Skip to Content

Tag Archives: Lacan

Ce que c’est beau !

 

« L’escabeau » est une notion apportée par Jacques Lacan concernant la sublimation.

Animated GIF  - Find & Share on GIPHY

Il l’écrit « S K beau » : S comme « esse » (l’être du « parle-être »), K comme le « ça » et le « beau » qui renvoie à la sublimation (Lacan J., « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 565). Read more »

Le visage impassible

 

Les êtres humains ont besoin de la présence et de l’attention d’un autre être humain pour grandir, apprendre et vivre. C’est ce que montre l’expérience du « visage impassible », still face, de Edward Tronick à Boston, 2012.

Dans cette expérience, nous voyons un bébé très vivant qui explore ce qui l’entoure, sous le regard bienveillant de sa mère. Puis, sa mère se tourne et prend un visage figé, inexpressif. Le bébé est alors de plus en plus angoissé. Read more »

Une rapport dans le miroir ?

Cette animation est fascinante 1, Dans le miroir, nous pourrions penser que l’amour existe….

Réfléchissons.

Nous pouvons compter quatre plans :

a – Il y a notre regard de spectateur extérieur à la scène

b- il y a l’image d’une scène dans le miroir accroché au mur. Un couple s’enlace. La dame étend sa main dans un geste d’extase (?). Le monsieur reprend cette main. Il y a un mouvement, le couple continuera sa geste. Allons-nous penser que ces deux-là connaîtront une jouissance partagée ? Read more »

La grosse voix, ça ne marche plus !

« Le Nom-du-Père de papa se meurt. On peut très bien s’en passer, selon Lacan, à condition de s’en servir. Autrement dit, la grosse voix, ça ne marche plus. Fini le chef qui ordonne ; place au leader modeste, qui oriente. C’est d’ailleurs son jésuitisme que ses adversaires reprochent à Obama : diriger « from behind », de derrière, sans trop se faire voir, tirer en douce les ficelles. Même Nicolas Sarkozy s’y est mis, non sans succès. Et là où Le Pen tonnait, sa fille ronronne ».

J. A. Miller, Les prohéties de Lacan, Le Point, 18 08 2011, http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/jacques-alain-miller-les-propheties-de-lacan-18-08-2011-1366568_326.php#xtor=CS2-238 

La psychiatrie n'existe pas ! Jean Oury

« La psychiatrie n’existe pas ! (….) Il n’y a pas la psychanalyse comme ça, dans un casier, la neurologie dans un autre casier, la médecine dans un autre…. c’est pas vrai ! Quand on voit quelqu’un, c’est tout ça à la fois ! »

Jean Oury, citéphilo 2011, Psychiatrie et résistance, « La psychiatrie n’existe pas ! »

Et aussi : « Lacan, il faut le connaître par cœur. C’est comme le guide Michelin quand on veut voyager ! Pour pas se tromper ! C’est pas plus compliqué qu’on croit  »

Le podcast : http://lille1tv.univ-lille1.fr/videos/video.aspx?id=86e411b4-5ba9-4224-b982-ce3020090c5a

 

 

Jacques Lacan : la psychanalyse réinventée

« Jacques Lacan, la psychanalyse réinventée », documentaire réalisé par E. Kapnist et E. Roudinesco

Présentation sur Arte :  » Penseur inoubliable pour qui a assisté à l’une de ses conférences, Jacques Lacan s’intéresse tout d’abord à la folie, en particulier la folie féminine. Psychiatre à Sainte-Anne, il consacre sa thèse à la psychose paranoïaque. Mais il évolue rapidement vers la psychanalyse. Fils de famille bourgeoise et catholique, à la fois baroque et libertin, conformiste et extravagant, Lacan bouleverse les dogmes d’une psychanalyse entravée par des querelles d’écoles et des scléroses institutionnelles. « Je suis celui qui a lu Freud », dira-t-il. Comédien dans l’âme, à la fois séducteur et terrible, il impressionnait son public même si ses paroles restaient parfois obscures : « Quand je comprenais, je trouvais ça génial, déclare Françoise Dolto. Le reste, c’était plutôt un climat, peut-être en la mineur. » Théoricien de l’amour et du désir, il analyse les transformations de la famille occidentale, le déclin du patriarcat, les illusions de la révolution. Mais son apport théorique concerne principalement la réflexion psychanalytique sur l’inconscient. À la fin de sa vie, controversé sur sa pratique clinique, Lacan se verra aussi reprocher de « trop flirter avec la psychose. »

Ce documentaire d’Arte paru en 2001, se trouve sous la forme de 4 vidéos sur Youtube:

n°1 : http://www.youtube.com/watch?v=ahuNN96G7jM

n° 2 : http://www.youtube.com/watch?v=h5seDIumGwQ&feature=related

n° 3 : http://www.youtube.com/watch?v=ZYWf2nbF-wg

n° 4: http://www.youtube.com/watch?v=kfmYy0kb5Ho&feature=related

n° 5 : http://www.youtube.com/watch?v=WFS4hIZPP0U&NR=1

Présentation du documentaire sur le site d’Arte : http://www.artepro.com/programmes/65547/presentation.htm

Présentation du documentaire en PDF : http://www.artepro.com/fr_fichiers/fichiers/01364582.pdf

Pourquoi B. Maris et G. Dostaler ne lisent-ils pas Lacan ? Pourtant, ils en profiteraient…

B. Maris et G. Dostaler affirment que la notion de « pulsion de mort » freudienne peut rendre compte de la tendance morbide des banquiers à  » croire  » en l’existence irrationnelle de la stabilité du marché de la finance. Ce marché se régulerait tout seul, selon nos chers financiers. Cette couteuse croyance, nos auteurs de « Capitalisme et pulsion de mort  » la rapprochent de la notion freudienne de  » pulsion de mort  » comme JP Tuqoi le rapporte dans sa critique du monde.

Loin d’avoir toujours bien compris ce que Freud a voulu expliquer par sa notion de  » pulsion de mort « , je ne voudrais pas prétendre en épuiser les significations possibles. Il parait en effet très juste, très à propos, d’interroger Freud à ce sujet. Freud n’a-t-il pas révolutionné l’approche de l’obsession pour la sortir du marasme psychologisant de Janet dans lequel plongent naivement nos comportementalistes contemporrains ?

Mais, justement, Lacan a su prolonger la pensée freudienne sur ce point et ce qu’il nous en a expliqué donne un peu de clarté en ce domaine. Souvent, Lacan me permet de croire un peu mieux comprendre l’enseignement freudien.

 » Pulsion de mort  » ?

Voyez le séminaire sur la  » lettre volée  » dans les écrits de Lacan !

« Tu crois agir quand je t’agite au gré des liens dont je noue tes désirs. Ainsi ceux-ci croissent-ils en forces et se multiplient-ils en objets qui te ramènent au morcellement de ton enfance déchirée. Eh bien, c’est là ce qui sera ton festin jusqu’au retour de l’invité de pierre, que je serai pour toi puisque tu m’évoques » (Lacan cite E. Poe).

Avec Lacan,  l’argent, en tant que système symbolique, en tant que système de signes, une longue série de plus et de moins qui s’ajoutent ou se retranchent les uns aux autres, a une vie autonome et indépendante de nos subjectivités. Et pourtant, la  » vie  » de l’argent pèse largement sur nos vies de tous les jours. D’une façon mortelle….

Lacan n’aurait peut-être pas dénié cette image du film Matrix dans laquelle nous pouvons voir le fonctionnement réel du système informatique de la matrice capable de fabriquer et d’alimenter des pépinières de nouveaux nés humains….

Lors de la récente crise financière mondiale, n’a-t-on pas décrié ces mathématiciens des banques, apprentis sorciers des placements virtuels aux effets bien réels sur les retraites de millions d’êtres humains ?

Alors, B. Maris et G. Dostaler semblent prendre la bonne voie quand ils se penchent sur Freud pour mieux interroger l’actualité financière.

Encore un effort et ils pourront en savoir un peu plus avec Lacan !


« Capitalisme et pulsion de mort », de Gilles Dostaler et Bernard Maris : les banquiers sur le divan de Freud

Critique dans Le Monde par JP Tuquoi, le 02.02.09

ccusé d’avoir dérégulé à tout-va pendant dix-huit ans et d’avoir laissé la bride sur le cou aux banquiers, l’ex-président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, auditionné il y a quelques semaines par le Congrès à propos de la crise financière, eut cette phrase étonnante. Sa principale erreur, avoua le banquier des banquiers, a été de « croire que le sens des banquiers de leur propre intérêt était la meilleure protection ».

A quoi obéissent donc les banquiers et, au-delà, les différents acteurs du capitalisme, si ce n’est à leur intérêt ? Sigmund Freud (1856-1939) avait sa réponse : à une « pulsion de mort », écrit-il dans Au-delà du principe de plaisir (1920). A un amour irrationnel de l’argent, répond l’économiste John Maynard Keynes (1883-1946) dans plusieurs de ses écrits.

Les deux explications semblent divergentes. En réalité, elles se rejoignent, et c’est le mérite de Capitalisme et pulsion de mort, le livre érudit de l’économiste Bernard Maris et de l’historien Gilles Dostaler (spécialiste de Keynes), de rapprocher la pensée du père de la psychanalyse et celle de l’économiste britannique.

Freud est convaincu qu’au plus profond de l’individu se niche « l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement ». Celle-ci couve en nous et affronte sans cesse la pulsion de vie qui pousse les individus à s’unir à d’autres pour « assurer la survie de l’espèce ».

Avec Keynes, on change d’angle de vue mais pour arriver, à partir d’autres outils, au même constat. La pulsion de mort, c’est l’amour de l’argent. S’il apaise notre inquiétude, l’argent est aussi « le problème moral de notre temps ». A travers la concurrence entre nations – ferment du capitalisme – ou entre classes sociales, l’argent, écrivent les auteurs du livre, nourrit une « guerre interminable » qui menace la survie de la nature autant que celle de l’homme. Et de citer cette phrase de Keynes : « Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende. »

L’état actuel de la planète confirme, selon les auteurs, le diagnostic de Freud et de Keynes. La mondialisation, loin d’être pacifique, engendre des conflits armés entrevus par Freud lorsqu’il parlait du « narcissisme des petites différences ». Quant à la crise financière, elle est venue confirmer la place excessive prise par l’argent. Keynes souhaitait « l’euthanasie du rentier ». A l’heure où rebondit le débat sur une nouvelle répartition de la valeur ajoutée entre le travail et le capital, le thème redevient d’actualité. Il était temps.

Dostaler G., Maris B., Capitalisme et pulsion de mort, Paris, A. Michel

Ce qui manque au champ de l’Autre

Etudier un roman 1 est une excellente façon d’étudier le suicide quand on voit comment Lacan a su tirer avantage de Hamlet dans « Le désir et son interprétation 2 ». Déjà, dans ce séminaire, Lacan élabore le suicide comme un « suprême effort de don » du phallus à l’idole, le grand Autre qui a ce dont le sujet manque. Pour Hamlet en l’occurrence, c’est un suprême effort de don à sa mère.

Car, la scène finale dans laquelle Hamlet meurt à l’issue d’un duel contre Claudius, est une sorte de gigantesque passage à l’acte suicidaire. Après avoir très longtemps hésité. Et, comme le souligne Lacan, alors que Hamlet a déjà eu l’occasion rêvée de tuer Claudius, il est longtemps resté inhibé quand à l’acte.

Car, pour un tel névrosé, l’enjeu était « de ne pas révéler » la castration de sa mère, aussi bien que la sienne. En ce sens, Lacan est hyper freudien : l’horreur, c’est la castration. C’est-à-dire que le sujet n’a pas le phallus, alors qu’il croit l’être pour sa mère. Il suppose que l’Autre l’a.

Pourquoi Hamlet se décide-t-il ?

Là-dessus, Lacan évoque l’importance du suicide d’Ophélie qui semble tout précipiter dans la pièce. Mais, c’est plutôt sur un passage du séminaire « L’angoisse » qui retient notre attention.reverse-trap-hamlet

L’objet est déjà perdu

La façon dont les psychanalystes expliquent le suicide dans la mélancolie est restée à ce jour très classique, freudienne.

Freud met plusieurs conditions aux passages à l’acte dans la mélancolie : « Personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si, premièrement, il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et, deuxièmement, ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne 2».

D’où la question de savoir si l’objet n’est pas toujours déjà perdu dans le suicide.

A part la question de l’objet perdu, il y a aussi la relation au grand Autre.

Le sujet est dans un rapport d’aliénation à l’Autre. Il est prêt à tout pour obtenir sa reconnaissance. Y compris par sa propre perte. Il vaut mieux encore se laisser appeler « mon lapin » ou « mon chou » par ses parents, que de courir le risque de se voir ignoré par l’Autre.

Mais, cette remarque ne suffit pas à aborder la question de l’Autre dans le suicide.

Avant de l’examiner, nous proposons d’abord de voir comment Lacan définit cette relation dans la séance du 16 janvier 1963 du séminaire « L’angoisse 5».

Un tien vaut mieux que deux

Dans la mélancolie, le sujet fait retour à une « exclusion fondamentale » dans laquelle il se sent quand se conjuguent « la loi et le désir ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Si le sujet fait du désir sa loi fondamentale, le sujet est fondamentalement exclu de son désir.

Freud raconte l’histoire de « La jeune homosexuelle » qui est aussi celle de sa défenestration du haut des quais d’une station ferroviaire. C’est après son passage à l’acte que Freud la reçoit à la demande du père de la jeune homosexuelle. Cette jeune fille fait scandale par son amour pour une femme de Vienne, une « femme de réputation suspecte ». Les parents de la jeune homosexuelle désapprouvent la liaison.

Le commentaire de Lacan est fondamental.

Pour lui, la jeune homo fait de « sa castration de femme », le « support » de « ce qui manque au champ de l’Autre » : une « loi du père, un phallus absolu ». Ainsi, elle s’est lancée dans un amour absolu pour la dame, un amour sans faille. La loi du père c’est l’exigence que le père aime sa fille.

Car, exigeant que le père la désire, l’aime, elle perçoit en même temps que ce père aimant fait défaut. Juste avant cet amour pour la dame, les parents de la jeune homosexuelle viennent d’avoir un garçon. Ce qui met en échec la loi de l’amour du père pour sa fille. Le champ de l’Autre est en manque de cet amour pour la jeune homo. Elle est déçue et se venge par l’amour pour la dame. Pour montrer à son père ce qu’est un vrai amour.

« Sans doute, ressentiment et vengeance sont-ils décisifs dans le rapport de cette fille avec son père. Le ressentiment et la vengeance sont cela, cette loi, ce phallus suprême. Voici où je le place; c’est elle qui est ma dame, et puisque je ne peux pas être ta femme soumise et moi ton objet, (depuis la naissance de mon petit frère), je suis celle qui soutient, qui crée le rapport idéalisé à ce qui est de moi-même insuffisance, ce qui a été repoussé. N’oublions pas que la fille a cessé, a lâché la culture de son narcissisme, ses soins, sa coquetterie, sa beauté, pour devenir chevalier servant de la dame 6 ».

S’appuyant sur la force de son « ressentiment » et de la « vengeance », la jeune homo se propose alors de combler ce manque d’amour absolu en y substituant son propre amour pour la dame. Elle promeut un Autre pourvu d’un « phallus absolu ».

Dans la scène du passage à l’acte, la jeune homo croise son père qui la voit aux côtés de sa dame. La jeune homo lit dans le regard de son père, un « regard irrité », une signification de désapprobation que la dame vient attester en lui disant que « ça a assez duré ».

Soit, la « confrontation » du « désir du père », avec la « loi qui se présentifie dans le regard du père », dont la jeune fille se sent « fondamentalement exclue ». Le regard de son père est « en trop ». C’est de l’ordre de l’embarras, ce regard est insupportable.

Deux conditions au passage à l’acte

Sur ce, la dame désapprouve. Cela effondre d’un coup tout ce que la jeune homo avait mis en place pour parer au manque dans l’Autre. Si la dame désapprouve, la jeune homo ne peut plus se faire le phallus absolu qui vient suppléer au manque dans l’Autre. Sa construction s’effondre, elle lui est soustraite, elle est « en moins ».C’est de l’ordre de l’émotion, une « impossibilité à y faire face 7 ».

Il y a donc « deux conditions » au passage à l’acte :

  1. l’émotion du regard du père, qui est « en trop ».
  2. l’embarras de la scène de son amie, ce qui est « en moins ».

Ces deux conditions de Lacan se réfèrent à l’Autre dont le sujet se sent exclu. Elles s’ajoutent à celles posées par Freud. Alors, l’objet petit a vient sur la scène du passage à l’acte.

A la place de cet effondrement, se produit ce que Freud avait discerné comme conditions nécessaires au passage à l’acte : le retournement de la pulsion, la régression, l’identification du sujet à l’objet définitivement perdu. « L’objet dont nous portons le deuil était celui qui s’était fait (…) le support de notre castrationviii ».

« Ce qui vient » alors c’est : « son identification absolue à ce petit a, à quoi elle se réduit », c’est ceci, par quoi elle se sent « définitivement identifiée », et du même coup « rejetée, déjetée hors de la scène ». « Seul le laissez tomber, le se laisser tomber peut le réaliser ». C’est-à-dire que la jeune, dans le passage à l’acte, s’est identifiée à l’objet du désir de l’Autre, l’enfant que l’on met bas, l’enfant qui tombe, niederkomt.

Mais, Lacan l’affirme : « les conditions posées par Freud ne suffisent pas à comprendre le passage à l’acteix ». Ces conditions sont donc nécessaires, mais pas suffisantes. Les deux conditions ajoutées par Lacan soulignent le fait qu’il se démarque d’une int
erprétation strictement oedipienne du passage à l’acte.

L’Autre manquant est déjà là

Que retenir de tout cela ? Quelle place donner à l’Autre dans ce processus ?

Il est clair que l’exigence de la jeune homo à l’égard de son père ou de la dame, est une exigence d’un Autre qui a le phallus et que la jeune homo se doit d’être ce phallus. C’est la loi de son désir et dont elle se sent exclue fondamentalement. Donc, l’Autre manquant pourvu d’un phallus est un préalable aux deux conditions lacaniennes du passage à l’acte. Du coup, ce que le sujet commence en premier à refuser, c’est que l’Autre soit manquant. En réponse, dans un second temps, le sujet fait tout pour doter l’Autre de son phallus. A cet Autre, elle sacrifie « ce qu’elle a », son phallus 10. C’est le « suprême effort de don » à l’idole de Lacan. Le refus d’un Autre manquant est la prémisse, le temps zéro, le point de départ, l’ouverture du drame, le cadre de ce tout ce qu’il s’en suit. C’est ce qui mobilise le désir du sujet. Un désir qui vise à reconnaître ce qui fait désirer cet Autre pour identifier le phallus qui pourrait lui être accolé.

Montrer l’Autre

Il s’agit bien de l’Autre et non pas du semblable. En effet, cet autre n’est pas comme les autres personnes de son entourage. L’autre est un objet « suprême 11 » (la « dame » de la jeune homo). C’est ce qu’il s’agit aussi de montrer dans le passage à l’acte : montrer que « ça est » et que c’est « autre que ça n’est ». Montrer comme « Autre ». « Ca » : avoir un enfant.

Donc, la place de l’Autre est un espace fondamental, indispensable au sujet, vital, il faut que l’Autre soit là sans faille. Il est, préablablement au passage à l’acte, idéalisé, promu, élevé, complété et doté de l’objet phallique. Sinon, comment l’objet pourrait-il tomber ?

Ne s’adirait-il pas de préserver à tout prix un Autre complet afin de l’élever au rang « suprême » ?

Hollywood

A Hollywood, il est connu que les suicidaires aiment à se jeter au bas du panneau géant. Ce panneau était une réclame pour une agence immobilière, « Hollywoodeland ». Les quatre dernières lettres sont tombées avec le temps pour ne plus laisser que celles de Hollywood. Il est connu que ce son souvent des acteurs et des actrices qui s’y précipitent. Au même endroit que ces quatre lettres déchues (land). Cela laisse penser que, selon ce que nous venons de voir, si une star est déchue, elle souhaite maintenir par son acte la grandeur de cet Autre hollywoodien par le même genre de précipitation qui a fondé le mythe hollywoodien.

De même, nous avons l’exemple d’Alexandre Fadeïv : après le rapport secret de Khrouchtchev au XXème congrès du parti communiste, il s’est mis une balle dans la tête. Il ne pouvait supporter l’écroulement du rêve d’une communauté idéale.

Et l’exemple d’un maire allemand qui se suicide à la libération en 1945. Les américains l’avaient forcé à visiter un camp de concentration dont il était voisin. Cet homme savait très bien ce qu’il se passait là-bas, le problème n’était pas là. C’était que « l’Autre (…) ne savait pas 12 », ce maire essayait de « sauver l’ignorance » de l’Autre. C’est-à-dire qu’il refusait le manque dans l’Autre.

Le suicide est un « moyen permettant de résoudre l’impasse du doute », sur l’Autre (…), « en me supprimant pour la Cause, ce sera la preuve en acte que je crois vraiment 13 », comme le précise Zizek.

L’essentiel, c’est que l’Autre reste infaillible.

Si le point fondamental, c’est que l’Autre reste entier, cette exigence est élevée au niveau d’un impératif qui fait fonction de loi universelle.

Il faut à tout prix que l’Autre soit infaillible. Au prix de son suicide, le sujet tente de résoudre son « exclusion fondamentale » de cette loi du désir de l’Autre. C’est-à-dire qu’il faut que le manque dans l’Autre reste secret et voilé.

 

 

1 – intervention à l’atelier sur le suicide de Savoirs et clinique, le 16 10 2006. Une bibliographie orientée est disponible à http://psychanalysesuicide.free.fr/?page_id=245

2 – leçon du 24 juin 1969, séminaire inédit

3 – Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

5 – p. 125 à 129, édition AFI, document interne à l’association

6 – p. 127

7 – nous retrouvons ce trait dans les récits des traumatisés : « je ne pouvais rien y faire » ou « je ne savais pas y faire face ». Ce trait permet d’ajouter une réponse à la série des réactions possibles au traumatisme. Après le syndrome de Stockholm ou le syndrome de Londres (1958, la victime s’est crue invulnérable car elle n’y croyait pas. Donc, elle a cru pouvoir abattre l’agresseur. Cette personne en est morte), il y a la réaction suicide.

8 – p. 128

9 – p. 128

10 – p. 141

11 L’angoisse, leçon du 23 01 1963, p. 140

12 – Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, Paris, 2002, p. 123 et 124

13 – Ibid

Ce qui manque au champ de l’Autre

Etudier un roman 1 est une excellente façon d’étudier le suicide quand on voit comment Lacan a su tirer avantage de Hamlet dans « Le désir et son interprétation 2 ». Déjà, dans ce séminaire, Lacan élabore le suicide comme un « suprême effort de don » du phallus à l’idole, le grand Autre qui a ce dont le sujet manque. Pour Hamlet en l’occurrence, c’est un suprême effort de don à sa mère.

Car, la scène finale dans laquelle Hamlet meurt à l’issue d’un duel contre Claudius, est une sorte de gigantesque passage à l’acte suicidaire. Après avoir très longtemps hésité. Et, comme le souligne Lacan, alors que Hamlet a déjà eu l’occasion rêvée de tuer Claudius, il est longtemps resté inhibé quand à l’acte.

Car, pour un tel névrosé, l’enjeu était « de ne pas révéler » la castration de sa mère, aussi bien que la sienne. En ce sens, Lacan est hyper freudien : l’horreur, c’est la castration. C’est-à-dire que le sujet n’a pas le phallus, alors qu’il croit l’être pour sa mère. Il suppose que l’Autre l’a.

Pourquoi Hamlet se décide-t-il ?

Là-dessus, Lacan évoque l’importance du suicide d’Ophélie qui semble tout précipiter dans la pièce. Mais, c’est plutôt sur un passage du séminaire « L’angoisse » qui retient notre attention.reverse-trap-hamlet

L’objet est déjà perdu

La façon dont les psychanalystes expliquent le suicide dans la mélancolie est restée à ce jour très classique, freudienne.

Freud met plusieurs conditions aux passages à l’acte dans la mélancolie : « Personne ne trouve l’énergie psychique pour se tuer si, premièrement, il ne tue pas du même coup un objet avec lequel il s’est identifié, et, deuxièmement, ne retourne par là contre lui-même un désir de mort qui était dirigé contre une autre personne 2».

D’où la question de savoir si l’objet n’est pas toujours déjà perdu dans le suicide.

A part la question de l’objet perdu, il y a aussi la relation au grand Autre.

Le sujet est dans un rapport d’aliénation à l’Autre. Il est prêt à tout pour obtenir sa reconnaissance. Y compris par sa propre perte. Il vaut mieux encore se laisser appeler « mon lapin » ou « mon chou » par ses parents, que de courir le risque de se voir ignoré par l’Autre.

Mais, cette remarque ne suffit pas à aborder la question de l’Autre dans le suicide.

Avant de l’examiner, nous proposons d’abord de voir comment Lacan définit cette relation dans la séance du 16 janvier 1963 du séminaire « L’angoisse 5».

Un tien vaut mieux que deux

Dans la mélancolie, le sujet fait retour à une « exclusion fondamentale » dans laquelle il se sent quand se conjuguent « la loi et le désir ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Si le sujet fait du désir sa loi fondamentale, le sujet est fondamentalement exclu de son désir.

Freud raconte l’histoire de « La jeune homosexuelle » qui est aussi celle de sa défenestration du haut des quais d’une station ferroviaire. C’est après son passage à l’acte que Freud la reçoit à la demande du père de la jeune homosexuelle. Cette jeune fille fait scandale par son amour pour une femme de Vienne, une « femme de réputation suspecte ». Les parents de la jeune homosexuelle désapprouvent la liaison.

Le commentaire de Lacan est fondamental.

Pour lui, la jeune homo fait de « sa castration de femme », le « support » de « ce qui manque au champ de l’Autre » : une « loi du père, un phallus absolu ». Ainsi, elle s’est lancée dans un amour absolu pour la dame, un amour sans faille. La loi du père c’est l’exigence que le père aime sa fille.

Car, exigeant que le père la désire, l’aime, elle perçoit en même temps que ce père aimant fait défaut. Juste avant cet amour pour la dame, les parents de la jeune homosexuelle viennent d’avoir un garçon. Ce qui met en échec la loi de l’amour du père pour sa fille. Le champ de l’Autre est en manque de cet amour pour la jeune homo. Elle est déçue et se venge par l’amour pour la dame. Pour montrer à son père ce qu’est un vrai amour.

« Sans doute, ressentiment et vengeance sont-ils décisifs dans le rapport de cette fille avec son père. Le ressentiment et la vengeance sont cela, cette loi, ce phallus suprême. Voici où je le place; c’est elle qui est ma dame, et puisque je ne peux pas être ta femme soumise et moi ton objet, (depuis la naissance de mon petit frère), je suis celle qui soutient, qui crée le rapport idéalisé à ce qui est de moi-même insuffisance, ce qui a été repoussé. N’oublions pas que la fille a cessé, a lâché la culture de son narcissisme, ses soins, sa coquetterie, sa beauté, pour devenir chevalier servant de la dame 6 ».

S’appuyant sur la force de son « ressentiment » et de la « vengeance », la jeune homo se propose alors de combler ce manque d’amour absolu en y substituant son propre amour pour la dame. Elle promeut un Autre pourvu d’un « phallus absolu ».

Dans la scène du passage à l’acte, la jeune homo croise son père qui la voit aux côtés de sa dame. La jeune homo lit dans le regard de son père, un « regard irrité », une signification de désapprobation que la dame vient attester en lui disant que « ça a assez duré ».

Soit, la « confrontation » du « désir du père », avec la « loi qui se présentifie dans le regard du père », dont la jeune fille se sent « fondamentalement exclue ». Le regard de son père est « en trop ». C’est de l’ordre de l’embarras, ce regard est insupportable.

Deux conditions au passage à l’acte

Sur ce, la dame désapprouve. Cela effondre d’un coup tout ce que la jeune homo avait mis en place pour parer au manque dans l’Autre. Si la dame désapprouve, la jeune homo ne peut plus se faire le phallus absolu qui vient suppléer au manque dans l’Autre. Sa construction s’effondre, elle lui est soustraite, elle est « en moins ».C’est de l’ordre de l’émotion, une « impossibilité à y faire face 7 ».

Il y a donc « deux conditions » au passage à l’acte :

  1. l’émotion du regard du père, qui est « en trop ».
  2. l’embarras de la scène de son amie, ce qui est « en moins ».

Ces deux conditions de Lacan se réfèrent à l’Autre dont le sujet se sent exclu. Elles s’ajoutent à celles posées par Freud. Alors, l’objet petit a vient sur la scène du passage à l’acte.

A la place de cet effondrement, se produit ce que Freud avait discerné comme conditions nécessaires au passage à l’acte : le retournement de la pulsion, la régression, l’identification du sujet à l’objet définitivement perdu. « L’objet dont nous portons le deuil était celui qui s’était fait (…) le support de notre castrationviii ».

« Ce qui vient » alors c’est : « son identification absolue à ce petit a, à quoi elle se réduit », c’est ceci, par quoi elle se sent « définitivement identifiée », et du même coup « rejetée, déjetée hors de la scène ». « Seul le laissez tomber, le se laisser tomber peut le réaliser ». C’est-à-dire que la jeune, dans le passage à l’acte, s’est identifiée à l’objet du désir de l’Autre, l’enfant que l’on met bas, l’enfant qui tombe, niederkomt.

Mais, Lacan l’affirme : « les conditions posées par Freud ne suffisent pas à comprendre le passage à l’acteix ». Ces conditions sont donc nécessaires, mais pas suffisantes. Les deux conditions ajoutées par Lacan soulignent le fait qu’il se démarque d’une int
erprétation strictement oedipienne du passage à l’acte.

L’Autre manquant est déjà là

Que retenir de tout cela ? Quelle place donner à l’Autre dans ce processus ?

Il est clair que l’exigence de la jeune homo à l’égard de son père ou de la dame, est une exigence d’un Autre qui a le phallus et que la jeune homo se doit d’être ce phallus. C’est la loi de son désir et dont elle se sent exclue fondamentalement. Donc, l’Autre manquant pourvu d’un phallus est un préalable aux deux conditions lacaniennes du passage à l’acte. Du coup, ce que le sujet commence en premier à refuser, c’est que l’Autre soit manquant. En réponse, dans un second temps, le sujet fait tout pour doter l’Autre de son phallus. A cet Autre, elle sacrifie « ce qu’elle a », son phallus 10. C’est le « suprême effort de don » à l’idole de Lacan. Le refus d’un Autre manquant est la prémisse, le temps zéro, le point de départ, l’ouverture du drame, le cadre de ce tout ce qu’il s’en suit. C’est ce qui mobilise le désir du sujet. Un désir qui vise à reconnaître ce qui fait désirer cet Autre pour identifier le phallus qui pourrait lui être accolé.

Montrer l’Autre

Il s’agit bien de l’Autre et non pas du semblable. En effet, cet autre n’est pas comme les autres personnes de son entourage. L’autre est un objet « suprême 11 » (la « dame » de la jeune homo). C’est ce qu’il s’agit aussi de montrer dans le passage à l’acte : montrer que « ça est » et que c’est « autre que ça n’est ». Montrer comme « Autre ». « Ca » : avoir un enfant.

Donc, la place de l’Autre est un espace fondamental, indispensable au sujet, vital, il faut que l’Autre soit là sans faille. Il est, préablablement au passage à l’acte, idéalisé, promu, élevé, complété et doté de l’objet phallique. Sinon, comment l’objet pourrait-il tomber ?

Ne s’adirait-il pas de préserver à tout prix un Autre complet afin de l’élever au rang « suprême » ?

Hollywood

A Hollywood, il est connu que les suicidaires aiment à se jeter au bas du panneau géant. Ce panneau était une réclame pour une agence immobilière, « Hollywoodeland ». Les quatre dernières lettres sont tombées avec le temps pour ne plus laisser que celles de Hollywood. Il est connu que ce son souvent des acteurs et des actrices qui s’y précipitent. Au même endroit que ces quatre lettres déchues (land). Cela laisse penser que, selon ce que nous venons de voir, si une star est déchue, elle souhaite maintenir par son acte la grandeur de cet Autre hollywoodien par le même genre de précipitation qui a fondé le mythe hollywoodien.

De même, nous avons l’exemple d’Alexandre Fadeïv : après le rapport secret de Khrouchtchev au XXème congrès du parti communiste, il s’est mis une balle dans la tête. Il ne pouvait supporter l’écroulement du rêve d’une communauté idéale.

Et l’exemple d’un maire allemand qui se suicide à la libération en 1945. Les américains l’avaient forcé à visiter un camp de concentration dont il était voisin. Cet homme savait très bien ce qu’il se passait là-bas, le problème n’était pas là. C’était que « l’Autre (…) ne savait pas 12 », ce maire essayait de « sauver l’ignorance » de l’Autre. C’est-à-dire qu’il refusait le manque dans l’Autre.

Le suicide est un « moyen permettant de résoudre l’impasse du doute », sur l’Autre (…), « en me supprimant pour la Cause, ce sera la preuve en acte que je crois vraiment 13 », comme le précise Zizek.

L’essentiel, c’est que l’Autre reste infaillible.

Si le point fondamental, c’est que l’Autre reste entier, cette exigence est élevée au niveau d’un impératif qui fait fonction de loi universelle.

Il faut à tout prix que l’Autre soit infaillible. Au prix de son suicide, le sujet tente de résoudre son « exclusion fondamentale » de cette loi du désir de l’Autre. C’est-à-dire qu’il faut que le manque dans l’Autre reste secret et voilé.

 

 

1 – intervention à l’atelier sur le suicide de Savoirs et clinique, le 16 10 2006. Une bibliographie orientée est disponible à http://psychanalysesuicide.free.fr/?page_id=245

2 – leçon du 24 juin 1969, séminaire inédit

3 – Freud S., « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1974, p. 261

5 – p. 125 à 129, édition AFI, document interne à l’association

6 – p. 127

7 – nous retrouvons ce trait dans les récits des traumatisés : « je ne pouvais rien y faire » ou « je ne savais pas y faire face ». Ce trait permet d’ajouter une réponse à la série des réactions possibles au traumatisme. Après le syndrome de Stockholm ou le syndrome de Londres (1958, la victime s’est crue invulnérable car elle n’y croyait pas. Donc, elle a cru pouvoir abattre l’agresseur. Cette personne en est morte), il y a la réaction suicide.

8 – p. 128

9 – p. 128

10 – p. 141

11 L’angoisse, leçon du 23 01 1963, p. 140

12 – Zizek S., Bienvenue dans le désert du réel, Flammarion, Paris, 2002, p. 123 et 124

13 – Ibid

Ali Magoudi à la lettre

La lecture du dernier livre de Ali Magoudi[1] nous est très profitable. C’est un texte sur ce qu’est un psychanalyse. Magoudi a décidé de le rédiger après la lecture de celui de Gérard Haddad qui est un témoignage sur sa cure avec Lacan[2]. Magoudi est de père arabe : celui-ci s’est retrouvé en Pologne en 1942, puis il s’est marié en 1947. Le père de Magoudi voulait laisser une trace de son existence. Il avait chargé son fils de rédiger sa biographie. Ce que Magoudi n’a jamais fait. Par contre, Magoudi a rédigé plusieurs ouvrages dont le célèbre Oreste Saint Drôme[3] sur la difficulté de choisir son analyste. Magoudi rompt son anonymat, la co-auteure restant toujours inconnue du grand public.

Sa mère est polonaise et l’a élevé dans la langue polonaise. Magoudi était d’abord chirurgien ORL avant, dans un grand passage à l’acte, de changer de voie pour choisir la psychiatrie et commencer une analyse. Le déclic est venu quand il s’est dit qu’il ne voulait plus se transformer en Singer[4]. Il avait passé son enfance à côtoyer l’atelier de couture où travaillaient sa mère et d’autres femmes aimantes.

Un matin, dans sa voiture et se rendant à son travail, il se dit intérieurement « demain, la mer ». C’est une injonction intime déconnectée de son contexte que Magoudi réfère à sa mère. Cette injonction est banale dans ce qui la provoque. La mère comme cause du désir d’un jeune homme, cela parait trop simple. Pourtant, elle est une surprise totale pour Magoudi. Il se croyait à l’abri de son inconscient et découvre que celui-ci ne manque pas une occasion pour se manifester. C’est ce que l’on comprend en lisant ce livre. La révélation scandaleuse de l’inconscient, même pour quelqu’un qui est déjà nourri abondement de lectures en psychiatrie et en psychanalyse.

L’auteur se donne comme objectif de dire simplement ce qu’est l’analyse sans recours à une terminologie lacanisante abusive. N’oublions pas que Magoudi est aussi l’auteur d’un dictionnaire de 55 concepts lacaniens[5]. Il aurait pu tomber dans une vulgarisation trompeuse, mais l’exercice est réussi car son style est direct. En quatre ou cinq points, Magoudi nous fait saisir les déterminants de ses grands choix dans la vie, les diverses répétitions de son histoire et la façon dont elles furent installées.

Magoudi arrive à nous faire comprendre à quel point la lecture ne parvient pas à remplacer l’analyse comme expérience personnelle. Que les concepts ne sont qu’une façon de parler à peu de frais de son désir, mais qu’en eux-mêmes, ils ne permettent pas d’y accéder.

Magoudi explique aussi très bien à quel point le choix de son analyste était lié au langage. Avant même de rencontrer son analyste, Magoudi ne pouvait choisir que celui-là et pas un autre. Magoudi est allé voir Pierre Legendre. La partie signifiante « gendre » recouvrait la signification de son propre prénom, Ali, le gendre de Mahomet. Magoudi allait donc à la rencontre d’un semblable en prenant rendez-vous avec Legendre.

Magoudi nous montre aussi l’incroyable répétition de la « lettre de l’inconscient »[6] dans son parcours. C’est le plus impressionnant de son livre. Il s’agit d’une notion de Jacques Lacan pour désigner l’instance de la lettre dans l’inconscient. La « lettre de l’inconscient » est une lettre qui survient à de nombreuses occasion, ce que Freud a montré dans l’histoire de l’homme au loup[7] pour qui beaucoup de symptômes étaient battis sur la lettre V, M ou W : la peur déclenché par le battement des ailes d’un papillon, le désir déclenché par la position agenouillée les jambes écartées d’une femme, la déprime à cinq heures de l’après-midi, les cinq loups du cauchemar (Wolf)…

Dans le cas de Magoudi, cela s’est vu dans le fait de choisir le « r » de son métier d’ORL. Mais, aussi dans sa signature. Le père de Magoudi était né « Magouri ». Lors de son inscription à l’état civil français, le « r » a été remplacé par le « d ». Mais, le père de Magoudi n’a jamais accepté cette nouvelle lettre : il signait « Magou i ». Sans s’en rendre compte, Magoudi a lui aussi longtemps signé « Magou i», refusant de choisir entre le « d » et le « r » par un effacement du « r ». A la différence de l’homme au loup, Magoudi efface une consomme, reprennant en cela le refus de son père à son compte. Jusqu’à son anorexie déclenchée à un an lors de la mort dès la naissance de son petit frère. Anorexie dont il garde « un plaisir ineffable à rester sans manger ». Magoudi l’épingle comme une anorexie « Ali-ment-r »[8]. La lettre « r » effacée par son père fait retour pour Magoudi sous la forme de la jouissance de ne rien manger.

Ce livre est très vite lu car il est clair. Sur ce point, Magoudi a réussi la mission qu’il s’est donné. Mais, il reste très pudique sur de nombreux points personnels : le choix de son partenaire en particulier. La simplicité de son ouvrage est trompeuse. C’est pourtant bel et bien le résultat de son analyse. Il dit clairement ce qu’il a mis des années à clarifier.

Espérons que Magoudi nous livre encore d’autres productions aussi captivantes et didactiques.

E. Fleury


[1] – Magoudi A., Le monde d’Ali, comment faire une psychanalyse quand on est polonais, chirurgien, arabe, élevé dans le sentier, Albin Michel, Paris, 2004 [2] – Haddad G., Le jour où Lacan m’a adopté, Grasset, Paris, 2002

[3] – Oreste Saint Drôme, Comment choisir son psychanalyste (1987), Le Seuil, Paris, 2001

[4] – p. 27

[5] – Oreste Saint Drôme, Dictionnaire de 55 termes visités par Jacques Lacan, Le Seuil, Paris, 1994

[6] – p. 136

[7] – Freud S., Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1954, p. 326-420

[8] – p. 150