Segantini (3) : un suicide en double

J’ai évoqué le suicide inconscient du peintre Giovanni Segantini à deux reprises. Selon sa face inconsciente et  pulsionnelle. Sa vie était marquée par la mort. Sa tentative de la sublimer par la peinture a été un échec. Segantini n’a pas su faire autrement que de se suicider.

Je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à dire sur Segantini. En effet, pourquoi son « aspiration à la mort » n’est-elle d’abord qu’une fascination pour le cadavre avant, bien plus tard, de devenir une conduite vers la mort ?

D’abord, la sublimation par la peinture est un succès. Segantini connaît la plénitude de la réalisation de se ambitions en peinture, il vit un moment paisible avec son épouse et ses enfants en haute montagne. Puis, tout bascule. Le mécanisme de son « aspiration à la mort » est déclenché pour se conclure par son « suicide inconscient ».

Il y a un avant et un après déclenchement. Au sens où des hallucinations se manifestent à partir de ce moment. Cette voix, il la reconnaît comme celle de sa mère qui l’appelle à la le rejoindre.

Dans le suicide, c’est une situation courante. Une personne perd un proche. Il a l’impression que le décédé est toujours là, fantomatique, et l’appelle à le rejoindre dans la mort.

On peut situer le moment de la bascule dans « l’aspiration à la mort ». Il peint « L’enfer des voluptueuses ». Convaincu de la nouveauté « exceptionnelle » de son œuvre, il propose son tableau à Berlin en 1891. Mais, le jury ne l’estime pas digne de la plus haute distinction et lui attribue la « mention honorable ». Cette œuvre avait pourtant une « signification particulière ». Il se sent alors « offensé ». Déçu, dépité, Segantini déménage. Il se retire du peu de vie sociale qu’il a su maintenir jusque là, et commence ses conduites d’exposition au froid qui le mèneront au décès. C’est là que sa mère lui revient comme un spectre. Jusque là, Segantini avait pu élaborer sa propre mort sans avoir le besoin de s’y précipiter et sans hallucination.

Pour son premier dessin, c’est lui-même qu’il représente à travers la demande de cette mère à l’enfant perdu. Dans cette scène, l’enfant mort, c’est ce qu’il est quand sa mère part. Mais, le dessin se rapporte à une autre mère qui reste vivante. Le dessin est à l’inverse de la situation réelle de Segantini. Une mère vivante et un enfant mort sont représenté au lieu d’une mère morte et d’une enfant survivant.

La première version de son fantasme est donc la suivante : l’enfant est mort, donc elle vit.

Pendant ses études de peinture, à l’école de peinture de Bréra, Segantini envisage de représenter « Le héros mort ». Pour son modèle, il utilise un vrai cadavre. « Il avait dressé le corps contre la paroi le cadavre qui lui servait de modèle. Tandis qu’il s’absorbait dans sa tâche, le corps qui se trouvait exposé au soleil perdit de sa rigidité, se mit à chanceler et tomba en avant ». Segantini prêta à cet évènement la valeur du présage de sa propre mort. Ce qui soulignait son identification consciente au cadavre. Ce cadavre est son double dans l’autre et dans le fantasme inconscient d’enfant mort. Avec l’animation du cadavre, le voile se déchire.

La deuxième version du fantasme est : l’enfant vit, donc elle meurt.

En effet, cette inversion se réalise pleinement dans la peinture de Segantini. L’inversion pour l’enfant en entraine une autre, celle de la mère qui devient « malveillante ». Pas tout de suite, quelques années après dans sa peinture et à la fin d’une lutte sans merci pour représenter encore des mères palpitantes dans les tableaux, voir. Mais, au prix d’une dissociation. Segantini doit créer deux mères. Une mère vivante serre son enfant vivant. La mère « malveillante » n’est que suggérée et déplacée sous l’aspect bestial d’une énorme vache, voir.

Finalement, Segantini peint « L’enfer des voluptueuses ». La mère figure toujours en double mais, elles sont toutes les deux mortes. Elles flottent comme dans l’éternité de la mort, ce qu’Abraham a clairement souligné. Au même moment, Segantini peint « Les mauvaises mères », l’enfant vivant est porté par une mère morte. Segantini est placé face à son destin : un enfant doit vivre sans mère. Soit la deuxième version du fantasme. Ce qu’il refuse par son suicide.

Dévoilé, son fantasme revient dans le réel par l’appel de la voix de sa mère morte. Une deuxième hallucination le confirme. Segantini se voit sur une civière, une mère à ses côtés en train de pleurer. Il précise que c’est l’objet de son tableau : La morte.

Il y a là une deuxième inversion du fantasme. Il vaudrait mieux que je meure plutôt qu’elle.

Observons qu’Abraham révise son texte pour souligner cette question en 1924. Pourquoi Segantini n’est-il pas passé à l’acte plus tôt ? Abraham met en avant la notion nouvelle pour lui de répétition qui lui est venue par Freud entre-deux. Mais, nous venons de le dire, chaque répétition est l’occasion d’une inversion du fantasme. Elle est la rencontre du cadavre. Le changement de position est alors comme le retour du point de croix en broderie. Le motif de la couture s’enrichit au fur et à mesure des passages du fil sur la pointe. Dans un sens contraire, vers un évidement dans le réel.

Au bout du compte, Segantini n’a pas voulu renoncer à l’idée d’une mère vivante. On peut en déduire la troisième version de son fantasme :

1- l’enfant est mort, donc elle vit

2- l’enfant vit, donc elle meurt

3- il faut qu’elle vive, donc je meurs

Résultat : le suicide de Segantini se produit en double de la mort de sa mère. Ce qui est remarquable pour Segantini, c’est que son suicide soit une conclusion logique de son fantasme. Ce fantasme scelle son destin.


– Abraham K., « Giovanni Segantini. Essai psychanalytique », Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, science de l’homme Payot, Paris, 2000, p. 195

– Ibid, p. 203

– Ibid, p. 206. Le tableau figure en haut de ce post.

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