Le lien entre arrêt de travail et suicide

L’équipe du Dr Maria Melchior, de l’Inserm, vient de sortir une étude baptisée Gazel. Cette étude porte sur les agents EDF et GDF. La question est de savoir quel est le lien entre les arrêts de travail et leur santé. Il apparait que les pathologies psychiatriques et le suicide sont très présents au cours de ces arrêts de travail. Mais les questions posées ne sont pas les bonnes.

Cette étude est assez conséquente : depuis 1989 et portant sur près de 20 000 employés. Elle est « prospective », c’est-à-dire que les chercheurs sont censés ne pas avoir d’à priori, qu’ils recueillent les infos au fur et à mesure au cours des années, puis font le point à la fin. En principe, si de nouvelles questions se posent en cours de route, elles sont exclues puisqu’elles n’ont pas été évoquée au début de l’étude. C’est l’inconvénient de ce système.

Par exemple, si l’on en vient à suspecter le rôle du nouveau management dans l’apparition des maladies, et bien ce problème ne fera pas partie de l’étude.

Un autre exemple de question que ce genre d’étude ne pourra jamais se poser : la séparation des deux entreprises en EDF et GDF. Comment la nouvelle répartition des agents et la façon dont elle est décidée peut-elle peser sur les agents. Ne serait-il pas concevable qu’une nomination imposée à un endroit qui ne vous convient pas vous pousse à l’acte ?

En somme c’est assez simple la statistique : en limitant les questions à poser, on évite de se lancer dans les réponses foireuses ! Comme celles-ci par exemple…

Ceci dit, les résultats paraissent bien modestes. Oui, c’est vrai, on se suicide beaucoup parmi les agents absents. On en meure même beaucoup…

Mais, restons « prudents », le Dr Melchior se garde bien de « conclure que l’arrêt de maladie pour raisons psychiatriques est la cause du décès par le suicide », n’est-ce pas. Il s’agirait de ne pas mettre en cause l’organisation du travail, ce serait trop grave…

Alors dans ces conditions, à quoi cela peut-il servir d’avoir un « marqueur important et fiable de l’état de santé des personnes », si c’est pour fermer les yeux sur les questions qui fâchent ?

Les bracelets électroniques poussent à l’acte

Sarkozy devant les équipes de l’hôpital psychiatrique qu’il visitait (Antony, le 2 12 2008) : « Certains patients hospitalisés sans consentement seront équipé d’un système de signalement électronique qui, si cela se produit, déclenchera une alerte ».

Les bracelets électroniques sont présentés comme la panacée de la prévention des passages à l’acte dangereux. L’idée est la suivante : pas d’acte dangereux qui ne soit localisable ni datable.

Et bien, c’est dangereux !!!!!

Voyez le sort des prisonniers porteurs du dit bracelet.

Grâce à Bakchich, nous apprenons la réalité de ces bracelets.  » Au 1er janvier 2009, il y avait, selon l’administration pénitentiaire, 3431 personnes placées sous surveillance électronique. (…) Depuis le début de sa mise en application en 1997, 20 titulaires d’un bracelet électronique se sont suicidés. Un chiffre à confirmer, mais à prendre au sérieux puisqu’il est lâché au détour de la conférence par Martine Lebrun, magistrate et présidente de l’Association Nationale des Juges de l’Application des Peines (ANJAP, février 2009) « .

Lisez cet article de Bakchich: vous comprendez ce qu’implique un bracelet électronique une fois le détenu de retour dans sa famille. C’est un objet vécu sur le mode de l’intrusion d’un corps étranger dans l’intimité du sujet et de son entourage.

Quelles en sont les leçons ?

  1. 20 suicide sur 3431 personnes porteuses du bracelet = 1 suicide pour 200 !
  2. Le port du bracelet est un facteur de passage à l’acte
  3. la prévention du suicide passe par le fait de ne pas avoir à porter de bracelet

Conclusion: si le bracelet électronique pousse à l’acte, la meilleure prévention est de le retirer !

Le signe d’un suicide, Roland Barthes

L’empire des signes est un livre assez exceptionnel dans lequel Roland Barthes fait état de ses impressions lors d’une visite au Japon. Le livre est dédié à Maurice Pringuet. Barthes commente plusieurs points de la vie sociale des Japonais comme l’écriture, la politesse, le jeu de pachinko, les repas, la cuisine, le théâtre (bunraku), où l’architecture des villes japonaises.

L’idée centrale est que le sujet japonais serait « vide » conformément aux principes du zen et contrairement au sujet oriental qui serait gonflé de sa théologie. Il en découlerait que le sujet japonais quand il parle, ne produit que des signes opposés au baratin existentialiste infatué du soi des occidentaux.

Barthes le montre très bien dans la cuisine japonaise. Celle-ci est faite de la désignation de l’aliment par les baguettes, sa séparation et sa distinction. Le cuisinier pratique des interstices entre les aliments. Ce qui importe dans cette cuisine, c’est que l’aliment soit un morceau ou un fragment, séparé et nommé. Cet aliment n’a pas d’autres enveloppes que le temps de sa préparation. C’est un « signe vide [1]».

En conséquence, l’écriture devient « un séisme (Satori, un événement) qui fait vaciller la connaissance, le sujet : il opère un vide de parole [2]». En raison de ce vide, l’écriture perd ses deux fonctions fondamentales classiques en Occident : la description et la définition. Dans le haiku, l’écriture devient « pure et seule désignation. C’est cela, c’est ainsi, dit le haiku, c’est tel. Ou mieux encore : Tel ! Dit-il [3]».

Pour Barthes, le sens est exempté, suspendu, obstrué dans la philosophie japonaise. Pour la raison que le zen est sans Dieu. La pensée ne serait donc pas centrée par un être supérieur. Elle serait vidée de l’être suprême. Barthes fait du zen « une pratique destinée à arrêter le langage ». « Il y a un moment où le langage cesse ». Le Satori, un état de l’âme parvenant à « assécher » le « bavardage incoercible » intérieur, serait ainsi capable d’effacer en nous le « règne du code » et de provoquer un état de « a-langage[4]». Au Japon, le code serait « en fuite » vers un ordre interminable, ouvert, de plus en plus hypothétique. Ce qui laisserait place à une multiplication infinie de combinaisons, de signes, de gestes, de corps, etc….

Pourquoi parler de tout cela dans le cadre du suicide ?

Car Barthes, au coeur de son écrit, évoque le suicide du général Nogi et de sa femme après la mort de l’empereur en 1912. Barthes nous montre le portrait du général et celui de son épouse. Les photos sont placées côte à côte.

Barthes souligne leur impassibilité, le calme, la sagesse, l’absence de toute émotion lisible dans ces photographies, la fixité des regards. Barthes suppose un lien entre l’impassibilité, l’appréhension de la mort et le signe[5] : « Imaginer, fabriquer un visage, non pas impassible ou insensible (ce qui est encore un sens), mais comme sorti de l’eau, lavé de sens, c’est une manière de répondre à la mort ».

Ces photos ne disent rien de l’acte qui les suivra. Elles sont littéralement illisibles, intraduisibles. En effet, ces images parviennent à arrêter l’interprétation. Elles empêchent d’établir un lien de signification entre les êtres photographiés et leur acte. «Aucun adjectif n’est possible, le prédicat est congédié, non par solennité de la mort prochaine, mais à l’inverse par l’exemption du sens de la Mort, de la mort comme sens. La femme du générale Nogi a décidé que la mort était le sens, que l’une et l’autre se congédiaient en même temps et que donc, fût-ce par le visage, il ne fallait pas « en parler [6]».

Ces photos « lavées de sens » seraient donc pour Barthes l’exemple même du vide de la parole. Barthes le souligne, ces deux êtres ont déjà pris leur décision de se suicider. « donc, ils savent ! ». Les deux photos ont été prises la veille de leur suicide. Ce sont donc des êtres en action. Une action qui échappe à la représentation. La représentation photographique qui en est faite ne dit rien de l’acte.

À ce point de la discussion, Lacan peut nous venir en aide. Ce dernier a rendu hommage au livre de Barthes dans son séminaire, D’un discours qui ne serait pas du semblant, le 12 mai 1976. Lacan le qualifie d’exceptionnel.

Mais, c’est aussitôt pour rectifier ce qu’il en est du signe. Lacan, le signe est un semblant[7]. A ce titre c’est un signifiant comme un autre, il peut mentir sur le sujet. Le signe est l’un des éléments du cérémonial et du rite. Il ne faut pas le confondre avec le vide. Le vide étant l’espace creusé par le signifiant dans lequel se loge la jouissance. Le point réel créé par l’écriture. C’est le vide qui appelle une interprétation alors que le signe d’appelle qu’un commentaire ou une association. Le signe et le semblant renvoie à une lecture. Le vide creusé par le signifiant renvoie à une parole qui ne serait pas du semblant et à l’écriture de la lettre.

Au vu de la remarque de Lacan, il est maintenant possible de mieux appréhender les photos du couple Nogi avant leur suicide.

Pourquoi ne pas retenir l’idée suggérée par Barthes ?

Ces deux photos retiennent le sens. Le sens est suspendu. Ces images créent un vide. Littéralement, ce sont des écrits. Elles logent la jouissance possible de ce couple dans l’acte à venir. Mais, cela ne nous dit rien. C’est une démonstration du vide du rapport sexuel. En somme, Barthes tombe dans son propre piège, il en dit encore bien trop sur le sens des signes qu’ils prend en considération.

Ces photos donnent une orientation précieuse quand au suicide. Il n’est pas possible d’accéder au sens du suicide. L’imaginaire est du côté du sens et non du vide. Il s’agirait de s’orienter à l’aide de la lettre et de la jouissance à partir d’un point antérieur au moment de l’écriture.

Ces photos sont des lettres d’adieu, certainement…


[1] – p. 40

[2] – p. 14

[3] – p. 115

[4] – p. 101

[5] – p. 127

[6] – p. 128

[7] – Lacan, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Seuil, Paris, 2006, leçon du 12 mai 1976, p. 125 à 127

La police judiciaire de Paris enquête sur les suicides chez Orange France Telecom

La police judiciaire de Paris, soit la brigade de répression de la délinquance à la personne, est saisie par le parquet de Paris, de l’enquête sur les suicides chez France Telecom Orange.

En avril 2010, le parquet de Paris avait ouvert une instruction judiciaire contre France Telecom – Orange, après le signalement de S. Catala, inspectrice du travail, auprès du procureur de Paris, pour infractions aux dispositions de l’article L1152-1 et L1152-2 du code du travail: méthodes de gestion caractérisant le harcèlement moral, en application de l’article 40 du code procédure pénal. Nous avions commenté cette décision en son temps.

orange

Entre-temps, le nouveau Président-Directeur Général (PDG) du groupe France Télécom, Stéphane Richard, a décidé de requalifier en juillet 2010, un suicide de juillet 2009, en accident du travail. Non sans un très opportuniste cynisme : cette requalification viserait à « remettre l’humain dans l’action »…..

Un point de législation sur le suicide considéré comme accident du travail

Les reportages de Daniel Mermet dans « là-bas si j’y suis » sur « Orange stressée »

Commentaire sur RTL sur l’enquete de la PJ

Annonce de la décision parquet de Paris

Annonce de requalification par le PDG

Et la mort ?

Revue Adolescence, n° 72, juillet 2010

Articles du colloque de Lyon de juin 2009, coordonné par les Professeurs Yves Morhain et René Roussillon. Le thème a été souvent abordé de façon dispersée dans la Revue Adolescence (cf. Attaques du corps, 2004 Tome 22 n°2), il cherchera ici les idées centrales à l’argumentation.

Sommaire :

René Roussillon Précarité et vulnérabilité identitaires

Yves Morhain Le spleen adolescent

Bernard Duez Mort nécessaire, mort suffisante

Isée Bernateau « Mourir d’amour »

Vincent Di Rocco Goûter la saveur de la mort

S. Flémal, A. Lefèbvre Entre mort, délire et création

Charles Gheorghiev Geste de survie

Florian Houssier Impasse des voeux parricides

É. Morhain, Y. Morhain Le « violon »

Catherine Weismann-Arcache Penser la mort pour rêver d’amour

F. Sauvagnat, P. Bonny Prises de risques vis-à-vis du VIH

David Le Breton Les jeux d’étranglement

Christine Condamin Martyrs et meurtriers chez Mishima

Laurie Laufer Édouard Levé, anatomie d’un suicide

Béatrice Vandevelde Corentin

Marie Windels Blogueuses pro-ana

Alexandra Triandafillidis Stratégies d’immortalité



Le suicide dans les textes de Freud

Voici les principales références de Freud au suicide dans ses textes. Je compte compléter cette page au fur et à mesure. Certains de ces textes font l’objet d’un commentaire dans ce blog.

Envoyez un mail si vous souhaitez me recommander une référence

Freud S., « Manuscrit N » (31 mai 1897), Naissance de la psychanalyse, 1956

« Les pulsions hostiles à l’endroit des parents (désir de leur mort) sont également partie intégrante des névroses. Elles viennent consciemment au jour sous la forme d’idées obsessionnelles. Dans la paranoïa, les délires de persécution les plus graves (méfiance pathologique à l’égard des chefs, des monarques) émanent de ces pulsions. Elles se trouvent refoulées dans les périodes où les sentiments de pitié pour les parents l’emportent – au moment de leurs maladies, de leur mort. Dans le deuils, les sentiments de remords se manifestent, alors on se reproche leur mort (c’est ce que l’on décrit sous le nom de mélancolies) ou bien l’on se punit soi-même sur le mode hystérique, en étant malades comme eux (idée de rachat). L’identification n’est alors, comme on voit, qu’un mode de penser et ne nous délie pas de l’obligation de rechercher les motifs », p. 183.

« Le mécanisme de la création poétique est le même que celui des fantasmes hystériques. Goethe prête à Werther quelque chose de vécu : son propre amour pour Lotte Kästner et, en même temps, quelque chose dont il a entendu parler : le sort du Jérusalem qui se suicida. Goethe jour probablement avec l’idée de suicide et y trouve un point de contact qui lui permet de s’identifier à Jérusalem. Il prêt à celui-ci des motifs tirés de sa propre histoire d’amour. C’est un moyen de ce fantasme qu’il se prémunit contre les conséquences de sa propre histoire », p. 184

Les premiers psychanalystes, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, trad. N. Bakman, Gallimard, Paris, 1976, I, 1908-1910, séance du 13 02 1907, p. 136

« Le suicide est l’apogée de l’auto-érotisme négatif »

Les premiers psychanalystes, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, trad. N. Bakman, Gallimard, Paris, 1978, II, séance du 24 03 1909, p. 180-181

« La différence dans la forme de suicide choisie par les deux sexes illustre que le symbolisme s’étend jusqu’à la mort. Le choix des moyens du suicide révèle le symbolisme sexuel le plus primitif, que nous connaissons depuis longtemps. Un homme se tue avec un revolver, c’est-à-dire qu’il joue avec son pénis, ou bien il se pend, c’est-à-dire qu’il devient quelque chose qui pend de toute sa longueur, un « pénis » (« pendere ») ».

Les premiers psychanalystes, Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, trad. N. Bakman, Gallimard, Paris, 1976, II, p. 481-482

« Le suicide ne serait pas tant une conséquence qu’un substitut de la psychose, bien que les deux formes puisse bien entendu se combiner à un degré quelconque »

(…) « On a l’impression que, dans beaucoup de cas, c’est la peur de l’inceste qui mène les enfants au suicide »

(…) « Pour l’instant, nous pouvons accepter sans hésiter la thèse (…) selon laquelle, dans le suicide, la pulsion de vie est vaincue par la libido (dans ce texte, Freud oppose la pulsion du moi et les pulsions sexuelles».

(…) « Il serait intéressant d’établir si le désespoir d’être jamais aimé est effectivement chaque fois la condition du suicide (des écoliers) ; la formule a quelque chose de séduisant »

Sigmund Freud – Ludwig Binswanger : correspondance, 1908-1938, trad. R. Menahem et M. Strauss, Calmann-Lévy, Paris, 1995, 02 05 1909 p. 74, ou 1970 p. 283

Les remarques de Freud sont les même que dans la séance des Minutes de la Société Psychanalytique de Vienne, séance du 24 03 1909.

Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901, édition de 1923, trad. S. Jankélévitch, PBP, Payot, 1990, p. 207-214

Le suicide et le désir de suicide sous ses formes « inconscientes ». Dans cet ouvrage, le suicide est vu comme un acte manqué. Le suicide peut-il accéder au statut d’un symptôme ?

Freud S., Totem et tabou, trad. S. Jankélévitch, PBP, Payot, 1992, 1912-1913, p. 230 ou 307 selon l’édition

“D’après la loi du talion, qui est profondément enracinée dans la sensibilité humaine, un meurtre ne peut être expié que par le sacrifice d’une autre vie ; le sacrifice de soi renvoie à un crime de sang ».

Note 2 : « Les impulsions suicidaires de nos névrosés se révèlent régulièrement être des autopunitions pour des désirs de mort dirigés contre autrui ».

Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, petite bibliothèque Payot, 15, Paris, Payot, 1981, (Article en ligne). Commentaire de cet article.

« Notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la représenter nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur. C’est pourquoi dans l’école psychanalytique on a pu oser cette déclaration : personne, au fond, ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient au même : dans l’inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité ».

« Ne devons-nous pas convenir qu’avec notre attitude de civilisé à l’égard de la mort nous avons, une fois encore, vécu psychologiquement au-dessus de nos moyens et ne devons-nous pas faire demi-tour et confesser la vérité ? Ne vaudrait-il pas mieux faire à la mort, dans la réalité et dans nos pensées, la place qui lui revient et laisser un peu plus se manifester notre attitude inconsciente à l’égard de la mort, que nous avons jusqu’à présent si soigneusement réprimée. (…) cela présente l’avantage de mieux tenir compte de la vraisemblance et de nous rendre la vie de nouveau plus supportable. Supporter la vie reste bien le premier devoir de tous les vivants. L’illusion perd toute valeur quand elle nous en empêche. (…) Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort ».

Freud, « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1991, p. 160-161

« Ainsi, l’investissement d’amour du mélancolique pour son objet a connu un double destin ; il a, pour une part, régressé à l’identification mais, pour une autre part, sous l’influence du conflit d’ambivalence, il a été reporté au stade du sadisme, qui en est plus proche. Nous avons reconnu, comme état originaire d’où provient la vie pulsionnelle, un si prodigieux amour de soi de la part du moi, nous voyons se libérer, dans l’angoisse qui survient quand la vie est menacée, un montant si gigantesque de libido narcissique, que nous ne saisissons pas comment ce moi peut consentir à son auto-destruction (…) il n’est pas de névrosé, éprouvant des intentions suicidaires qui n’en ait fait retour sur soi à partir d’une impulsion meurtrière contre d’autre (…) L’analyse de la mélancolie nous enseigne que le moi ne peut se tuer que lorsqu’il peut, de par le retour de l’investissement d’objet, se traiter lui-même comme un objet, lorsqu’il lui est loisible de diriger contre soi l’hostilité qui concerne un objet (…) Ainsi, dans la régression à partir du choix d’objet narcissique, l’objet a certes été supprimé, mais il s’est pourtant avéré plus puissant que le moi lui-même. Dans les deux situations opposées, celle de l’état amoureux le plus extrême et celle du suicide, le moi, bien que par des voies tout à fait distinctes, est terrassé par l’objet ».

Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

« Peut-être personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si premièrement il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et deuxièmement ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne ».

Note 2 : « Ces interprétations du mode de suicide par des accomplissements de désirs sexuels sont depuis longtemps familières à tous les analystes (s’empoisonner = devenir enceinte ; se noyer = enfanter ; se précipiter d’une hauteur = accoucher) ».

Déterminisme symbolique des actes manqués par méprise, Le suicide inconscient, S. Freud, 2

Dans son chapitre 8 de la Psychopathologie de la vie quotidienne 1, Freud commence par distinguer clairement entre les actes suicidaires conscients et les actes inconscients. Parmi les actes suicidaires inconscients (des actes qui surviennent comme par erreur), il oppose les actes suicidaires par méprise (l’effet de l’acte paraît manqué) et les actes suicidaires symptomatiques (l’action tout entière apparaît absurde et semble ne répondre à aucun but). Ces trois catégories d’actes suicidaires ont tous un but, même si ce but n’est pas conscient, ni facilement déchiffrable.

Freud commence par exposer des cas d’actes manqués par méprise. C’est une longue énumération.

a – Sortir sa clé devant la porte du domicile d’un autre, expression du désir de se sentir chez l’autre comme chez soi.

b- Se tromper d’étage lors d’une visite chez un patient, expression du désir de vouloir « aller trop loin ».

c- Prendre un objet pour un autre (prendre un marteau à reflexes au lieu du diapason).

Freud se pose la question : « quel est donc celui qui s’est le dernier saisi du diapason ? ». C’était un enfant idiot. Or, un marteau, Hammer, est un mot qui consonne avec âne,chamer en hébreu.

Puis, Freud se demande quelle est la signification de cette injure. Elle lui rappelle une erreur idiote antérieure (une erreur de diagnostic pour un patient). La méprise signifie donc : « tu es un âne ». « La voie de la critique à l’égard de soi-même » s’est exprimée « par la méprise », page 191. « La méprise actuelle en représente une autre ». L’acte sert dans ce cas de pont et de lien entre 2 signifiants représentant 2 erreurs de Freud. Le lien établi par ce pont est un lien signifiant et métonymique. L’erreur de l’acte manqué métonymise la première erreur.

Erreur 1 (se tromper pour un patient) – méprise de l’acte – erreur 2 (se tromper d’objet)

L’erreur 2 représente une critique après coup de l’erreur 1

d- la méprise « peut être utilisée par une foule d’autres intentions obscures ». Par exemple, pour casser un objet. Finalement, Freud considère ces méprises « très conformes au but » (inconscients), page 192.

La violence et la certitude de ces mouvements maladroits conformes au but (inconsient), s’apparente à la fausse maladresse/exactitude des mouvements de l’hystérie.

La méprise « sert » des « intentions inavouées ». Elle accomplit une sorte de «  sacrifice » se mêlant à un « hommage galant ». L’objet de la seconde méprise, une petite statue de marbre de Vénus, représente l’objet de la première erreur, «  une proche parente » dont l’état de santé s’est amélioré. A ce point, Freud corrige un peu le tir. L’objet de la méprise vaut pour un objet du désir.

Freud reprend aussi l’exemple de Lou Andreas-Salomé qui arrête de laisser le lait déborder de la casserole quand elle perd son chien. Il s’agit donc d’un objet perdu.

A l’inverse, « le sacrifice » de la méprise peut-être dicté par le désir de détourner un malheur au lieu de la reconnaissance envers le sort (épargner une amitié).

«  La destruction de l’objet » peut aussi servir à exprimer son «  exécution masquée » (casser l’objet plutôt que de casser la jambe de son fils), page 194.

« Le calme et l’impassibilité avec lesquels on accepte dans tous ces cas le dommage subi indiquent bien qu’on a été guidé par une intention inconsciente dans l’exécution des actes ayant abouti à la destruction des objets », page 194. Ces actes manqués sont « insignifiants », page 195. Ils présentent un « déterminisme symbolique » en symbolisant l’objet initial, page 196.

Résumons.

Ces actes par erreur, ces méprises, sont des actes violents, certains, exacts dans la réalisation de leur but, ils entraînent calme et impassibilité, signent une intention inconsciente et valent pour un autre objet que celui sur lequel porte l’erreur. Leur déterminisme est symbolique de l’objet initial. Ils signifient la destruction, le sacrifice ou l’exécution du premier objet qui peut être perdu.

Objet 1 – méprise de l’acte – objet 2

e- Freud aborde alors sa première observation concernant indirectement un suicide (plus précisément : le désir du suicide d’une femme par amour pour l’auteur de l’acte manqué). Cette observation lui provient d’un collègue, ML Jekels et a fait l’objet d’une publication dans le journal international de psychanalyse en 1913.

Je vais m’en tenir là. L’exposé détaillé de l’article de Jekels fera l’objet du prochain billet.

Lire la suite

1 – S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne (trad. S. Jankélévitch), 1901, édition de 1923, petite bibliothèque Payot, 11, Paris, 1967

__________________________________________________

Article précédent, « le suicide inconscient » pour Freud :

– Le suicide inconscient

La mort n’existe pas, K. Abraham

Un peu d’humour pour se détendre, version Abraham.

La question de la mort est assez inepte pour le suicide. L’argument classique: personne ne sait ce qu’elle est. Pour preuve, le récit de Karl Abraham sur le lapsus d’un octogénaire.

Je ne résiste pas au plaisir de citer ce petit récit en entier.

« Dans un article de journal (Berliner Tageblatt) l’acteur Ludwig Barnay, âgé depuis peu de quatre-vingts ans, commente avec esprit les hommes qu’il a reçus dans le passé et récemment. Il constate avec humour qu’aux morts. Dans une ville, on lui a érigé une statue, dans une autre sa maison est ornée d’une plaque commémorative, enfin, la rue d’une troisième porte son nom. Il se demande alors quels honneurs pourraient bien lui échoir après sa mort et répond ainsi :  » En tout cas, les funérailles, la festivité mortuaire habituelle et un article nécrologique dans les quotidiens ; mais il faudra renoncer à ce triple attelage pour mon cercueil car j’ai ordonné par testament que mon décès ne se produira pas avant que la crémation n’ait eu lieu.  »

L’erreur contenue dans cette phrase montre clairement le désir de l’auteur de ne pas mourir du tout, et nous permet d’entrevoir la conviction inconsciente profonde propre à tout un chacun d’être immortel.

Le mot erfolgen (ne se produise, n’ait eu lieu), n’a aucune consonance proche de celui qu’il remplace, en réalité, ce devait être bekanntgegeben werden möge (soit rendu public). Ce lapsus a été favorisé par le mot erfolgter dans la même ligne.

Du point de vue psychanalytique, il est à remarquer que ni le rédacteur, ni le correcteur n’ont relevé l’erreur.

J’ajoute que les lecteurs du journal ont parcouru ce passage sans être arrêtés, ce qui signe leur sympathie pour la conception de l’auteur » (Karl Abraham).

Où l’on voit que Barnay ne croit tellement pas à sa propre mort que cette conviction emporte aussi celle du correcteur !

Un petit jeu: dans les écrits d’Abraham, où ce texte figure-t-il ?

Le suicide inconscient, S. Freud

Dans son chapitre 8 de la Psychopathologie de la vie quotidienne 1, Freud étudie la possibilité d’une erreur dans les actes après avoir examiné les erreurs dans l’emploi du langage. Il distingue les actions symptomatiques et les méprises, selon que l’effet de l’acte parait absurde ou manqué. Après l’examen d’une série de cas, Freud montre finalement que peu importe l’effet de l’acte. Sa compréhension ne dépend pas de sa fonction, ni de sa signification quand au but. Le but n’est pas le référent qui permette d’en préciser la causalité. Il est nécessaire de prendre en compte les motifs inconscients de l’acte qui paraissent multiples.

Un certain nombre d’actes suicidaires ou d’actes dont les effets sont mortels, font partie de ces erreurs dans l’acte. Ce qui permet aussitôt de dire qu’il y a deux types d’actes suicidaires: les actes suicidaires par méprise et les actes suicidaires symptomatiques. Ces deux catégories font partie des « suicides inconscients ».

Il vaut la peine de passer en revue les exemples freudiens, dont certains empruntés à ses amis ou sa famille. L’idée de Freud est que les sujets ne peuvent pas reconnaitre le sens de leur acte autrement qu’en les qualifiant d’erreurs. Ce qui implique, et c’est un fait clinique de grande importance dans le quotidien de l’analyste, que le sujet ne peut reconnaitre ses motifs destructeurs que sous une forme déniée, négative. En effet, l’idée même d’avoir voulu se détruire ou de s’être mis en grand danger par ses actes, ne peut être directement abordée de face, consciemment.

Il ne faut pas croire pour autant que les suicides conscients, volontaires, n’existent pas. Mais, ce n’est pas l’objet de l’examen de Freud dans ce texte. En clinique aussi, les suicides conscients, délibérés, clairement voulus et projetés par le sujet, existent. Mais, dans ces cas, le travail de l’analyste est raccourci en quelques sortes. L’idée consciente de vouloir se détruire peut être directement discutée en entretien. Ce qui implique que la technique de l’entretien se trouve modifiée du fait de la forme dénégative des suicides inconscients où l’abord de la question est du coup indirecte et détournée. Le sujet devra consentir à tenir compte de ses erreurs et de ses absurdités.

C’est ce qui distingue l’analyse des psychothérapies de tout poil qui considèrent que nos actes sont forcément efficaces et cohérents. Un suicide, dans ce cas, est considéré comme tenté ou réussi. Ce qui réduit considérablement le champ de la question du suicide pour l’enfermer dans le petit espace des actes rationnels. Le suicide sera alors considéré par rapport à son effet. Il sera interprété selon la seule thématique de la suppression de soi.

L’analyse considère au contraire que le suicide s’étend bien au delà de la zone des actes rationnels. Bien plus, elle pense que ce sont ces actes absurdes ou manqués qui permettent d’aborder la vraie causalité du suicide. C’est une façon de sortir la question du suicide de celui de la raison pour la tirer du côté du symptôme. C’est un renversement complet de point de vue où l’on passe d’une perspective centrée par le but, l’efficacité de l’acte, pour basculer dans le domaine de l’inconscient qui divise le sujet.

La suite viendra au prochain billet où je compte examiner en détail les exemples apportés par Freud. Ces cas cliniques divers sont pertinents et gardent une fraîcheur utile à notre pratique actuelle.

Lire la suite

1 – S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne (trad. S. Jankélévitch), petite bibliothèque Payot, 11, Paris, 1967