freud raconte l’histoire de « La jeune homosexuelle » qui est aussi celle de sa défenestration du haut des quais d’une station ferroviaire. C’est après son passage à l’acte que Freud la reçoit à la demande du père de la jeune homosexuelle. Cette jeune fille fait scandale par son amour pour une femme de Vienne, une « femme de réputation suspecte ». Les parents de la jeune homosexuelle désapprouvent la liaison.

Le commentaire de Lacan est fondamental.

Pour lui, la jeune homo fait de « sa castration de femme », le « support » de « ce qui manque au champ de l’Autre » : une « loi du père, un phallus absolu ». Ainsi, elle s’est lancée dans un amour absolu pour la dame, un amour sans faille. La loi du père c’est l’exigence que le père aime sa fille.

Car, exigeant que le père la désire, l’aime, elle perçoit en même temps que ce père aimant fait défaut. Juste avant cet amour pour la dame, les parents de la jeune homosexuelle viennent d’avoir un garçon. Ce qui met en échec la loi de l’amour du père pour sa fille. Le champ de l’Autre est en manque de cet amour pour la jeune homo. Elle est déçue et se venge par l’amour pour la dame. Pour montrer à son père ce qu’est un vrai amour.

« Sans doute, ressentiment et vengeance sont-ils décisifs dans le rapport de cette fille avec son père. Le ressentiment et la vengeance sont cela, cette loi, ce phallus suprême. Voici où je le place; c’est elle qui est ma dame, et puisque je ne peux pas être ta femme soumise et moi ton objet, (depuis la naissance de mon petit frère), je suis celle qui soutient, qui crée le rapport idéalisé à ce qui est de moi-même insuffisance, ce qui a été repoussé. N’oublions pas que la fille a cessé, a lâché la culture de son narcissisme, ses soins, sa coquetterie, sa beauté, pour devenir chevalier servant de la dame 6 ».

S’appuyant sur la force de son « ressentiment » et de la « vengeance », la jeune homo se propose alors de combler ce manque d’amour absolu en y substituant son propre amour pour la dame. Elle promeut un Autre pourvu d’un « phallus absolu ».

Dans la scène du passage à l’acte, la jeune homo croise son père qui la voit aux côtés de sa dame. La jeune homo lit dans le regard de son père, un « regard irrité », une signification de désapprobation que la dame vient attester en lui disant que « ça a assez duré ».

Soit, la « confrontation » du « désir du père », avec la « loi qui se présentifie dans le regard du père », dont la jeune fille se sent « fondamentalement exclue ». Le regard de son père est « en trop ». C’est de l’ordre de l’embarras, ce regard est insupportable.

Deux conditions au passage à l’acte

Sur ce, la dame désapprouve. Cela effondre d’un coup tout ce que la jeune homo avait mis en place pour parer au manque dans l’Autre. Si la dame désapprouve, la jeune homo ne peut plus se faire le phallus absolu qui vient suppléer au manque dans l’Autre. Sa construction s’effondre, elle lui est soustraite, elle est « en moins ».C’est de l’ordre de l’émotion, une « impossibilité à y faire face 7 ».

Il y a donc « deux conditions » au passage à l’acte :

  1. l’émotion du regard du père, qui est « en trop ».
  2. l’embarras de la scène de son amie, ce qui est « en moins ».

Ces deux conditions de Lacan se réfèrent à l’Autre dont le sujet se sent exclu. Elles s’ajoutent à celles posées par Freud. Alors, l’objet petit a vient sur la scène du passage à l’acte.

A la place de cet effondrement, se produit ce que Freud avait discerné comme conditions nécessaires au passage à l’acte : le retournement de la pulsion, la régression, l’identification du sujet à l’objet définitivement perdu. « L’objet dont nous portons le deuil était celui qui s’était fait (…) le support de notre castrationviii ».

« Ce qui vient » alors c’est : « son identification absolue à ce petit a, à quoi elle se réduit », c’est ceci, par quoi elle se sent « définitivement identifiée », et du même coup « rejetée, déjetée hors de la scène ». « Seul le laissez tomber, le se laisser tomber peut le réaliser ». C’est-à-dire que la jeune, dans le passage à l’acte, s’est identifiée à l’objet du désir de l’Autre, l’enfant que l’on met bas, l’enfant qui tombe, niederkomt.

Mais, Lacan l’affirme : « les conditions posées par Freud ne suffisent pas à comprendre le passage à l’acteix ». Ces conditions sont donc nécessaires, mais pas suffisantes. Les deux conditions ajoutées par Lacan soulignent le fait qu’il se démarque d’une int
erprétation strictement oedipienne du passage à l’acte.

L’Autre manquant est déjà là

Que retenir de tout cela ? Quelle place donner à l’Autre dans ce processus ?

Il est clair que l’exigence de la jeune homo à l’égard de son père ou de la dame, est une exigence d’un Autre qui a le phallus et que la jeune homo se doit d’être ce phallus. C’est la loi de son désir et dont elle se sent exclue fondamentalement. Donc, l’Autre manquant pourvu d’un phallus est un préalable aux deux conditions lacaniennes du passage à l’acte. Du coup, ce que le sujet commence en premier à refuser, c’est que l’Autre soit manquant. En réponse, dans un second temps, le sujet fait tout pour doter l’Autre de son phallus. A cet Autre, elle sacrifie « ce qu’elle a », son phallus 10. C’est le « suprême effort de don » à l’idole de Lacan. Le refus d’un Autre manquant est la prémisse, le temps zéro, le point de départ, l’ouverture du drame, le cadre de ce tout ce qu’il s’en suit. C’est ce qui mobilise le désir du sujet. Un désir qui vise à reconnaître ce qui fait désirer cet Autre pour identifier le phallus qui pourrait lui être accolé.

Montrer l’Autre

Il s’agit bien de l’Autre et non pas du semblable. En effet, cet autre n’est pas comme les autres personnes de son entourage. L’autre est un objet « suprême 11 » (la « dame » de la jeune homo). C’est ce qu’il s’agit aussi de montrer dans le passage à l’acte : montrer que « ça est » et que c’est « autre que ça n’est ». Montrer comme « Autre ». « Ca » : avoir un enfant.

Donc, la place de l’Autre est un espace fondamental, indispensable au sujet, vital, il faut que l’Autre soit là sans faille. Il est, préablablement au passage à l’acte, idéalisé, promu, élevé, complété et doté de l’objet phallique. Sinon, comment l’objet pourrait-il tomber ?

Ne s’adirait-il pas de préserver à tout prix un Autre complet afin de l’élever au rang « suprême » ?

Hollywood

A Hollywood, il est connu que les suicidaires aiment à se jeter au bas du panneau géant. Ce panneau était une réclame pour une agence immobilière, « Hollywoodeland ». Les quatre dernières lettres sont tombées avec le temps pour ne plus laisser que celles de Hollywood. Il est connu que ce son souvent des acteurs et des actrices qui s’y précipitent. Au même endroit que ces quatre lettres déchues (land). Cela laisse penser que, selon ce que nous venons de voir, si une star est déchue, elle souhaite maintenir par son acte la grandeur de cet Autre hollywoodien par le même genre de précipitation qui a fondé le mythe hollywoodien.

De même, nous avons l’exemple d’Alexandre Fadeïv : après le rapport secret de Khrouchtchev au XXème congrès du parti communiste, il s’est mis une balle dans la tête. Il ne pouvait supporter l’écroulement du rêve d’une communauté idéale.

Et l’exemple d’un maire allemand qui se suicide à la libération en 1945. Les américains l’avaient forcé à visiter un camp de concentration dont il était voisin. Cet homme savait très bien ce qu’il se passait là-bas, le problème n’était pas là. C’était que « l’Autre (…) ne savait pas 12 », ce maire essayait de « sauver l’ignorance » de l’Autre. C’est-à-dire qu’il refusait le manque dans l’Autre.

Le suicide est un « moyen permettant de résoudre l’impasse du doute », sur l’Autre (…), « en me supprimant pour la Cause, ce sera la preuve en acte que je crois vraiment 13 », comme le précise Zizek.

L’essentiel, c’est que l’Autre reste infaillible.

Si le point fondamental, c’est que l’Autre reste entier, cette exigence est élevée au niveau d’un impératif qui fait fonction de loi universelle.

Il faut à tout prix que l’Autre soit infaillible. Au prix de son suicide, le sujet tente de résoudre son « exclusion fondamentale » de cette loi du désir de l’Autre. C’est-à-dire qu’il faut que le manque dans l’Autre reste secret et voilé.

 

 

1 – intervention à l’atelier sur le suicide de Savoirs et clinique, le 16 10 2006. Une bibliographie orientée est disponible à http://psychanalysesuicide.free.fr/?page_id=245

2 – leçon du 24 juin 1969, séminaire inédit

3 – Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

5 – p. 125 à 129, édition AFI, document interne à l’association

6 – p. 127

7 – nous retrouvons ce trait dans les récits des traumatisés : « je ne pouvais rien y faire » ou « je ne savais pas y faire face ». Ce trait permet d’ajouter une réponse à la série des réactions possibles au traumatisme. Après le syndrome de Stockholm ou le syndrome de Londres (1958, la victime s’est crue invulnérable car elle n’y croyait pas. Donc, elle a cru pouvoir abattre l’agresseur. Cette personne en est morte), il y a la réaction suicide.

8 – p. 128

9 – p. 128

10 – p. 141

11 L’angoisse, leçon du 23 01 1963, p. 140

12 – Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, Paris, 2002, p. 123 et 124

13 – Ibid

Ce qui manque au champ de l’Autre

Etudier un roman 1 est une excellente façon d’étudier le suicide quand on voit comment Lacan a su tirer avantage de Hamlet dans « Le désir et son interprétation 2 ». Déjà, dans ce séminaire, Lacan élabore le suicide comme un « suprême effort de don » du phallus à l’idole, le grand Autre qui a ce dont le sujet manque. Pour Hamlet en l’occurrence, c’est un suprême effort de don à sa mère.

Car, la scène finale dans laquelle Hamlet meurt à l’issue d’un duel contre Claudius, est une sorte de gigantesque passage à l’acte suicidaire. Après avoir très longtemps hésité. Et, comme le souligne Lacan, alors que Hamlet a déjà eu l’occasion rêvée de tuer Claudius, il est longtemps resté inhibé quand à l’acte.

Car, pour un tel névrosé, l’enjeu était « de ne pas révéler » la castration de sa mère, aussi bien que la sienne. En ce sens, Lacan est hyper freudien : l’horreur, c’est la castration. C’est-à-dire que le sujet n’a pas le phallus, alors qu’il croit l’être pour sa mère. Il suppose que l’Autre l’a.

Pourquoi Hamlet se décide-t-il ?

Là-dessus, Lacan évoque l’importance du suicide d’Ophélie qui semble tout précipiter dans la pièce. Mais, c’est plutôt sur un passage du séminaire « L’angoisse » qui retient notre attention.reverse-trap-hamlet

L’objet est déjà perdu

La façon dont les psychanalystes expliquent le suicide dans la mélancolie est restée à ce jour très classique, freudienne.

Freud met plusieurs conditions aux passages à l’acte dans la mélancolie : « Personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si, premièrement, il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et, deuxièmement, ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne 2».

D’où la question de savoir si l’objet n’est pas toujours déjà perdu dans le suicide.

A part la question de l’objet perdu, il y a aussi la relation au grand Autre.

Le sujet est dans un rapport d’aliénation à l’Autre. Il est prêt à tout pour obtenir sa reconnaissance. Y compris par sa propre perte. Il vaut mieux encore se laisser appeler « mon lapin » ou « mon chou » par ses parents, que de courir le risque de se voir ignoré par l’Autre.

Mais, cette remarque ne suffit pas à aborder la question de l’Autre dans le suicide.

Avant de l’examiner, nous proposons d’abord de voir comment Lacan définit cette relation dans la séance du 16 janvier 1963 du séminaire « L’angoisse 5».

Un tien vaut mieux que deux

Dans la mélancolie, le sujet fait retour à une « exclusion fondamentale » dans laquelle il se sent quand se conjuguent « la loi et le désir ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Si le sujet fait du désir sa loi fondamentale, le sujet est fondamentalement exclu de son désir.

Freud raconte l’histoire de « La jeune homosexuelle » qui est aussi celle de sa défenestration du haut des quais d’une station ferroviaire. C’est après son passage à l’acte que Freud la reçoit à la demande du père de la jeune homosexuelle. Cette jeune fille fait scandale par son amour pour une femme de Vienne, une « femme de réputation suspecte ». Les parents de la jeune homosexuelle désapprouvent la liaison.

Le commentaire de Lacan est fondamental.

Pour lui, la jeune homo fait de « sa castration de femme », le « support » de « ce qui manque au champ de l’Autre » : une « loi du père, un phallus absolu ». Ainsi, elle s’est lancée dans un amour absolu pour la dame, un amour sans faille. La loi du père c’est l’exigence que le père aime sa fille.

Car, exigeant que le père la désire, l’aime, elle perçoit en même temps que ce père aimant fait défaut. Juste avant cet amour pour la dame, les parents de la jeune homosexuelle viennent d’avoir un garçon. Ce qui met en échec la loi de l’amour du père pour sa fille. Le champ de l’Autre est en manque de cet amour pour la jeune homo. Elle est déçue et se venge par l’amour pour la dame. Pour montrer à son père ce qu’est un vrai amour.

« Sans doute, ressentiment et vengeance sont-ils décisifs dans le rapport de cette fille avec son père. Le ressentiment et la vengeance sont cela, cette loi, ce phallus suprême. Voici où je le place; c’est elle qui est ma dame, et puisque je ne peux pas être ta femme soumise et moi ton objet, (depuis la naissance de mon petit frère), je suis celle qui soutient, qui crée le rapport idéalisé à ce qui est de moi-même insuffisance, ce qui a été repoussé. N’oublions pas que la fille a cessé, a lâché la culture de son narcissisme, ses soins, sa coquetterie, sa beauté, pour devenir chevalier servant de la dame 6 ».

S’appuyant sur la force de son « ressentiment » et de la « vengeance », la jeune homo se propose alors de combler ce manque d’amour absolu en y substituant son propre amour pour la dame. Elle promeut un Autre pourvu d’un « phallus absolu ».

Dans la scène du passage à l’acte, la jeune homo croise son père qui la voit aux côtés de sa dame. La jeune homo lit dans le regard de son père, un « regard irrité », une signification de désapprobation que la dame vient attester en lui disant que « ça a assez duré ».

Soit, la « confrontation » du « désir du père », avec la « loi qui se présentifie dans le regard du père », dont la jeune fille se sent « fondamentalement exclue ». Le regard de son père est « en trop ». C’est de l’ordre de l’embarras, ce regard est insupportable.

Deux conditions au passage à l’acte

Sur ce, la dame désapprouve. Cela effondre d’un coup tout ce que la jeune homo avait mis en place pour parer au manque dans l’Autre. Si la dame désapprouve, la jeune homo ne peut plus se faire le phallus absolu qui vient suppléer au manque dans l’Autre. Sa construction s’effondre, elle lui est soustraite, elle est « en moins ».C’est de l’ordre de l’émotion, une « impossibilité à y faire face 7 ».

Il y a donc « deux conditions » au passage à l’acte :

  1. l’émotion du regard du père, qui est « en trop ».
  2. l’embarras de la scène de son amie, ce qui est « en moins ».

Ces deux conditions de Lacan se réfèrent à l’Autre dont le sujet se sent exclu. Elles s’ajoutent à celles posées par Freud. Alors, l’objet petit a vient sur la scène du passage à l’acte.

A la place de cet effondrement, se produit ce que Freud avait discerné comme conditions nécessaires au passage à l’acte : le retournement de la pulsion, la régression, l’identification du sujet à l’objet définitivement perdu. « L’objet dont nous portons le deuil était celui qui s’était fait (…) le support de notre castrationviii ».

« Ce qui vient » alors c’est : « son identification absolue à ce petit a, à quoi elle se réduit », c’est ceci, par quoi elle se sent « définitivement identifiée », et du même coup « rejetée, déjetée hors de la scène ». « Seul le laissez tomber, le se laisser tomber peut le réaliser ». C’est-à-dire que la jeune, dans le passage à l’acte, s’est identifiée à l’objet du désir de l’Autre, l’enfant que l’on met bas, l’enfant qui tombe, niederkomt.

Mais, Lacan l’affirme : « les conditions posées par Freud ne suffisent pas à comprendre le passage à l’acteix ». Ces conditions sont donc nécessaires, mais pas suffisantes. Les deux conditions ajoutées par Lacan soulignent le fait qu’il se démarque d’une int
erprétation strictement oedipienne du passage à l’acte.

L’Autre manquant est déjà là

Que retenir de tout cela ? Quelle place donner à l’Autre dans ce processus ?

Il est clair que l’exigence de la jeune homo à l’égard de son père ou de la dame, est une exigence d’un Autre qui a le phallus et que la jeune homo se doit d’être ce phallus. C’est la loi de son désir et dont elle se sent exclue fondamentalement. Donc, l’Autre manquant pourvu d’un phallus est un préalable aux deux conditions lacaniennes du passage à l’acte. Du coup, ce que le sujet commence en premier à refuser, c’est que l’Autre soit manquant. En réponse, dans un second temps, le sujet fait tout pour doter l’Autre de son phallus. A cet Autre, elle sacrifie « ce qu’elle a », son phallus 10. C’est le « suprême effort de don » à l’idole de Lacan. Le refus d’un Autre manquant est la prémisse, le temps zéro, le point de départ, l’ouverture du drame, le cadre de ce tout ce qu’il s’en suit. C’est ce qui mobilise le désir du sujet. Un désir qui vise à reconnaître ce qui fait désirer cet Autre pour identifier le phallus qui pourrait lui être accolé.

Montrer l’Autre

Il s’agit bien de l’Autre et non pas du semblable. En effet, cet autre n’est pas comme les autres personnes de son entourage. L’autre est un objet « suprême 11 » (la « dame » de la jeune homo). C’est ce qu’il s’agit aussi de montrer dans le passage à l’acte : montrer que « ça est » et que c’est « autre que ça n’est ». Montrer comme « Autre ». « Ca » : avoir un enfant.

Donc, la place de l’Autre est un espace fondamental, indispensable au sujet, vital, il faut que l’Autre soit là sans faille. Il est, préablablement au passage à l’acte, idéalisé, promu, élevé, complété et doté de l’objet phallique. Sinon, comment l’objet pourrait-il tomber ?

Ne s’adirait-il pas de préserver à tout prix un Autre complet afin de l’élever au rang « suprême » ?

Hollywood

A Hollywood, il est connu que les suicidaires aiment à se jeter au bas du panneau géant. Ce panneau était une réclame pour une agence immobilière, « Hollywoodeland ». Les quatre dernières lettres sont tombées avec le temps pour ne plus laisser que celles de Hollywood. Il est connu que ce son souvent des acteurs et des actrices qui s’y précipitent. Au même endroit que ces quatre lettres déchues (land). Cela laisse penser que, selon ce que nous venons de voir, si une star est déchue, elle souhaite maintenir par son acte la grandeur de cet Autre hollywoodien par le même genre de précipitation qui a fondé le mythe hollywoodien.

De même, nous avons l’exemple d’Alexandre Fadeïv : après le rapport secret de Khrouchtchev au XXème congrès du parti communiste, il s’est mis une balle dans la tête. Il ne pouvait supporter l’écroulement du rêve d’une communauté idéale.

Et l’exemple d’un maire allemand qui se suicide à la libération en 1945. Les américains l’avaient forcé à visiter un camp de concentration dont il était voisin. Cet homme savait très bien ce qu’il se passait là-bas, le problème n’était pas là. C’était que « l’Autre (…) ne savait pas 12 », ce maire essayait de « sauver l’ignorance » de l’Autre. C’est-à-dire qu’il refusait le manque dans l’Autre.

Le suicide est un « moyen permettant de résoudre l’impasse du doute », sur l’Autre (…), « en me supprimant pour la Cause, ce sera la preuve en acte que je crois vraiment 13 », comme le précise Zizek.

L’essentiel, c’est que l’Autre reste infaillible.

Si le point fondamental, c’est que l’Autre reste entier, cette exigence est élevée au niveau d’un impératif qui fait fonction de loi universelle.

Il faut à tout prix que l’Autre soit infaillible. Au prix de son suicide, le sujet tente de résoudre son « exclusion fondamentale » de cette loi du désir de l’Autre. C’est-à-dire qu’il faut que le manque dans l’Autre reste secret et voilé.

 

 

1 – intervention à l’atelier sur le suicide de Savoirs et clinique, le 16 10 2006. Une bibliographie orientée est disponible à http://psychanalysesuicide.free.fr/?page_id=245

2 – leçon du 24 juin 1969, séminaire inédit

3 – Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

5 – p. 125 à 129, édition AFI, document interne à l’association

6 – p. 127

7 – nous retrouvons ce trait dans les récits des traumatisés : « je ne pouvais rien y faire » ou « je ne savais pas y faire face ». Ce trait permet d’ajouter une réponse à la série des réactions possibles au traumatisme. Après le syndrome de Stockholm ou le syndrome de Londres (1958, la victime s’est crue invulnérable car elle n’y croyait pas. Donc, elle a cru pouvoir abattre l’agresseur. Cette personne en est morte), il y a la réaction suicide.

8 – p. 128

9 – p. 128

10 – p. 141

11 L’angoisse, leçon du 23 01 1963, p. 140

12 – Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, Paris, 2002, p. 123 et 124

13 – Ibid

Pathologies mentales complexes: les thérapies de longue durée plus efficaces

Une psychothérapie "psycho-dynamique" est un euphémisme pour ne pas utiliser le mot qui fâche: psychanalyse… Enfin, les plus fâchés sont les comportementalistes, cognitivistes, et tutti quanti, tenant du traitement minute en matière d’aide et de soutien à l’autre ! Comme s’il était possible de comprendre quelque chose d’aussi complexe que la vie d’une personne en cinq minute… 

Voici une dépêche de l’AFP sur l’intérêt de se hâter lentement….

Des psychothérapies durant au moins un an paraissent plus efficaces pour traiter des pathologies mentales complexes que des interventions de courte durée recourant plus intensivement à des médicaments, selon une méta-analyse publiée mardi.

"Dans cette méta-analyse, les psychothérapies psycho-dynamiques de longue durée (au moins un an ou 50 séances) ont été nettement plus efficaces que des traitements intensifs courts quant aux résultats d’ensemble tout comme pour cibler des problèmes particuliers et améliorer le fonctionnement de la personnalité du patient", écrit le Dr. Falk Leichsenring, de l’Université de Giessen en Allemagne, un des co-auteurs de ces travaux.

Cette méta-analyse a porté sur 23 études dont onze cliniques et 12 dites d’observation ayant couvert 1.053 patients au total.

"Les psychothérapies psycho-dynamiques ont produit d’importants effets durables sur des patients souffrant de troubles de la personnalité, de troubles mentaux multiples et d’instabilité mentale chronique", poursuivent les chercheurs dont les travaux paraissent dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) daté du 1er octobre.

"Les effets ont été mesurables pour l’ensemble des troubles et se sont accrus de façon notable entre la fin des séances de thérapies et les visites de suivi", ajoutent ces psychiatres.

En terme d’efficacité générale des deux types de traitements, les patients ayant bénéficié des psychothérapies psycho-dynamiques de longue durée ont enregistré en moyenne de meilleurs résultats dans plus de 96% des cas que ceux ayant été soumis aux thérapies intensives et brèves".

AFP 01.10.08

Les Shadoks : la pensée est-elle une affaire de plomberie ?

Visionner cette vidéo des Shabocks. Ou encore, « Comment déconner en psychanalyse quand on s’écarte de la clinique ? »

Quand les psychonomistes estiment que la pensée est une affaire de plomberie, voilà ce qui arrive:

Les placébos chers, plus efficaces que les bon marché… Une révolution

Nominés aux Ig nobel (les nobels ignobles) : 20081004Ignobel

Avis aux comportementalistes:

“Le prix de Sciences Cognitives est revenu à une collaboration nippo-hongroise qui s’est penchée sur l’intelligence des amibes. Des êtres tellement simples qu’ils ne sont formés que d’une seule cellule. Et pourtant : placés à l’entrée d’un labyrinthe, une amibe est capable de trouver toute seule, sans plan ni boussole, le chemin le plus court vers la sortie. L’amibe serait donc plus douée pour l’orientation que certains humains (on ne citera pas de nom). Et attention : c’est la revue Nature qui a publié ça. Si les meilleurs se mettent à dérailler…”.

Avis à l’industrie pharmaceutique:

“ Dan Ariely et son équipe de l’université de Durham (Caroline du Nord) ont reçu le Ig Nobel de Médecine pour avoir montré que les médicaments très chers étaient plus efficaces que ceux bons marché, dans le cas où lesdits médicaments sont des placebos. Une révolution ! Du sucre à 150 euros guérirait mieux que la pénicilline à deux sous. Si les entreprises pharmaceutiques suivent cette conclusion, elles devraient rapidement mettre la clé sous la porte pour revendre leurs locaux à Béghin-Say ”.

Les sciences sociales ne sont pas solubles dans les sciences cognitives, pétition contre la réforme du CNRS

Signer la pétition   –   Voir les signataires


Les signataires de ce texte sont tous concernés par le domaine que le projet d’Institut National des Sciences Humaines et Sociales (INSHS) entend regrouper sous l’appellation « Cognition et comportement ».
Nous sommes étonnés et inquiets de voir que le projet considère que ces domaines relèvent exclusivement des sciences cognitives, constituant les « théories de la complexité » en référent méthodologique central. Il ne fait aucune mention de la philosophie des sciences non naturaliste, de la sociologie, de l’histoire, de l’anthropologie et des sciences politiques. Pourtant, la question de savoir ce que sont précisément la « cognition » et le « comportement » est, à l’évidence, un objet des sciences humaines et sociales : il suffit de penser aux conséquences juridiques et pénales, professionnelles, éducatives (pour ne citer que quelques exemples) de la définition de ce qu’est un comportement, ou aux dimensions collectives, linguistiques, pragmatiques de ce qu’on entend par cognition. Les sciences cognitives n’ont pas le monopole de la cognition.
Pour avoir une idée de l’aveuglement de la nouvelle perspective envisagée, rappelons-nous seulement l’intensité des polémiques qui ont suivi la publication de l’expertise collective de l’INSERM sur le trouble des conduites en 2005 : la définition des comportements anormaux des enfants est apparue immédiatement comme un enjeu de société. Nous sommes étonnés et inquiets de constater l’absence dans le projet des mots-clés santé mentale, psychiatrie, alors que ces domaines sont aujourd’hui, non seulement des préoccupations transversales de nos sociétés, mais encore des objets de conflits.
Peut-on encore sérieusement affirmer que la connaissance du « substrat cérébral » soit la principale chose à considérer pour traiter des questions d’éducation, de santé ou d’organisation du travail ? Les meilleurs spécialistes des neurosciences eux-mêmes s’en gardent bien, et nombreux sont ceux qui souhaiteraient un dialogue approfondi avec des historiens, des sociologues ou des philosophes, précisément sur ces points, afin de procéder à l’indispensable analyse conceptuelle des termes en question : esprit, cerveau, connaissance, comportement.
Le privilège accordé aux approches neuroscientifiques pour parler du comportement relève d’une politique de recherche à courte vue. Une telle approche idéologique ne saurait fonder une politique scientifique digne du futur Institut. S’agit-il de convertir de force la communauté scientifique en sciences humaines et sociales au paradigme cognitiviste ? Nous ne sommes pas appelés à devenir des neurosociologues, des neurophilosophes, des neuroanthropologues ou des neurohistoriens. L’examen concret de la normativité de la vie sociale découverte par l’École sociologique française (Durkheim et Mauss) et la sociologie allemande (Weber) n’est pas une illusion destinée à être remplacée par l’étude de la connectivité cérébrale. C’est un niveau autonome et irréductible de la réalité humaine.
Pourquoi, sans aucun argument explicite en sa faveur, accorder un pareil privilège à un paradigme particulier, naturaliste (ou du moins réductionniste), au détriment d’approches intégratives qui font place aux dimensions sociales de la formation des connaissances (aux contextes socio-historiques, aux institutions, …) ? L’INSHS doit-il mettre un seul paradigme intellectuel en position dominante ? Doit-il rayer d’un trait de plume le pluralisme méthodologique et les débats de la communauté scientifique internationale ? Doit-il enfin compter pour rien l’excellence reconnue des programmes non cognitivistes en SHS ?
Depuis plusieurs années des chercheurs en sciences sociales ont commencé à développer au sein du CNRS notamment, des recherches sur ces sujets. Ils ont constitué un milieu scientifique ouvert et créatif, et ont entamé son internationalisation. Le projet tel qu’il est conçu aujourd’hui mettra fin à cette dynamique. Au-delà, il menace l’existence même des sciences humaines et sociales comme disciplines vivantes, critiques e constructives.
Nous reconnaissons parfaitement l’intérêt des sciences cognitives, et la nécessité qu’elles aient leur place et qu’elles se développent à l’INSHS. De même il nous paraît essentiel de valoriser et de reconnaître les « théories de la complexité » comme un authentique partenaire scientifique dans les sciences humaines et sociales. C’est une condition évidente de la crédibilité scientifique internationale du futur Institut. Mais pour cette raison même, nous refusons leur monopole. Le statut du pôle « Cognition et comportement » tel qu’il est actuellement rédigé consacre la marginalisation d’autres paradigmes d’analyse ou leur insidieuse relégation dans le patrimoine historique.
Nous exigeons donc la réintroduction explicite, dans la mission confiée au pôle « Cognition et comportement », des disciplines qui en ont été exclues, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, l’économie (qui n’est pas une neuroéconomie, pour la plupart des chercheurs) et les sciences politiques afin, tout simplement, que la liberté et la qualité de la recherche soient préservées au sein de l’Institut.


Signer la pétitionVoir les signataires


Les premiers signataires de cet appel sont : Simone Bateman (sociologue, directrice de recherche au CNRS), Jean-François Braunstein (philosophe, Pr à l’université Paris 1), Martine Bungener (économiste, directrice de recherche au CNRS), Pierre-Henri Castel (philosophe, directeur de recherche au CNRS), Jean-Paul Gaudillière (historien, directeur de recherche à l’INSERM, directeur d’études à l’EHESS), Vincent Descombes (philosophe, directeur d’études à l’EHESS), Alain Ehrenberg (sociologue, directeur de recherche au CNRS), Bruno Karsenti (philosophe, directeur d’études à l’EHESS), Sandra Laugier (philosophe, Pr à l’Université de Picardie), Bernard Lahire (sociologue, Pr à l’ENS-LSH), Frédéric Lebaron (sociologue, Pr à l’Université de Picardie), Michel Le Moal (psychiatre et neurobiologiste, membre de l’Académie des sciences), Olivier Martin (sociologue, Pr à l’Université Paris Descartes), Albert Ogien (sociologue, directeur de recherche au CNRS), Bernard Paulré (économiste, Pr Paris 1), François Rastier (linguiste, directeur de recherche au CNRS).

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