Le suicide de l’amour fidèle, le suicide d’Ophélie (7)

En préambule, nous avons passé beaucoup de temps à baliser les étapes qui introduisent le suicide d’Ophélie dans Hamlet, la pièce de Shakespeare. La dernière fois, nous avons vu que plusieurs séries d’expressions labourent une terre de cadavres et de vers.

Dans le ciel, rôdent de « précieux secrets » prêts à s’envoler, difficiles à apercevoir. La vérité scintille d’une faible lueur contrainte à emprunter les dédales de la folie.

Puis, vient le temps du crépuscule pour Ophélie. Son suicide clôt sa folie. Elle déboule en chantant au palais:

« Elle parle beaucoup de son père, dit qu’elle sait,

Que le monde est plain de chausse-trapes, et soupir, et se frappe le cœur,

Donne des coups de pieds rageurs pour des riens, dit des choses ambigües

Qui ne portent qu’une moitié de sens. Sa parole n’est rien,

Mais l’usage chaotique qu’elle en fait pousse

Les auditeurs à reconstruire un sens. Ils s’y efforcent,

Et recousent ses mots avec le fils de leurs propres pensées,

Et comme des clins d’œil, des hochements de tête, des

Gestes les accompagnent,

En vérité ces mots feraient croire qu’on pourrait deviner,

Rien de certain assurément, mais beaucoup de propos malheureux (1) ».

Ophélie mime Hamlet (2) . Elle prévient de sa folie, elle prétend savoir (la vérité sur son père ?) et surtout :

« N’allez jamais suggérer

Que vous savez quelque chose sur moi ».

Shakespeare, en bon lacanien, nous prévient de ne pas interpréter et de ne pas prétendre savoir ce que l’autre peut lui-même savoir. L’interprétation recoud les mots avec les fils de nos propres pensés, pour le coup, c’est un délire. Elle nous rend plus fou que la parole d’Ophélie elle même.

On ne peut rien savoir de ce que sait Ophélie. Même ses mots, même sa parole ne peuvent servir d’appui pour en déduire un sens cohérent. Car, il reste toujours ce problème de l’existence de la chose en question.

Est-ce vrai ? Ce que je sais, existe-t-il ?

La folie Ophélie est de savoir. Ophélie dit qu’elle sait. Shakespeare ne précise pas quoi. Là, peut commencer notre délire. En tant que pensée, la mort peut induire la foi en quelque chose, nous faire croire que l’on sait ce qu’elle sait. Car, la parole d’Ophélie n’est rien qui ne soit qu’une moitié de sens.

Toutefois, la chose sur laquelle porte ce savoir est mise en rapport avec la vérité que la Reine voudrait ne pas voir « dévoilée (3) » à la cour et dont elle se sent coupable. Et il est dit que la Reine détient de « précieux secrets (4) ». La vérité ne peut percer que sous la déraison. C’est son mode d’apparition dans les pièces de Shakespeare.

Ophélie chante. Elle déclame des vers, une poésie ou une chanson folklorique. Elle ne dit pas son texte, elle interprète le texte d’un autre qui n’est pas identifié.

« Comme pourrais-je distinguer

Votre fidèle amour d’un autre ?

A ses sandales, à son bâton,

A la coque de son chapeau ?

Il est mort, il s’en est allé, madame,

Il est mort, il s’en est allé,

A sa tête, est l’herbe verte,

Une pierre est à ses pieds.

Blanc son linceul comme la neige des monts…

Jonché de fleurs si belles

Qui, à sa tombe, n’ont pas été

Le pleurer d’une pluie d’amour fidèle (5) ».

Ce cadavre est la métonymie de l’amour fidèle. L’amour fidèle ressemble à un cadavre couché dans l’herbe verte, une pierre à ses pieds. Il préfigure la posture de ce que sera le corps d’Ophélie après son suicide. Un corps au linceul blanc jonché de fleurs qui n’ont pas été pleurer son amour fidèle en retour du sien.

Mais, il est remarquable que l’on ne puisse trancher sur le sujet de cet amour fidèle. Qui aime ? Qui est aimé ? Dans ces vers, aussi bien Hamlet que Ophélie !

Ophélie fait le constat de la mort de son amour fidèle. Ce dernier meurt de ne pas être aimé en retour. Vivante, elle ne peut savoir la réalité de la pensée et de l’amour. Elle ne peut savoir si l’amour du partenaire du chanteur est fidèle ou non. On peut alors supposer qu’elle s’adresse à Hamlet ?

Comment distinguer l’amour fidèle d’un amour infidèle ? Rien ne le permet, ni les sandales, ni le bâton auquel l’on reconnaît le pèlerin, ni son chapeau. C’est-à-dire qu’il n’y a aucun mot qui ne se distingue des autres pour apporter une certitude. Il n’y a pas de mot venant garantir la réalité de l’amour en retour du sien.

Morte, elle ne pourra pas plus le savoir. On n’ira pas pleurer le cadavre d’un amour fidèle. Si aucun mot ne vient garantir la réalité de l’amour, pourtant rien n’est possible sans la parole. Rien n’existe sans les mots, sans mots pas de réalité. Pas d’amour sans discours.

La suite au prochain numéro !

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1- p. 895

2- dans l’acte II, scène 1, p. 745, Hamlet met en garde contre toute « insinuation ambiguë »

3- p. 895

4- p. 873

5- p. 896 et 897

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