L’état doit payer

La crise financière européenne serait-elle un nouveau jour qui se lèverait sur le champ de la compréhension du suicide ? La presse relaie-t-elle une thématique nouvelle en matière de suicide ? Il semblerait qu’une nouvelle dimension du suicide vient d’émerger. Certains suicides seraient un appel à ce que l’état assure notre survie. Il s’agirait de se faire payer ou mourir.

La presse se fait le relais d’annonces centrées par l’idée que la crise financière européenne alimenterait le suicide, en augmentant sa fréquence. De fait, les articles se focalisent sur qui cela peut-il toucher. Quelles sont les personnes concernées par la crise qui seraient plus sensibles à l’idée du suicide ?
Pour la presse italienne, il s’agirait des personnes qui n’ont pas de travail, http://tinyurl.com/cau7obs. Ou alors, les petits patrons d’entreprise en Italie, http://goo.gl/GWbpF et http://tinyurl.com/89q2nac
En Grèce (mais, aussi en Italie), ce seraient les retraités, http://tinyurl.com/clj89rq. Leur pension étant fortement réduite, ils voudraient en finir.
Et je parie que la liste peut encore s’allonger. A quand un article sur le suicide des jeunes actifs de 20 à 30 ans dans la crise, en région parisienne ?
Ces compte-rendus tombent dans le sillon creusé par la notion d’anomie formulée par Emile Durckheim, il y a maintenant bien des années. Dans les

périodes de crise, les repères de l’ancien monde bougent, changent de valeur, ce qui perturbe bon nombre de personnes et les conduit vers la destruction de soi.
La question du travail et de sa relation au suicide est soulevée. Le suicide concerne les personnes qui n’ont plus de travail. Ceux qui se sont retirés volontairement du travail, ceux qui n’en trouve pas ou ceux qui l’ont perdu. Si on y ajoute les nombreux commentaires sur les personnes qui se suicide à cause de leur travail, nous pouvons tout de même observer que la question du travail semble orienter celle du suicide. On se suicide parce que l’on perd son travail ou parce que l’on en souffre. Le travail serait devenu « la nouvelle religion » (selon le sociologue Ilvo Diamanti, http://goo.gl/GWbpF),
Mais, pour les entrepreneurs italiens, ce n’est pas tout à fait la question du travail mais, celle de la dette et de l’argent qui semble poser problème. Ce qui est bien différent. (Pour un entrepreneur), “la culture et le bonheur ne comptent pour rien. Les sous – les schei comme on dit ici –  sont tout”, explique Ferdinando Camon : “le petit entrepreneur endetté ne vit pas une crise économique : il vit une crise totale. Nerveuse, morale, mentale. C’est pour cela qu’il se suicide. Parce que les schei  sont pour lui l’unique valeur et si sa vie est déficitaire de ce point de vue, il pense que ce n’est plus la peine de vivre. Les schei sont une valeur absolue”.
Il y aurait la honte de devoir se déclarer en faillite ou celle de devoir licencier ses salariés. Plaçant ces patrons dans la position du responsable altruiste, soucieux du bonheur de ses employés. Le problème de ces entrepreneurs serait le poids de leur fiscalité qu’il s’agirait d’alléger pour éviter les passages à l’acte. Un poids d’autant plus lourd qu’en retour, l’état ne paierait pas ces mêmes entrepreneurs pour leur prestation, l’état serait en retard dans le paiement de ses factures. L’entrepreneur a une dette mais, il estime que cette dette s’annule du fait que l’état, lui aussi, a une dette à son égard. Il y aurait surtout la «  volonté plus ou moins consciente de désigner le débiteur, c’est-à-dire l’État, comme un assassin, comme le responsable de ces morts”.
La question de la dette est soulevée ; celle de la dette, pas seulement celle du travail. Les entrepreneurs italiens épousent en cela, les contours signifiants des derniers développements de la crise financière, souvent présentée à l’opinion comme une crise de la dette.
Du côté des retraités, les motifs paraissent bien différents. Par un suicide public, un pharmacien retraité grec a « sacrifié son bien le plus précieux, sa vie », http://tinyurl.com/clj89rq. Cet homme s’identifiait à la résistance contre Mussolini en 1945. Il estimait que ses « possibilités de survie » avaient été anéanties par les récentes réformes des pensions de retraite. Lui aussi, accuse l’état d’en être responsable. Lui aussi se situe comme le créancier de l’état débiteur à son égard.
Les entrepreneurs italiens et le pharmacien grec retraité sont ainsi unis dans l’accusation commune de l’état. L’état doit les payer. De ce fait, la question du travail a glissée dans l’opinion, elle s’est modifiée. La question est maintenant celle d’un état conçu comme le grand responsable de la (sur)vie matérielle de ses administrés. Un grand Autre, dirions-nous, consistant, réel, dont chaque administré dépendrait. Avec ou sans travail. Une version de la culture antagoniste à celle du « chacun pour soi ». Loin de là, ces suicidaires semblent réclamer l’état pour tous et vouloir le faire exister.

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