Segantini (2) : l’aspiration à la mort

La mort du peintre Giovanni Segantini était un suicide inconscient. Comme je l’ai souligné dans le billet précédent, à la suite d’Abraham. Un montagnard expérimenté comme Segantini, ne pouvait méconnaitre les dangers du froid. Son imprudence fût surprenante.

Abraham donne plusieurs exemples de « suicide inconscient ». Il indique que ces cas sont « non exceptionnels 1». C’est par exemple le cas de ceux qui négligent de prendre des mesures de sécurité élémentaires, qui se précipitent au-devant d’une voiture « par mégarde », avalent un produit toxique « par erreur », se blessent « par maladresse ». Abraham range aussi les accidents de montagne dans ces suicides inconscients.

De nos jours, nous ajouterions certains accidents de parachute, de saut à l’élastique, etc…

Sur le plan conscient, Segantini se croyait entièrement voué à sa peinture de la nature. Il se sentait devoir tout mettre en œuvre pour y parvenir. Mais, Abraham le démontre, sa vie entière, « il était accompagné à chacun de ses pas par l’ombre de la mort 2».

Le matériel à ce sujet ne manque pas.

Très jeune, il perdit son frère ainé. Vers cinq ans, sa mère décède. Segantini souffrait d’une superstition tenace, le pressentiment de sa mort ne le quittait pas. Son premier dessin lui fût commandé par une mère qui venait de perdre sa fille de moins d’un an et auprès de laquelle il resta dessiner calmement. Plusieurs de ses toiles furent des représentations de scènes de deuil. Si bien qu’Abraham peut affirmer, et on le croit, que « sa première tentative de dessin, comme sa dernière toile, inachevée, sont des images de la mort 3». Segantini est d’ailleurs né prématuré, sa mère ayant failli en mourir.

Abraham a su en rendre compte. En deux mots, voilà son explication.

Abraham discerne quatre périodes pour Segantini. Une période heureuse avant le décès de sa mère, une période de déréliction après le décès, une première période heureuse dans son mariage et, à partir de 1892, « l’aspiration à la mort ». La période qui a suivie le décès de sa mère lui est particulièrement éprouvante. Segantini est placé chez ses sœurs, son père l’abandonne très vite en partant avec l’un de ses frères aux Etats-Unis. Segantini ne se met pas toute de suite à la peinture, mais il se rend compte assez vite que celle-ci lui procure une plénitude inégalée.

L’analyse d’Abraham est convaincante. Tout ce qui relève de la peinture est associé à sa mère. Segantini rejette ce qui vient de son père. Mais, cette peinture qui semble avoir une fonction de sublimation, le place aussitôt dans la position de son fantasme, celui d’un enfant mort.

Ce qui explique plusieurs de ses toiles. Par exemple, Les mauvaises mères (The evil mothers peint en 1894 et exposé à Vienne) qui montre une femme, un peu spectrale, recroquevillée et sur son sein, un enfant « abandonné et « desséché par le manque d’amour ». L’idée d’Abraham, c’est que Segantini a tenté d’idéaliser sa mère par la peinture, mais que le désir de vengeance, son désir de punir sa mère de l’abandon qu’elle lui a infligé, a refait surface 4.

Donc, pour Abraham, la sublimation aura rempli une partie de son objectif en procurant l’extase de la peinture au prix d’un refoulement. Mais, elle n’aura pas réussi à protéger Segantini de son fantasme de mort.

C’est ce dernier qui le tuera.

Je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur Segantini. En effet comment expliquer que son « aspiration à la mort » ne soit d’abord qu’une fascination pour le cadavre avant, bien plus tard, de devenir une conduite vers la mort.

Donc : à suivre !


1- Abraham K., Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, science de l’homme Payot, Paris, 2000, p. 205

2- Abraham Ibid, p. 208

3- Ibid, p. 203

4- Ce qui avait été refoulé a fait retour dans sa peinture même. Abraham ne le dit pas comme ça. Mais la Gradiva de Freud a été publiée en 1907 et Abraham l’a lue avant son étude sur Segantini. Dans la Gradiva, Freud explique comment le refoulé revient dans l’instance refoulante elle-même. Pour cela, il prend l’exemple du tableau de Félicien Rops, La tentation de saint Antoine

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