Porter son souci, le suicide d’Ophélie (10)

Shakespeare décrit en détail le suicide d’Ophélie dans Hamlet. Et plus j’avance dans ce commentaire, plus je réalise à quel point sa description est précise et complète. Elle apparaît comme un enchaînement d’événements, articulés les uns aux autres. Une articulation logique qui peut nous laisser espérer discerner la structure d’un tel acte.   lajeunefillealafleur

Déchue de l’amour d’Hamlet, elle est contrainte de lui rendre ses lettres. Son père Polonius décédé, elle devient folle. Dans un tourbillon de déclamations, ses déclarations sont autant de lettres d’adieu à ceux qu’elle a connue, Ophélie se rend sous un saule puis, se noie.

Ophélie a mis la cour du Roi en garde, elle distribue des signes et non pas des paroles, car « sa parole n’est rien ». Ses paroles sont un « néant ». Il ne s’agit pas de l’entendre, il n’est possible que de la lire.

C’est alors qu’elle distribue des fleurs à chacun (1). Romarin, pensées, fenouil, soucis, colombines, pâquerettes, violettes…

A la façon du dictionnaire, nous pourrions décliner les significations auxquelles ces fleurs se réfèrent. Mais, sans arrêt les significations pourraient se multiplier et il serait alors impossible de décider laquelle convient.

Nous avons ainsi les significations possibles suivantes :

– Romarin : le souvenir. Ce dont Hamlet manque alors qu’il le doit. Ophélie le supplie de ne pas oublier : « de grâce, mon amour, souvenez-vous »

– Pensées : pensée de/à l’amour

– Fenouil : flatterie, dissimulation

– Colombines : ingratitude, déloyauté, adultère

– Soucis (« the rue »): les regrets, le repentir, l’herbe qui aide à s’ouvrir à la grâce

– Pâquerettes : le chagrin d’amour

– Violettes : celles qui se sont « fanées quand mon père est mort. C’est une bonne fin »

Avec ses fleurs lancées à tout va, Ophélie colle des signifiants à la figure de ceux à qui elle adresse ces fleurs. Ce sont autant de signes qui viennent placer chaque personnage de la pièce dans son rôle. A ceci près que le personnage en question doit en déchiffrer le sens qui ne lui est pas donné à l’avance.

Comme dans ce jeu qui consiste à placer une étiquette sur le front du partenaire, à charge pour lui de deviner l’inscription qui y figure. Un jeu que l’on voit à la cour de Louis XIV, semble-t-il apprécié par Marie-Antoinette dans le film de Sofia Coppola.

C’est le principe du jeu des prisonniers commenté par Lacan (2). Dans ce jeu logique, les prisonniers portent un disque dans le dos dont il s’agit de deviner la couleur. Or, il est « impossible de juger dans quel sens » conclure sur la couleur de ce disque. Ce que Lacan démontre. Par conséquent, le sujet, « le «je », sujet de l’assertion conclusive, s’isole par un battement de temps logique d’avec l’autre, c’est-à-dire d’avec la relation de réciprocité ». Il n’est possible pour ce sujet logique de s’affirmer qu’en se séparant de sa relation imaginaire à l’autre.

Chacune de ces fleurs est sensé avoir une signification qui viendrait qualifier celui qui la reçoit. Elles désignent les sentiments d’Ophélie aussi bien que celui de ses partenaires : amour, flatterie, déloyauté, repentir, regrets… Mais, ces significations paraissent plutôt énigmatiques, très allusives, difficiles à cerner. Ce sont comme des cases vides qu’il s’agirait de remplir de signification.

A qui Ophélie donne-t-elle ces fleurs ? La liste est longue, elle aussi….

– à Laerte : les « pensées d’amour » le font partenaire de l’amour

– à Hamlet comme partenaire amoureux identifié à Laerte. Avec le romarin, il doit s’en souvenir

– à Gertrude : la flatterie, la dissimulation, le secret, l’ingratitude, la déloyauté et l’adultère

– à Claudius ou à Hamlet : avec les soucis, c’est le repentir qu’ils doivent « porter de façon différente »

– à elle-même, Ophélie, à tous, à chacun : les soucis sont « pour vous et moi ».

Celle qui distribue fait partie de la série des destinataires. Elle aussi, se soumet au signifiant. Le sentiment représenté par la fleur est aussi bien, le sentiment de celui de qui lance la fleur, que ceux de celui qui reçoit la fleur.

Si je résume les multiples fonctions assumées par l’usage de ces fleurs, nous pouvons nous apercevoir qu’elles sont destinées à tous et à chacun. Y compris celle qui en parle, Ophélie.C’est-à-dire à l’Autre, au grand Autre dans l’incapacité où nous sommes en fin de compte, à distinguer de quel individu il s’agit. Que ces fleurs représentent les sentiments aussi bien, les sentiments de celui qui les envoie, que ceux de celui qui les reçoit.

Les fleurs balaient presque toutes les significations possibles, mais aucune en particulier. La signification de chaque fleur n’est pas fixée définitivement, cela dépend de la façon dont on la porte, de qui la reçoit, de ce qu’il représente, de ce que le lanceur veut lui dire, etc…. Ces fleurs sont des signifiants porteurs de signification. Une signification à déterminer après-coup….Elles sont des signifiants séparés de leur signification et elles désignent nos êtres.

Nous verrons au prochain post, ce que cela peut vouloir bien signifier quand au suicide….


1– Shakespeare, « Hamlet », Tragédies, NRF Gallimard, Paris, 2002, p. 909 et note 15

2-« Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Ecrits, Paris, PUF, 1945

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