Le cerveau n’a pas d’esprit

Dans le contexte polémique de la « santé mentale », il très utile de lire l’article de Alain Erhenberg[1].

Alain Erhenberg[2] est sociologue. Dans cet article, Alain Erhenberg étudie les neurosciences. Il examine à quelle tendance de la philosophie des sciences et de l’histoire correspondent-elle. Erhenberg évite d’aborder le comportementalisme en tant que tel, ce faisant, il montre que les neurosciences s’en passent fort bien.

Erhenberg parvient à expliquer le succès des neurosciences : ce mouvement est issu de la conjonction d’une forte demande sociale (en finir avec la stigmatisation par la maladie et la mise en cause de la famille des patients) et de la promesse de soulager la souffrance par la connaissance du cerveau. Erhenberg considère que les neurosciences font l’impasse sur le social. Continuer la lecture de « Le cerveau n’a pas d’esprit »

Ali Magoudi à la lettre

La lecture du dernier livre de Ali Magoudi[1] nous est très profitable. C’est un texte sur ce qu’est un psychanalyse. Magoudi a décidé de le rédiger après la lecture de celui de Gérard Haddad qui est un témoignage sur sa cure avec Lacan[2]. Magoudi est de père arabe : celui-ci s’est retrouvé en Pologne en 1942, puis il s’est marié en 1947. Le père de Magoudi voulait laisser une trace de son existence. Il avait chargé son fils de rédiger sa biographie. Ce que Magoudi n’a jamais fait. Par contre, Magoudi a rédigé plusieurs ouvrages dont le célèbre Oreste Saint Drôme[3] sur la difficulté de choisir son analyste. Magoudi rompt son anonymat, la co-auteure restant toujours inconnue du grand public.

Sa mère est polonaise et l’a élevé dans la langue polonaise. Magoudi était d’abord chirurgien ORL avant, dans un grand passage à l’acte, de changer de voie pour choisir la psychiatrie et commencer une analyse. Le déclic est venu quand il s’est dit qu’il ne voulait plus se transformer en Singer[4]. Il avait passé son enfance à côtoyer l’atelier de couture où travaillaient sa mère et d’autres femmes aimantes.

Un matin, dans sa voiture et se rendant à son travail, il se dit intérieurement « demain, la mer ». C’est une injonction intime déconnectée de son contexte que Magoudi réfère à sa mère. Cette injonction est banale dans ce qui la provoque. La mère comme cause du désir d’un jeune homme, cela parait trop simple. Pourtant, elle est une surprise totale pour Magoudi. Il se croyait à l’abri de son inconscient et découvre que celui-ci ne manque pas une occasion pour se manifester. C’est ce que l’on comprend en lisant ce livre. La révélation scandaleuse de l’inconscient, même pour quelqu’un qui est déjà nourri abondement de lectures en psychiatrie et en psychanalyse.

L’auteur se donne comme objectif de dire simplement ce qu’est l’analyse sans recours à une terminologie lacanisante abusive. N’oublions pas que Magoudi est aussi l’auteur d’un dictionnaire de 55 concepts lacaniens[5]. Il aurait pu tomber dans une vulgarisation trompeuse, mais l’exercice est réussi car son style est direct. En quatre ou cinq points, Magoudi nous fait saisir les déterminants de ses grands choix dans la vie, les diverses répétitions de son histoire et la façon dont elles furent installées.

Magoudi arrive à nous faire comprendre à quel point la lecture ne parvient pas à remplacer l’analyse comme expérience personnelle. Que les concepts ne sont qu’une façon de parler à peu de frais de son désir, mais qu’en eux-mêmes, ils ne permettent pas d’y accéder.

Magoudi explique aussi très bien à quel point le choix de son analyste était lié au langage. Avant même de rencontrer son analyste, Magoudi ne pouvait choisir que celui-là et pas un autre. Magoudi est allé voir Pierre Legendre. La partie signifiante « gendre » recouvrait la signification de son propre prénom, Ali, le gendre de Mahomet. Magoudi allait donc à la rencontre d’un semblable en prenant rendez-vous avec Legendre.

Magoudi nous montre aussi l’incroyable répétition de la « lettre de l’inconscient »[6] dans son parcours. C’est le plus impressionnant de son livre. Il s’agit d’une notion de Jacques Lacan pour désigner l’instance de la lettre dans l’inconscient. La « lettre de l’inconscient » est une lettre qui survient à de nombreuses occasion, ce que Freud a montré dans l’histoire de l’homme au loup[7] pour qui beaucoup de symptômes étaient battis sur la lettre V, M ou W : la peur déclenché par le battement des ailes d’un papillon, le désir déclenché par la position agenouillée les jambes écartées d’une femme, la déprime à cinq heures de l’après-midi, les cinq loups du cauchemar (Wolf)…

Dans le cas de Magoudi, cela s’est vu dans le fait de choisir le « r » de son métier d’ORL. Mais, aussi dans sa signature. Le père de Magoudi était né « Magouri ». Lors de son inscription à l’état civil français, le « r » a été remplacé par le « d ». Mais, le père de Magoudi n’a jamais accepté cette nouvelle lettre : il signait « Magou i ». Sans s’en rendre compte, Magoudi a lui aussi longtemps signé « Magou i», refusant de choisir entre le « d » et le « r » par un effacement du « r ». A la différence de l’homme au loup, Magoudi efface une consomme, reprennant en cela le refus de son père à son compte. Jusqu’à son anorexie déclenchée à un an lors de la mort dès la naissance de son petit frère. Anorexie dont il garde « un plaisir ineffable à rester sans manger ». Magoudi l’épingle comme une anorexie « Ali-ment-r »[8]. La lettre « r » effacée par son père fait retour pour Magoudi sous la forme de la jouissance de ne rien manger.

Ce livre est très vite lu car il est clair. Sur ce point, Magoudi a réussi la mission qu’il s’est donné. Mais, il reste très pudique sur de nombreux points personnels : le choix de son partenaire en particulier. La simplicité de son ouvrage est trompeuse. C’est pourtant bel et bien le résultat de son analyse. Il dit clairement ce qu’il a mis des années à clarifier.

Espérons que Magoudi nous livre encore d’autres productions aussi captivantes et didactiques.

E. Fleury


[1] – Magoudi A., Le monde d’Ali, comment faire une psychanalyse quand on est polonais, chirurgien, arabe, élevé dans le sentier, Albin Michel, Paris, 2004 [2] – Haddad G., Le jour où Lacan m’a adopté, Grasset, Paris, 2002

[3] – Oreste Saint Drôme, Comment choisir son psychanalyste (1987), Le Seuil, Paris, 2001

[4] – p. 27

[5] – Oreste Saint Drôme, Dictionnaire de 55 termes visités par Jacques Lacan, Le Seuil, Paris, 1994

[6] – p. 136

[7] – Freud S., Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1954, p. 326-420

[8] – p. 150

L’idéal divergent

L’idéal est source de plus-value

Ce qui me frappe souvent dans la vie des entreprises, c’est sa dimension idéale[2]. Nous assistons à une présentation très enviable des sociétés par elles-mêmes. On apprend qu’elles privilégient la qualité, la compétitivité ou le rendement. C’est-à-dire qu’elles demandent le mieux de ce que peuvent leur donner leurs membres[3]. Nous avons ainsi très vite l’idée que ce que l’on appèle « pousser » les employés, c’est leur fixer un idéal, un objectif à atteindre, ce qui permettrait de tirer un bénéfice profitable à la société.

C’est aussi ce que l’on se dit quand on assiste au spectacle de la remise des prix pour les cadres commerciaux. Celui du meilleur vendeur qui pourra partir une semaine à Marrakech. Je pense alors que la carotte du voyage voile la finalité de la cérémonie. Le patron prescrit une cible que tous les commerciaux sont censés viser dans un effort commun.

De la grande école au top 15 des entreprises

Le principe de placer un idéal privilégié à atteindre est une des techniques de l’éducation nationale. Plus un établissement est prestigieux, plus il est censé assurer une compétence à l’élève. Il semblerait que cet élément idéal soit très présent dans les domaines du commerce et de la gestion. De même qu’au niveau du recrutement, les cabinets semblent toujours en quête de la meilleure « tête ». Mais l’idéal est-il toujours utile aux entreprises ?

L’idéal en psychanalyse

La psychanalyse distingue une instance de la conscience qui juge et une instance qui supporte l’idéal du moi. Il ne faut pas confondre l’idéal du moi avec le moi idéal. Le moi idéal est la façon dont le sujet se présente aux autres. L’idéal du moi est le point auquel le sujet réfère ses actes. C’est cette confusion qui amène Nicole Auber et Vincent de Gaulejac à penser que l’idéal peut se façonner et se modifier. Si bien que sur la base de cette confusion, la poursuite d’un idéal qui serait au-delà du sujet est rabattue sur une quête « narcissique » où le sujet se prend pour cible.

Lacan[4] utilise l’exemple suivant. Le jeune bourgeois qui roule en Austin dans les rues de Paris affiche son moi idéal. Il affiche ce qu’il croit être, un jeune homme élégant et aisé. Dans son automobile, il peut avoir une tendance fâcheuse aux excès de vitesse. Si on lui demande pourquoi, il répondra que « c’est pour faire chier, père ». Ce père en question, sous les yeux duquel se déroule ces excès de vitesse, est l’idéal du moi. Par ailleurs, le surmoi est la source de la culpabilité, de l’autopunition et des reproches. Il est féroce et tyrannique. Les auteurs divergent pour préciser les rapports existants entre le surmoi et l’idéal du moi. Tantôt, le surmoi est une catégorie qui englobe l’idéal du moi, tantôt, il en est séparé.

Un facteur de cohésion sociale

L’idéalisation va bien plus loin que tout cela. Si je reprends l’exemple des prix décernés aux meilleurs commerciaux d’une société, la cérémonie de remise de ces prix ne manque pas d’impressionner. Pourquoi ces immenses assemblées enthousiastes au bonheur de celui qui reçoit son voyage ? Voyez ce public uni autour de leur projet ! Car l’idéal a aussi cette fonction d’unifier les masses ce que Freud avait remarqué. Il est alors assez tentant de penser que l’idéal serait un facteur de cohésion de l’entreprise et que par conséquent il va contre les ruptures entre l’employé et sa société. Il est vrai que les ouvriers peuvent en arriver à faire état de leur nostalgie pour un travail passé pourtant pénible.

Je reçois une patiente qui est facilement persécutée. Elle pense que dès qu’un homme lui parle, c’est pour lui faire des avances. Y compris au travail. Évidemment, cela soulève le problème de son départ car c’est insupportable. Malheureusement, Patricia a aussi l’idée que ce pour quoi elle est faite, ce vers quoi elle doit tendre est une sorte de discipline professionnelle très spécialisée. Or, il existe très peu d’entreprises à employer des experts dans ce domaine. Si bien que cela fait déjà deux ans qu’elle sait et dit qu’elle veut partir de son entreprise mais qu’elle ne le fait pas pour ne pas perdre sa spécialisation. Dans ce cas, l’idéal de Patricia l’emporte sur sa persécution. Son idéal l’enchaîne à sa société au lieu de l’aider à rompre.

Un idéal divergent

Il arrive très souvent que l’idéal du moi soit supporté par une figure différente du cadre ou de patron d’entreprise. On aura alors tendance à penser que le patron manque de charisme. Ce qui n’est pas forcément le cas. C’est une erreur car rien n’oblige l’idéal du moi à se porter là où l’on veut qu’il aille. L’enthousiasme pour son patron ne se décrète pas.

Je reçois Olivier en consultation après qu’il a démissionné d’un poste à très haute responsabilité qui le plaçait à la tête de plusieurs filiales de son groupe. Il avait un souci particulier. À chaque fois qu’il croisait une femme, il lui faisait un clin d’œil. Puis, il avait le besoin irrépressible d’en faire le rapport à son épouse : « chérie, je crois que je plais à ma secrétaire » ou alors: “ je crois que j’ai une touche avec la stagiaire ». Bien évidemment, son épouse s’énerve et menace de divorcer. Sur le plan de l’amour, Olivier reste très « nostalgique » d’un amour d’enfance. Son désir ne se porte plus vers son épouse mais vers les femmes dont il lui parle.

Le manège des clins d’œils a considérablement contribué à l’effondrement professionnel d’Olivier au point qu’il lui aura fallu deux ans pour reprendre son activité. Devoir faire quelque chose sous le regard d’un autre est très problématique pour l’entreprise. Cela vient directement contredire le principe de la rentabilité de l’individu dans l’entreprise. En quelques sortes, les clins d’œils d’Olivier sont venus parasiter son travail.

Olivier agit sous le regard de son épouse. Il est absolument nécessaire que quelqu’un le sache et c’est son épouse qui remplit ce rôle. Elle est en position d’idéal du moi. Son PDG n’étant pas le référent principal, quand Olivier s’effondrera, il n’aura aucun mal à rompre avec sa société. Ce n’est pas l’idéal du moi, ni Olivier lui-même qui a provoqué la rupture. C’est la localisation de l’idéal du moi qui l’a autorisé. L’idéal du moi est situé à un point distinct des enjeux de sa société. L’idéal du moi ne se loge pas dans les instances hiérarchiques de la société. Il en diverge et il est même fort à parier que ce soit le cas le plus fréquent. Il apparaît donc que l’idéal du moi ne se met pas si facilement en place.

Un idéal anti-social

Il n’est pas certain que l’idéal du moi soit un facteur de cohésion de masse. En effet, un idéal du moi n’autorise pas forcément le sujet à partager avec l’autre. Je reçois un monsieur qui occupe un poste de gestionnaire d’une équipe de 20 ans. C’est un célibataire vieillissant, fil unique, dont la principale nécessité vitale est de soigner sa mère et sa tante avec lesquelles il vit. Il se trouva qu’il s’il soigne ses parentes avec la même attention que son travail. Le point d’idéal du moi est lié à un oncle maternel. Mais il y a une condition à ce que sa mission soit correctement remplie. Il doit la réaliser strictement seul. Si bien que quand il a dû, à contre-cœur et après bien des années, demander de l’aide à une infirmière à domicile pour le diabète de sa tante, Jacques s’est retrouvé en faute. Il a alors gravement déprimé. Dans son travail, c’est le même problème, Jacques doit rester le seul à diriger l’équipe, il ne peut donc pas partager, il s’avère incapable d’embaucher un adjoint qui pourrait pourtant faciliter les choses. L’idéal du moi de Jacques le pousse à l’anti-social, il le mène à refuser l’agrégation et le lien social. Il est facteur d’isolement. Ce n’est pas son idéal qui chute ou disparaît quand il décompense. C’est le sujet lui-même qui se retrouve en faute par rapport à cette instance de l’idéal du moi.

L’idéal du moi ne facilite pas la rupture quand elle est nécessaire. Il peut menacer le bon déroulement d’une activité et contribuer à l’isolement du sujet. Enfin, il est probable qu’un idéal du moi ne peut pas s’installer si facilement ou sur commande car les sujets ont parfois recours à un idéal divergent. Une stratégie de management qui aurait tendance développer un idéal s’exposerait donc à des risques majeurs. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faut lutter contre un idéal. Il y a de fortes probabilités pour que ce soit cet idéal qui l’emporte. L’idéal du moi est aussi ce qui peut soutenir un sujet dans ses projets.


[2]– Intervention aux journées nationales d’études de l’EDHEC et de l’IAE, « Transformations et ruptures » à Lille, le vendredi 7 juin 2002

[3]– Auber N., De Gaulejac V., Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 1991. « Volonté d’excellence, recherche de qualité totale, poursuite du « zéro défaut », mise en place de cercles de qualité, élaboration de projets d’entreprise ou de chartres « performance » allant peu à peu imprégner toutes les pratiques de management… du « zéro défaut » à « zéro répit », la course à la performance devient une obsession, et la logique managériale, issue du secteur privé, finit par s’imposer partout », p. 12.

[4]– Lacan J., Le transfert, Le séminaire, livre VIII, Paris, Seuil, 1991, p. 398 et 399.