Etudier un roman 1 est une excellente façon d’étudier le suicide quand on voit comment Lacan a su tirer avantage de Hamlet dans « Le désir et son interprétation 2 ». Déjà, dans ce séminaire, Lacan élabore le suicide comme un « suprême effort de don » du phallus à l’idole, le grand Autre qui a ce dont le sujet manque. Pour Hamlet en l’occurrence, c’est un suprême effort de don à sa mère.

Car, la scène finale dans laquelle Hamlet meurt à l’issue d’un duel contre Claudius, est une sorte de gigantesque passage à l’acte suicidaire. Après avoir très longtemps hésité. Et, comme le souligne Lacan, alors que Hamlet a déjà eu l’occasion rêvée de tuer Claudius, il est longtemps resté inhibé quand à l’acte.

Car, pour un tel névrosé, l’enjeu était « de ne pas révéler » la castration de sa mère, aussi bien que la sienne. En ce sens, Lacan est hyper freudien : l’horreur, c’est la castration. C’est-à-dire que le sujet n’a pas le phallus, alors qu’il croit l’être pour sa mère. Il suppose que l’Autre l’a.

Pourquoi Hamlet se décide-t-il ?

Là-dessus, Lacan évoque l’importance du suicide d’Ophélie qui semble tout précipiter dans la pièce. Mais, c’est plutôt sur un passage du séminaire « L’angoisse » qui retient notre attention.reverse-trap-hamlet

L’objet est déjà perdu

La façon dont les psychanalystes expliquent le suicide dans la mélancolie est restée à ce jour très classique, freudienne.

Freud met plusieurs conditions aux passages à l’acte dans la mélancolie : « Personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si, premièrement, il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et, deuxièmement, ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne 2».

D’où la question de savoir si l’objet n’est pas toujours déjà perdu dans le suicide.

A part la question de l’objet perdu, il y a aussi la relation au grand Autre.

Le sujet est dans un rapport d’aliénation à l’Autre. Il est prêt à tout pour obtenir sa reconnaissance. Y compris par sa propre perte. Il vaut mieux encore se laisser appeler « mon lapin » ou « mon chou » par ses parents, que de courir le risque de se voir ignoré par l’Autre.

Mais, cette remarque ne suffit pas à aborder la question de l’Autre dans le suicide.

Avant de l’examiner, nous proposons d’abord de voir comment Lacan définit cette relation dans la séance du 16 janvier 1963 du séminaire « L’angoisse 5».

Un tien vaut mieux que deux

Dans la mélancolie, le sujet fait retour à une « exclusion fondamentale » dans laquelle il se sent quand se conjuguent « la loi et le désir ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Si le sujet fait du désir sa loi fondamentale, le sujet est fondamentalement exclu de son désir.

Freud raconte l’histoire de « La jeune homosexuelle » qui est aussi celle de sa défenestration du haut des quais d’une station ferroviaire. C’est après son passage à l’acte que Freud la reçoit à la demande du père de la jeune homosexuelle. Cette jeune fille fait scandale par son amour pour une femme de Vienne, une « femme de réputation suspecte ». Les parents de la jeune homosexuelle désapprouvent la liaison.

Le commentaire de Lacan est fondamental.

Pour lui, la jeune homo fait de « sa castration de femme », le « support » de « ce qui manque au champ de l’Autre » : une « loi du père, un phallus absolu ». Ainsi, elle s’est lancée dans un amour absolu pour la dame, un amour sans faille. La loi du père c’est l’exigence que le père aime sa fille.

Car, exigeant que le père la désire, l’aime, elle perçoit en même temps que ce père aimant fait défaut. Juste avant cet amour pour la dame, les parents de la jeune homosexuelle viennent d’avoir un garçon. Ce qui met en échec la loi de l’amour du père pour sa fille. Le champ de l’Autre est en manque de cet amour pour la jeune homo. Elle est déçue et se venge par l’amour pour la dame. Pour montrer à son père ce qu’est un vrai amour.

« Sans doute, ressentiment et vengeance sont-ils décisifs dans le rapport de cette fille avec son père. Le ressentiment et la vengeance sont cela, cette loi, ce phallus suprême. Voici où je le place; c’est elle qui est ma dame, et puisque je ne peux pas être ta femme soumise et moi ton objet, (depuis la naissance de mon petit frère), je suis celle qui soutient, qui crée le rapport idéalisé à ce qui est de moi-même insuffisance, ce qui a été repoussé. N’oublions pas que la fille a cessé, a lâché la culture de son narcissisme, ses soins, sa coquetterie, sa beauté, pour devenir chevalier servant de la dame 6 ».

S’appuyant sur la force de son « ressentiment » et de la « vengeance », la jeune homo se propose alors de combler ce manque d’amour absolu en y substituant son propre amour pour la dame. Elle promeut un Autre pourvu d’un « phallus absolu ».

Dans la scène du passage à l’acte, la jeune homo croise son père qui la voit aux côtés de sa dame. La jeune homo lit dans le regard de son père, un « regard irrité », une signification de désapprobation que la dame vient attester en lui disant que « ça a assez duré ».

Soit, la « confrontation » du « désir du père », avec la « loi qui se présentifie dans le regard du père », dont la jeune fille se sent « fondamentalement exclue ». Le regard de son père est « en trop ». C’est de l’ordre de l’embarras, ce regard est insupportable.

Deux conditions au passage à l’acte

Sur ce, la dame désapprouve. Cela effondre d’un coup tout ce que la jeune homo avait mis en place pour parer au manque dans l’Autre. Si la dame désapprouve, la jeune homo ne peut plus se faire le phallus absolu qui vient suppléer au manque dans l’Autre. Sa construction s’effondre, elle lui est soustraite, elle est « en moins ».C’est de l’ordre de l’émotion, une « impossibilité à y faire face 7 ».

Il y a donc « deux conditions » au passage à l’acte :

  1. l’émotion du regard du père, qui est « en trop ».
  2. l’embarras de la scène de son amie, ce qui est « en moins ».

Ces deux conditions de Lacan se réfèrent à l’Autre dont le sujet se sent exclu. Elles s’ajoutent à celles posées par Freud. Alors, l’objet petit a vient sur la scène du passage à l’acte.

A la place de cet effondrement, se produit ce que Freud avait discerné comme conditions nécessaires au passage à l’acte : le retournement de la pulsion, la régression, l’identification du sujet à l’objet définitivement perdu. « L’objet dont nous portons le deuil était celui qui s’était fait (…) le support de notre castrationviii ».

« Ce qui vient » alors c’est : « son identification absolue à ce petit a, à quoi elle se réduit », c’est ceci, par quoi elle se sent « définitivement identifiée », et du même coup « rejetée, déjetée hors de la scène ». « Seul le laissez tomber, le se laisser tomber peut le réaliser ». C’est-à-dire que la jeune, dans le passage à l’acte, s’est identifiée à l’objet du désir de l’Autre, l’enfant que l’on met bas, l’enfant qui tombe, niederkomt.

Mais, Lacan l’affirme : « les conditions posées par Freud ne suffisent pas à comprendre le passage à l’acteix ». Ces conditions sont donc nécessaires, mais pas suffisantes. Les deux conditions ajoutées par Lacan soulignent le fait qu’il se démarque d’une int
erprétation strictement oedipienne du passage à l’acte.

L’Autre manquant est déjà là

Que retenir de tout cela ? Quelle place donner à l’Autre dans ce processus ?

Il est clair que l’exigence de la jeune homo à l’égard de son père ou de la dame, est une exigence d’un Autre qui a le phallus et que la jeune homo se doit d’être ce phallus. C’est la loi de son désir et dont elle se sent exclue fondamentalement. Donc, l’Autre manquant pourvu d’un phallus est un préalable aux deux conditions lacaniennes du passage à l’acte. Du coup, ce que le sujet commence en premier à refuser, c’est que l’Autre soit manquant. En réponse, dans un second temps, le sujet fait tout pour doter l’Autre de son phallus. A cet Autre, elle sacrifie « ce qu’elle a », son phallus 10. C’est le « suprême effort de don » à l’idole de Lacan. Le refus d’un Autre manquant est la prémisse, le temps zéro, le point de départ, l’ouverture du drame, le cadre de ce tout ce qu’il s’en suit. C’est ce qui mobilise le désir du sujet. Un désir qui vise à reconnaître ce qui fait désirer cet Autre pour identifier le phallus qui pourrait lui être accolé.

Montrer l’Autre

Il s’agit bien de l’Autre et non pas du semblable. En effet, cet autre n’est pas comme les autres personnes de son entourage. L’autre est un objet « suprême 11 » (la « dame » de la jeune homo). C’est ce qu’il s’agit aussi de montrer dans le passage à l’acte : montrer que « ça est » et que c’est « autre que ça n’est ». Montrer comme « Autre ». « Ca » : avoir un enfant.

Donc, la place de l’Autre est un espace fondamental, indispensable au sujet, vital, il faut que l’Autre soit là sans faille. Il est, préablablement au passage à l’acte, idéalisé, promu, élevé, complété et doté de l’objet phallique. Sinon, comment l’objet pourrait-il tomber ?

Ne s’adirait-il pas de préserver à tout prix un Autre complet afin de l’élever au rang « suprême » ?

Hollywood

A Hollywood, il est connu que les suicidaires aiment à se jeter au bas du panneau géant. Ce panneau était une réclame pour une agence immobilière, « Hollywoodeland ». Les quatre dernières lettres sont tombées avec le temps pour ne plus laisser que celles de Hollywood. Il est connu que ce son souvent des acteurs et des actrices qui s’y précipitent. Au même endroit que ces quatre lettres déchues (land). Cela laisse penser que, selon ce que nous venons de voir, si une star est déchue, elle souhaite maintenir par son acte la grandeur de cet Autre hollywoodien par le même genre de précipitation qui a fondé le mythe hollywoodien.

De même, nous avons l’exemple d’Alexandre Fadeïv : après le rapport secret de Khrouchtchev au XXème congrès du parti communiste, il s’est mis une balle dans la tête. Il ne pouvait supporter l’écroulement du rêve d’une communauté idéale.

Et l’exemple d’un maire allemand qui se suicide à la libération en 1945. Les américains l’avaient forcé à visiter un camp de concentration dont il était voisin. Cet homme savait très bien ce qu’il se passait là-bas, le problème n’était pas là. C’était que « l’Autre (…) ne savait pas 12 », ce maire essayait de « sauver l’ignorance » de l’Autre. C’est-à-dire qu’il refusait le manque dans l’Autre.

Le suicide est un « moyen permettant de résoudre l’impasse du doute », sur l’Autre (…), « en me supprimant pour la Cause, ce sera la preuve en acte que je crois vraiment 13 », comme le précise Zizek.

L’essentiel, c’est que l’Autre reste infaillible.

Si le point fondamental, c’est que l’Autre reste entier, cette exigence est élevée au niveau d’un impératif qui fait fonction de loi universelle.

Il faut à tout prix que l’Autre soit infaillible. Au prix de son suicide, le sujet tente de résoudre son « exclusion fondamentale » de cette loi du désir de l’Autre. C’est-à-dire qu’il faut que le manque dans l’Autre reste secret et voilé.

 

 

1 – intervention à l’atelier sur le suicide de Savoirs et clinique, le 16 10 2006. Une bibliographie orientée est disponible à http://psychanalysesuicide.free.fr/?page_id=245

2 – leçon du 24 juin 1969, séminaire inédit

3 – Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

5 – p. 125 à 129, édition AFI, document interne à l’association

6 – p. 127

7 – nous retrouvons ce trait dans les récits des traumatisés : « je ne pouvais rien y faire » ou « je ne savais pas y faire face ». Ce trait permet d’ajouter une réponse à la série des réactions possibles au traumatisme. Après le syndrome de Stockholm ou le syndrome de Londres (1958, la victime s’est crue invulnérable car elle n’y croyait pas. Donc, elle a cru pouvoir abattre l’agresseur. Cette personne en est morte), il y a la réaction suicide.

8 – p. 128

9 – p. 128

10 – p. 141

11 L’angoisse, leçon du 23 01 1963, p. 140

12 – Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, Paris, 2002, p. 123 et 124

13 – Ibid