Cadavres, dépouilles et charognes, le suicide d’Ophélie (4)

Ophélie s’est suicidée, celle du Hamlet de Shakespeare. Dans la note précédente, nous avons vu que le texte de Shakespeare comporte toute une série d’expressions autour de l’idée que le père d’Ophélie est un maquereau. Il traite sa fille comme un poisson à vendre au premier séducteur venu.

Mais, la circulation des lettres d’Hamlet adressées à Ophélie, oblige à penser qu’il s’agit d’une bouffonnerie. Hamlet apparaît dans le réel aux yeux d’Ophélie, sorti de l’enfer, la lumière de ses yeux « s’incline 1» sur elle. Et c’est une chose qui paraît bien plus sérieuse que ces histoires de maquereau. Ce faisant, elle lui rend ses lettres.

Je pense qu’il est nécessaire de continuer à examiner les séries signifiantes, les branches principales des séries d’associations d’idées évoquées par le texte à propos d’Ophélie, avant d’aborder les thématiques de son délire.

Quand son père est assassiné par Hamlet, Ophélie devient folle et tient un discours assez dense qu’il est vraiment difficile de suivre. Je suppose que ce qu’elle dit n’est pourtant pas si fou. Ophélie l’a dit, elle est celle qui « ne pense rien 2». Ce qui est peut-être à entendre comme celle qui pense le rien. Du coup, ce qu’elle dit dans son délire mérite la peine d’un examen soutenu. Pour préparer ce déchiffrage, je pense qu’il est utile dans un premier temps, de développer encore les représentations supportées par Ophélie et présentées avant son délire.

Nous avons déjà vu que Ophélie représente une sirène blanche chantante et dangereuse. C’est aussi un maquereau à vendre. Comme nous l’avions suggéré, sans doute les deux faces d’un même objet.

Il se trouve une troisième série d’associations. Il y a en effet dans ce texte, tout un vocabulaire qui tourne autour des cadavres, des charognes et de cette multitude d’animaux qui viennent les habiter, comme les asticots.

Par exemple, quand Hamlet rencontre le père d’Ophélie au début de la pièce : « Car si le soleil engendre des asticots dans un chien mort, charogne digne d’être embrassée…3»

Les traducteurs renvoient à une autre pièce de Shakespeare : « César et Cléopâtre 4». Dans cette série d’associations, apparaît le soleil, la fécondation, les serpents, les crocodiles du Nil, l’idée d’empoisonner. Tout cela s’enchaîne sur le chien mort et les asticots qui viennent dévorer les cadavres. L’idée serait que le soleil donne la vie aux asticots. Il « embrasse » les charognes pour les féconder !

Nous avions déjà rencontré une allusion aux sirènes dont le chant promet à Ulysse de lui apprendre la vie. Le mystère en question serait-il celui de la conception des êtres humain, de la fécondation et de la naissance à la vie ?

Et Hamlet, ironique, recommande à Polonius de ne pas laisser sa fille se promener au soleil, elle pourrait enfanter toute seule… Ce soleil pourrait lui « faire le petit ». Donc, comme une « charogne digne d’être embrassé » comme l’est la dépouille de son père.

Donc, le corps d’Ophélie apparaît littéralement assimilé par Hamlet à un cadavre, un chien mort, une charogne, « digne d’être embrassée ».

Dans le séminaire L’angoisse, Lacan souligne l’identification d’Ophélie à l’objet du deuil, celui que l’on perd. Dans ce contexte, il s’agit de l’objet déchet, le rebut, l’ordure que les hommes cherchent à effacer de leur vue et à détruire.

La question du statut du corps d’Ophélie prépare celle qui viendra par la suite, de la dépouille de son père mort assassiné par Hamlet. Une question identique à celle posée dans « l’autre scène », la pièce jouée devant la cour par les acteurs invités par Hamlet, où il s’agit de savoir quoi faire d’une dépouille 5.

Cette question de la dépouille revient dans la pièce avec insistance.

Pour quelqu’un dont la vie ne représentait que charogne et pourriture morale aux yeux d’Hamlet (il traite Polonius de maquereau et l’assassine), pourquoi prendre autant d’égards avec la dépouille du père d’Ophélie ? D’ailleurs, Ophélie se demande si ce ne serait pas le « sens 6» de la pièce jouée à la cours.

Je me demande si cette question de la dépouille ne serait pas l’inverse de celle de la seconde mort. Dans ce cas, la question posée par Antigone serait inversée.

Toutes les deux, Ophélie et Antigone perdent leur père. Toutes les deux refusent de laisser une dépouille sans égards. Pour Antigone, il s’agit justement de donner à la dépouille de son frère une destinée digne de ce que son propriétaire représentait dans la vie pour les autres. Il est manifeste qu’Ophélie devient folle quand son père meurt et que l’on ne trouve plus son cadavre.

Mais, à la différence d’Antigone, la reine et le roi s’inquiètent de la destinée de cette dépouille. Où est passé son corps ? On la cherche activement. Il ne s’agit pas tout à fait d’un Autre qui ne se soucie pas des dépouilles comme dans Antigone.

Seul Hamlet n’en n’a cure. Ni de son existence, ni de sa dépouille. Pour lui, le père d’Ophélie était inique, c’était un maquereau. Il lui a vendu Ophélie, d’après Hamlet. C’est un chien au banc de la cour que l’on renvoie à coup de pied et d’insultes. Cadavre de chien, il est le père d’Ophélie, une « charogne digne d’être embrassée » par le soleil (la reine et le roi le cherchent). Hamlet le met dehors, hors de la cour du roi et de l’Autre. Il ne vaut pas la peine d’une sépulture. Il tente de précipiter sa seconde mort.

Hamlet le répudie, mais pas le roi qui comptait sur lui. Il y a l’Autre, d’un côté : le roi, la reine et la cour. D’un autre côté, Hamlet et son spectre qui errent dans le doute. Hamlet est déjà comme Antigone, son existence est déjà spectrale. Peu importe le devenir de la dépouille de Polonius, ce qui compte, c’est le spectre, l’esprit. Avec Hamlet, nous sommes dans un champ distinct de celui d’Antigone. Pas un Autre de l’Autre. Plutôt hors scène, hors de l’Autre. Dans le réel, « l’enfer 7». Là où les corps ne comptent pas. Ni le sien, ni celui d’Ophélie.

La suite au prochain numéro !

Articles précédents, le suicide d’Ophélie :

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1- p. 753 et 754

2– p. 825

3– p. 771

4– note II, VII, 25-26 de César et Cléopâtre et note 44 de l’acte II de Hamlet

5– En nos temps modernes, nous avons donné une réponse précise à la question des déchets. Nous les « recyclons » de façon écologique, nous les transformons pour leur donner un nouvel usage

6– p. 829. « Mean », sa signification

7- p. 753 et 754

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