D’un acte qui ne soit pas politique ?

L’acte politique d’après Arendt, peut aussi bien conduire à une répétition mortelle qu’à une création. Pour le suicide, nous tombons sur une double division pour l’acte.

La fausse distinction entre un suicide qui échoue et un suicide qui réussit, renvoie à la différence entre un acte répète l’existant, qui reproduit sans modifier les choses, qui ne change rien, et un acte qui prend une signification nouvelle, un acte créateur de signification susceptible d’une reprise dans l’opinion publique, d’un changement dans le discours, un acte qui a un effet de signification valable pour tous. C’est-à-dire, un acte qui a une portée politique.

Que le sujet échoue ou réussisse son suicide n’a de valeur que par rapport aux effets de l’acte au niveau de la signification et non pas du point de vue de la mort ou la vie matérielle. L’acte se réfère à un discours, même s’il en est une sorte de rupture. La question n’est pas de savoir si le sujet se tuera effectivement. Il veut déjà se tuer et de ce point de vue, la différence entre le prolongement de sa vie au-delà de l’acte ou la mort immédiate après son passage à l’acte n’est qu’une question de délai. Le sujet y semble finalement assez indifférent. De toute façon, il ne sait pas ce qu’est la mort.

L’erreur est d’oublier la dimension de l’Autre par rapport auquel le sujet doit se situer.

C’est la différence qu’il y a entre la jeune homosexuelle de Freud dont l’acte provocateur est déclenché par le regard de son père qui la surprend près de sa chérie et le résistant contre les allemands pendant la seconde guerre mondiale qui n’hésite pas à sacrifier sa vie pour que l’Autre idéalisé de la liberté puisse continuer à vivre. La jeune homosexuelle se retire de l’Autre, le résistant s’y maintient, même après sa mort.

Lequel des deux est politique ?

Celui de la jeune homosexuelle qui conteste l’ordre hétérosexuel que son père veut lui imposer ou le résistant qui se trouve plongé dans la réalité politique de son époque ? Après tout, même l’homosexuelle mène un combat politique à sa façon. Tous les deux ne contestent-ils pas un existant concret et substantiel qui à leurs yeux doit changer ? Et pourtant, leur rapport à l’Autre varie de façon radicalement opposée.

Zizek 1 en appelle souvent à la réflexivité : si l’acte est politique, la politique est-elle un acte ?

Mais, cette réflexivité est asymétrique : dans la première partie de l’aphorisme, l’acte est l’attribut de la politique, dans la deuxième, la politique est la substance de l’acte. Il ne faut pas confondre les deux. Il serait donc possible qu’un acte ne soit pas politique ? C’est ce rapport du sujet à l’Autre qui permet de le supposer.

La confusion provient de ne pas tirer les vrais conséquences de l’après-coup. S’il faut un temps d’après-coup pour juger des effets de l’acte, c’est que ces effets sont signifiants. C’est une nécessité que l’acte passe par l’Autre pour produire une signification que l’on jugera ensuite comme répétition ou création de signification.

Donc l’acte précède l’Autre, il le devance en ce sens que l’Autre, bien que déjà là avant l’acte, est mobilisé par l’acte. Premièrement, l’acte suspend l’Autre, il suspend la pensée, il écarte l’esprit comme le dit Arendt. Deuxièmement, l’acte oblige à une réinscription dans le langage pour pouvoir juger de son effet politique. Du coup, l’effet politique relève du champ de l’Autre. L’acte reste dans le champ du sujet dans la mesure où il suspend la signification. Ne faudrait-il pas distinguer le champ de l’acte de celui du politique ?

Arendt souligne une opposition, l’antagonisme existant entre la pensée, produit de l’esprit, et l’acte qui écarte d’emblée la pensée. Ce faisant, elle prend acte de cette temporalité spéciale de l’après-coup.

Le sujet est d’abord plongé dans l’obscurité de son acte, la nuit du monde hégélienne, le retrait du monde schreberien. Dans un deuxième temps, le signifiant reprend ses droits et vient recouvrir l’acte de ses significations par l’intervention de l’Autre.

L’avantage de la pensée d’Arendt, c’est qu’elle souligne cet écart classique entre l’acte et la pensée. En précisant comment l’acte peut trouer la pensée et la suspendre un temps.

La suite au prochain numéro !


1– Zizek S., Le sujet qui fâche, Flammarion, 1999, p. 315

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