Suicide à Hollywood-land

A Hollywood, il est connu que les suicidaires aiment à se jeter au bas du panneau géant, « Hollywood » que l’on voit sur toutes les cartes postales du lieu. Ce panneau était une réclame pour une agence immobilière, « Hollywoodland ». Les trois dernières lettres sont tombées avec le temps pour ne plus laisser que celles de Hollywood. Ce sont souvent des acteurs et des actrices qui s’y précipitent. Au même endroit que ces quatre lettres déchues (land). Cela laisse penser qu’une star déchue souhaite maintenir par son acte la grandeur de cet idéal hollywoodien par le même genre de précipitation qui a fondé le mythe du cinéma.

La jeune homosexuelle que Freud[i] a reçue, en a fait autant. Elle s’est défenestrée du haut des quais d’un station ferroviaire. C’est après son passage à l’acte que Freud la reçoit à la demande du père de la jeune homosexuelle. Cette jeune fille fait scandale par son amour pour une femme de Vienne, une « femme de réputation suspecte ». Les parents de la jeune homosexuelle désapprouvent la liaison.

Pour Lacan, la jeune homosexuelle fait de « sa castration de femme », le « support » de « ce qui manque au champ de l’Autre[ii] » : une « loi du père, un phallus absolu ». Ainsi, elle s’est lancée dans un amour absolu pour la dame, un amour sans faille

Car, exigeant que le père la désire, l’aime, elle perçoit en même temps que ce père aimant fait défaut. Juste avant cet amour pour la dame, les parents de la jeune homosexuelle viennent d’avoir un garçon. Ce qui met en échec la loi de l’amour du père pour sa fille. Le champ de l’Autre est en manque de cet amour pour la jeune homosexuelle. Elle est déçue et se venge par l’amour pour la dame. Pour montrer à son père ce qu’est un vrai amour.

S’appuyant sur la force de son « ressentiment » et de la « vengeance », la jeune homosexuelle se propose alors de combler ce manque d’amour absolu en y substituant son propre amour pour la dame. Elle promeut un Autre pourvu d’un « phallus absolu ».

Dans la scène du passage à l’acte, la jeune homosexuelle croise son père qui la voit aux côtés de sa dame. La jeune homo lit dans le regard de son père, un « regard irrité », une signification de désapprobation que la dame vient attester en lui disant que « ça a assez duré ».

Cela effondre d’un coup tout ce que la jeune homosexuelle avait mis en place pour parer au manque dans l’Autre. Si la dame désapprouve, la jeune homosexuelle ne peut plus se faire le phallus absolu qui vient suppléer au manque dans l’Autre. Sa construction s’effondre, elle lui est soustraite, elle est « en moins ». C’est de l’ordre de l’émotion, une « impossibilité à y faire face [iii] ».

Il y a donc « deux conditions » au passage à l’acte :

1- l’émotion du regard du père, qui est « en trop ».

2- et l’embarras de la scène de son amie, qui est « en moins ».

Ces deux conditions de Lacan se réfèrent à l’Autre dont le sujet se sent exclu. Elles s’ajoutent à celles posées par Freud. Alors, l’objet petit a vient sur la scène du passage à l’acte.

« Ce qui vient » alors c’est : « son identification absolue à ce petit a, à quoi elle se réduit », c’est ceci, par quoi elle se sent « définitivement identifiée », et du même coup « rejetée, déjetée hors de la scène ».

Cela implique que les stars qui se jettent au bas du panneau « Hollywood » soient au préalable « hors scène ». Le suicide est un « moyen permettant de résoudre l’impasse du doute », sur l’Autre (…), « en me supprimant pour la Cause, ce sera la preuve en acte que je crois vraiment[iv] », comme le précise Zizek. C’est-à-dire que Hollywood doit rester un mythe absolu.

Si le point fondamental est que l’Autre reste entier, cette exigence est élevée au niveau d’un impératif qui fait fonction de loi universelle. Il faut à tout prix que l’Autre soit infaillible. Au prix de son suicide, le sujet tente de résoudre son « exclusion fondamentale ».


[i] – Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

[ii] – Lacan J., séance du 16 janvier 1963 du séminaire « L’angoisse », p. 125 à 129, édition AFI, document interne à l’association

[iii] – nous retrouvons ce trait dans les récits des traumatisés : « je ne pouvais rien y faire » ou « je ne savais pas y faire face ». Ce trait permet d’ajouter une réponse à la série des réactions possibles au traumatisme. Après le syndrome de Stockholm ou le syndrome de Londres (1958, la victime s’est crue invulnérable car elle n’y croyait pas. Donc, elle a cru pouvoir abattre l’agresseur. Cette personne en est morte), il y a la réaction suicide.

[iv] – Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, Paris, 2002, p. 123 et 124

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