Le suicide, pur signe

Les années 80 sont une période féconde pour l’étude du suicide au Japon. Jugez-en !

Nous avons : la traduction en français des quatre romans ultimes de Mishima i, l’essai de Marguerite Yourcenar ii sur Mishima, « l’empire des signes » de Roland Barthes iii et surtout l’étude de Pringuet iv. Lacan avait tenu son séminaire sur l’écriture, particulièrement la calligraphie orientale : « d’un discours qui ne serait pas du semblant » en 1971.

Tout cela est évoqué par Pringuet dans son livre sur le suicide au Japon. Il nous y donne une définition du signe et de son usage au Japon.

À partir de 1868, les privilèges du samouraï furent abolis l’un après l’autre par décret impérial. À la place, la dynastie impériale devient une sorte de « mythologie solaire v». Il s’installe alors une sorte de double législation dans l’esprit des Japonais les plus chauvins.

L’empereur indique un point idéal situé au-delà de la réalité de son pouvoir. C’est un point sacrificiel et célébré en tant que tel par Mishima. Ce point est vide, réel, hors-sens (c’est-à-dire : sans signification particulière autre que le signe de l’idéalisation).

Deuxièmement, il y règne une loi sacrificielle.

« Ce tumulte local, anachronique, désespéré, a trouvé son aède (un poète comme Homère, ou les bardes celtes) en Mishima Yukio dans Chevaux échappés vi». Le seppuku est là pour tout expier, pour tout effacer ». « C’est la foi nationale qui permet aux rebelles de se réclamer d’une cause plus exigeante que la simple obéissance aux ministres en place ». « Par la mort volontaire une immédiate rédemption leur est acquise – telle est la loi des lois, telle est la Nemesis impassible inscrite dans les cœurs vii».

L’existence de cet idéal solaire impérial permettait, encourageait, focalisait les passages à l’acte des plus farouches guerriers. Une loi sacrificielle avait été instaurée au-dessus de la réglementation officielle.

« Tacitement une autre voie double et complète la loi manifeste : elle demande qu’on se sacrifie pour le souverain quand l’Etat corrompu dessert la nation. Devoir de remontrance, de résistance, de contestation, d’insurrection, plus amère, encore plus sacrée que l’autre, en tout cas plus ardu, plus périlleux, plus aventureux ». « Tous se sacrifièrent au salut de l’empire viii». « Ils refusaient une disparition qui ne fût pas là leur, qu’ils n’auraient pas choisie, menée à bien ».

Il s’agit d’une éthique. « Certes, ils n’ont pas voulu mourir pour nous, comme il est dit des prophètes et des saints – mais ils meurent devant nous: une éthique de la volonté est plus salubre qu’une promesse de salut ix».

Une éthique articulée à la beauté et la poésie. « Au-delà de toute visée politique, le sacrifie alors peut rencontrer sa véritable fin, qui est de culminer en perfection sensible et morale. Et la beauté peut bien se sentir appelée au sacrifie, s’il ne la détruit que pour la rendre incandescente. Ainsi se grave dans la mémoire des hommes, mieux que les fuyantes raisons du réel, ce qui demeure, fondé en poésie ». « Le courage paraît plus grand de savoir qu’il sert une cause qui ne sert à rien. Le destin se déroule alors comme un rite, le sacrifice est encore sanglant, mais il apparaît innocent puisqu’il se reconnaît inutile x».

Cette logique fonde l’éthique du bushido.

Le général Nogi du clan de Yamagata tira sa grandeur de cet « effacement volontaire qui le conduisit à la mort pure, la plus délibérée et la plus conséquente xi». En 1912, la mort de l’empereur fixa sa résolution.

« Ils vont mourir, ils le savent, écrit Roland Barthes, et cela ne se voit pas. Les dignités, les charges, les honneurs, rien ne les retiendra, ni même les souvenirs, rien ne leur fera oublier qu’il faut savoir tout quitter. Leur acte les fera devenir ce qu’ils sont déjà : de pures images, calmes, sages, désœuvrées, offertes à nos yeux, présentes à nos cœurs, absentes à elles-mêmes. A notre regard encore vivant qui le fixe comme s’il en attendait un secret (apprendre à mourir, n’est-ce pas l’inaccessible vœu de tout mortel ?), ce regard qui fut le leur, murmure l’aveu de tout regard photographié, fut-ce d’hier: « je suis mort, tu le sais, et cela ne se voit pas xii».

Nogi rentra chez lui et se tua avec sa femme.

Leur existence est invisible. L’acte de leur suicide en est le pur signe.

Les autres commentaires de Pringuet :

  1. Maurice Pringuet, La mort volontaire au Japon
  2. Le sottisier médical et la bosse du suicide
  3. Sébire et Pringuet : le suicide de remontrance : Kanshi
  4. Le symptôme suicide japonais
  5. Lecture japonaise du suicide contre aperçu occidental
  6. Mourir d’amour au Japon
  7. Le suicide, pur signe

iLa mer de lafertilité, Paris, Quarto Gallimard, 1980

ii – Yourcenar M., Mishima ou La Visiondu vide, Paris, Gallimard, 1980

iii – Barthes R., L’empire des signes, Paris, Seuil, 1970. Barthes dédie son livre à Maurice Pringuet

iv – Pringuet M., La mort volontaire au Japon, Paris, TEL Gallimard, 1984

v – Ibid, p. 216

vi – Ibid, p. 220

vii – Ibid, p. 221

viii – Ibid, p. 222

ix – Ibid, p. 223

x – Ibid, p. 224

xi – Ibid, p. 230

xii – Ibid, p. 234

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