Le suicide a-t-il une signification politique ?

Que le suicide ait une signification politique, c’est ce que nous pourrions envisager en apprenant le décès de Mohamed Bouazizi par le feu (et celui d’au moins cinq de ses camarades en trois semaines). Et surtout depuis que, de fil en aiguille, après ce suicide, manifs après manifs, morts après morts, Ben ali a quitté le pouvoir.
Suicide par le feu….. le feu aux poudres….. La poudre explose……
Le rapprochement ne serait-il pas trop simple à établir ? Un suicide a-t-il vraiment des effets politiques ? Dans quelle conditions, s’il y en a ?
Nous voyons immédiatement le dilemme. Si seule une certaine forme d’action publique, par le sacrifice de soi, permet d’obtenir des effets réels, des effets concrets dans la réalité politique commune et pas seulement pour soi, alors, existe-t-il d’autres formes d’action politique qui aient une efficacité semblable ? Pour le dire clairement, faudrait-il nécessairement se suicider pour faire bouger les choses ?
Voici la position de Hannah Arendt sur la question : http://psychanalysesuicide.free.fr/?p=105. Pour l’auteur, l’acte a une valeur fondatrice dans le discours, il pose la première pierre d’une construction. Un acte « individuel » est inconcevable, le sujet émerge à partir de son statut de citoyen. L’acte d’un sujet est inscrit dans l’histoire de la cité et il répond au discours politique qui en a donc été la condition d’émergence. Selon ce point d’Arendt, Lucrèce est le prototype même du suicide politique.

Mais, je pense, il ne faudrait pas oublier non plus que pour que la révolte puisse aboutir, il y a encore plusieurs étapes à franchir. Malheureusement, le suicide seul de ces étudiants n’aurait sans doute pas permis le renversement de Ben Ali sans la détermination du peuple tunisien dans la rue.

Ci-dessous, je vous reproduis l’article d’Audrey Pulvar paru sur France Inter le 12 01 2011, et qui m’a semblé apporter un point pertinent dans la réflexion. En effet, si les mots ont un sens, « là, on ne parle pas de kamikazes ». Et l’on se rend compte que l’auteur de l’acte a une valeur signifiante telle qu’il est de nature à changer totalement la signification de l’acte.

A consulter aussi, l’excellente analyse de Daniel Demey en cliquant ce lien

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A rebrousse poil, Audrey Pulvar, mercredi 12 01 2011, France Inter

« Foin de l’ironie d’un Brassens sur la multitude accablante défendant soi-disant ses idées jusqu’à la mort, dans un pays où 30% des jeunes en âge de travailler sont au chômage, c’est bien à leur vie qu’ont attenté au moins 5 jeunes Tunisiens, en trois semaines, pour protester contre la précarité, le chômage, le coût de la vie et maintenant, aussi, la répression orchestrée par le pouvoir tentant de mater une rébellion qui pourtant n’a de cesse de se répandre. Là, on ne parle pas de kamikazes actionnant leur ceinture d’explosif ou précipitant une voiture remplie jusqu’à la gueule de TNT contre une ambassade…

On parle de jeunes adultes décidant de s’immoler ou de s’électrocuter comme hier, pour hurler une dernière fois leur désespoir à un pouvoir aveugle. Dans les rues de plusieurs villes, y compris dans les faubourgs de Tunis, la fièvre courre, malgré la présence de milliers de policiers et les tirs à balles réelles sur la foule. 23 morts comme le reconnaît le pouvoir ? 30 ? 50 comme l’affirment l’opposition et plusieurs responsables syndicaux ou la ligue des droits de l’homme ? Sur les blogs, malgré la police de l’internet, particulièrement active, malgré les arrestations d’internautes, les images de passage à tabac, de blessés et de morts fleurissent.

Ou celles, presque plus subversives, de jeunes arrachant un portrait du président tout-puissant, à la tête du pays depuis 23 ans, Zine el Abidine Ben Ali. Trois interventions télévisées et le bienfaiteur de la population tunisienne, sortant de sa manche une baguette magique grâce à laquelle il promet 300 000 emplois supplémentaires d’ici 2012, la transforme en matraque pour déclarer que « les troubles » sont le fait de terroristes et de groupes extrémistes religieux.

Ne pas omettre de rappeler, au passage, qu’il est un paravent contre l’expansion de l’islam radical et que dans son pays, les droits de la femme sont constitutionnellement garantis…

Bon ben alors, ne changeons rien. Ni les arrestations arbitraires, ni la torture, les faux procès, la presse mise au pas, la corruption, les scandales mettant régulièrement en cause la famille dirigeante… ne soyons pas désagréables et allons-y mollo sur la condamnation…

« L’espace des libertés progresse en Tunisie », avait affirmé Nicolas Sarkozy, sur place, le 30 avril 2008.

Hier, Michèle Alliot-Marie proposait, elle, une coopération entre forces de l’ordre françaises et tunisiennes, pour « faire profiter Tunis du savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité, dans ce type de situations sécuritaires… (sic !). Notre premier message, ajoute-t-elle, doit être celui de l’amitié entre les peuple français et tunisien ». Un peu plus tôt Bruno Lemaire, ministre de l’Agriculture estimait que Ben Ali est un Président « souvent mal jugé », qui a « fait beaucoup de choses »… tandis que Frédéric Mitterrand, trouve « tout a fait exagéré » de décrire le régime de Ben Ali comme une dictature.

En Tunisie, il y a une « opposition politique, dit notre ministre de la Culture, mais qui ne s’exprime pas comme elle pourrait le faire en Europe ».

Si ce n’était pas si grave, ça nous ferait une bonne collection de blagues françaises, non ?

Des blessés au crâne défoncé affluent dans les hôpitaux des villes touchées par les événements, débordés, manquant de sang pour les transfusions… lycées et universités sont fermés jusqu’à nouvel ordre, des bâtiments sont saccagés, des bus et des agences bancaires incendiées, les panaches de fumées noires annoncent de loin les barrages de fortune et pneus enflammés érigés par les manifestants aux carrefours;

Des policiers les pourchassent, empêchent les rassemblements de plus de trois personnes… une manifestation d’artistes et d’intellectuels est dispersée avec brutalité… et la police tire, tire, tire encore ! Légitime défense dit le pouvoir, massacre de civils, répond la rue… La rue et sa jeunesse, qui avance, malgré la menace des balles et des coups, scandant sans faillir un cri, tellement emblématique de la condition de jeunes du monde entier : « nous n’avons pas peur » !

© Audrey Pulvar

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