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Pathologies mentales complexes: les thérapies de longue durée plus efficaces

Une psychothérapie "psycho-dynamique" est un euphémisme pour ne pas utiliser le mot qui fâche: psychanalyse… Enfin, les plus fâchés sont les comportementalistes, cognitivistes, et tutti quanti, tenant du traitement minute en matière d’aide et de soutien à l’autre ! Comme s’il était possible de comprendre quelque chose d’aussi complexe que la vie d’une personne en cinq minute… 

Voici une dépêche de l’AFP sur l’intérêt de se hâter lentement….

Des psychothérapies durant au moins un an paraissent plus efficaces pour traiter des pathologies mentales complexes que des interventions de courte durée recourant plus intensivement à des médicaments, selon une méta-analyse publiée mardi.

"Dans cette méta-analyse, les psychothérapies psycho-dynamiques de longue durée (au moins un an ou 50 séances) ont été nettement plus efficaces que des traitements intensifs courts quant aux résultats d’ensemble tout comme pour cibler des problèmes particuliers et améliorer le fonctionnement de la personnalité du patient", écrit le Dr. Falk Leichsenring, de l’Université de Giessen en Allemagne, un des co-auteurs de ces travaux.

Cette méta-analyse a porté sur 23 études dont onze cliniques et 12 dites d’observation ayant couvert 1.053 patients au total.

"Les psychothérapies psycho-dynamiques ont produit d’importants effets durables sur des patients souffrant de troubles de la personnalité, de troubles mentaux multiples et d’instabilité mentale chronique", poursuivent les chercheurs dont les travaux paraissent dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) daté du 1er octobre.

"Les effets ont été mesurables pour l’ensemble des troubles et se sont accrus de façon notable entre la fin des séances de thérapies et les visites de suivi", ajoutent ces psychiatres.

En terme d’efficacité générale des deux types de traitements, les patients ayant bénéficié des psychothérapies psycho-dynamiques de longue durée ont enregistré en moyenne de meilleurs résultats dans plus de 96% des cas que ceux ayant été soumis aux thérapies intensives et brèves".

AFP 01.10.08

Les Shadoks : la pensée est-elle une affaire de plomberie ?

Visionner cette vidéo des Shabocks. Ou encore, « Comment déconner en psychanalyse quand on s’écarte de la clinique ? »

Quand les psychonomistes estiment que la pensée est une affaire de plomberie, voilà ce qui arrive:

Les placébos chers, plus efficaces que les bon marché… Une révolution

Nominés aux Ig nobel (les nobels ignobles) : 20081004Ignobel

Avis aux comportementalistes:

“Le prix de Sciences Cognitives est revenu à une collaboration nippo-hongroise qui s’est penchée sur l’intelligence des amibes. Des êtres tellement simples qu’ils ne sont formés que d’une seule cellule. Et pourtant : placés à l’entrée d’un labyrinthe, une amibe est capable de trouver toute seule, sans plan ni boussole, le chemin le plus court vers la sortie. L’amibe serait donc plus douée pour l’orientation que certains humains (on ne citera pas de nom). Et attention : c’est la revue Nature qui a publié ça. Si les meilleurs se mettent à dérailler…”.

Avis à l’industrie pharmaceutique:

“ Dan Ariely et son équipe de l’université de Durham (Caroline du Nord) ont reçu le Ig Nobel de Médecine pour avoir montré que les médicaments très chers étaient plus efficaces que ceux bons marché, dans le cas où lesdits médicaments sont des placebos. Une révolution ! Du sucre à 150 euros guérirait mieux que la pénicilline à deux sous. Si les entreprises pharmaceutiques suivent cette conclusion, elles devraient rapidement mettre la clé sous la porte pour revendre leurs locaux à Béghin-Say ”.

Les sciences sociales ne sont pas solubles dans les sciences cognitives, pétition contre la réforme du CNRS

Signer la pétition   –   Voir les signataires


Les signataires de ce texte sont tous concernés par le domaine que le projet d’Institut National des Sciences Humaines et Sociales (INSHS) entend regrouper sous l’appellation « Cognition et comportement ».
Nous sommes étonnés et inquiets de voir que le projet considère que ces domaines relèvent exclusivement des sciences cognitives, constituant les « théories de la complexité » en référent méthodologique central. Il ne fait aucune mention de la philosophie des sciences non naturaliste, de la sociologie, de l’histoire, de l’anthropologie et des sciences politiques. Pourtant, la question de savoir ce que sont précisément la « cognition » et le « comportement » est, à l’évidence, un objet des sciences humaines et sociales : il suffit de penser aux conséquences juridiques et pénales, professionnelles, éducatives (pour ne citer que quelques exemples) de la définition de ce qu’est un comportement, ou aux dimensions collectives, linguistiques, pragmatiques de ce qu’on entend par cognition. Les sciences cognitives n’ont pas le monopole de la cognition.
Pour avoir une idée de l’aveuglement de la nouvelle perspective envisagée, rappelons-nous seulement l’intensité des polémiques qui ont suivi la publication de l’expertise collective de l’INSERM sur le trouble des conduites en 2005 : la définition des comportements anormaux des enfants est apparue immédiatement comme un enjeu de société. Nous sommes étonnés et inquiets de constater l’absence dans le projet des mots-clés santé mentale, psychiatrie, alors que ces domaines sont aujourd’hui, non seulement des préoccupations transversales de nos sociétés, mais encore des objets de conflits.
Peut-on encore sérieusement affirmer que la connaissance du « substrat cérébral » soit la principale chose à considérer pour traiter des questions d’éducation, de santé ou d’organisation du travail ? Les meilleurs spécialistes des neurosciences eux-mêmes s’en gardent bien, et nombreux sont ceux qui souhaiteraient un dialogue approfondi avec des historiens, des sociologues ou des philosophes, précisément sur ces points, afin de procéder à l’indispensable analyse conceptuelle des termes en question : esprit, cerveau, connaissance, comportement.
Le privilège accordé aux approches neuroscientifiques pour parler du comportement relève d’une politique de recherche à courte vue. Une telle approche idéologique ne saurait fonder une politique scientifique digne du futur Institut. S’agit-il de convertir de force la communauté scientifique en sciences humaines et sociales au paradigme cognitiviste ? Nous ne sommes pas appelés à devenir des neurosociologues, des neurophilosophes, des neuroanthropologues ou des neurohistoriens. L’examen concret de la normativité de la vie sociale découverte par l’École sociologique française (Durkheim et Mauss) et la sociologie allemande (Weber) n’est pas une illusion destinée à être remplacée par l’étude de la connectivité cérébrale. C’est un niveau autonome et irréductible de la réalité humaine.
Pourquoi, sans aucun argument explicite en sa faveur, accorder un pareil privilège à un paradigme particulier, naturaliste (ou du moins réductionniste), au détriment d’approches intégratives qui font place aux dimensions sociales de la formation des connaissances (aux contextes socio-historiques, aux institutions, …) ? L’INSHS doit-il mettre un seul paradigme intellectuel en position dominante ? Doit-il rayer d’un trait de plume le pluralisme méthodologique et les débats de la communauté scientifique internationale ? Doit-il enfin compter pour rien l’excellence reconnue des programmes non cognitivistes en SHS ?
Depuis plusieurs années des chercheurs en sciences sociales ont commencé à développer au sein du CNRS notamment, des recherches sur ces sujets. Ils ont constitué un milieu scientifique ouvert et créatif, et ont entamé son internationalisation. Le projet tel qu’il est conçu aujourd’hui mettra fin à cette dynamique. Au-delà, il menace l’existence même des sciences humaines et sociales comme disciplines vivantes, critiques e constructives.
Nous reconnaissons parfaitement l’intérêt des sciences cognitives, et la nécessité qu’elles aient leur place et qu’elles se développent à l’INSHS. De même il nous paraît essentiel de valoriser et de reconnaître les « théories de la complexité » comme un authentique partenaire scientifique dans les sciences humaines et sociales. C’est une condition évidente de la crédibilité scientifique internationale du futur Institut. Mais pour cette raison même, nous refusons leur monopole. Le statut du pôle « Cognition et comportement » tel qu’il est actuellement rédigé consacre la marginalisation d’autres paradigmes d’analyse ou leur insidieuse relégation dans le patrimoine historique.
Nous exigeons donc la réintroduction explicite, dans la mission confiée au pôle « Cognition et comportement », des disciplines qui en ont été exclues, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, l’économie (qui n’est pas une neuroéconomie, pour la plupart des chercheurs) et les sciences politiques afin, tout simplement, que la liberté et la qualité de la recherche soient préservées au sein de l’Institut.


Signer la pétitionVoir les signataires


Les premiers signataires de cet appel sont : Simone Bateman (sociologue, directrice de recherche au CNRS), Jean-François Braunstein (philosophe, Pr à l’université Paris 1), Martine Bungener (économiste, directrice de recherche au CNRS), Pierre-Henri Castel (philosophe, directeur de recherche au CNRS), Jean-Paul Gaudillière (historien, directeur de recherche à l’INSERM, directeur d’études à l’EHESS), Vincent Descombes (philosophe, directeur d’études à l’EHESS), Alain Ehrenberg (sociologue, directeur de recherche au CNRS), Bruno Karsenti (philosophe, directeur d’études à l’EHESS), Sandra Laugier (philosophe, Pr à l’Université de Picardie), Bernard Lahire (sociologue, Pr à l’ENS-LSH), Frédéric Lebaron (sociologue, Pr à l’Université de Picardie), Michel Le Moal (psychiatre et neurobiologiste, membre de l’Académie des sciences), Olivier Martin (sociologue, Pr à l’Université Paris Descartes), Albert Ogien (sociologue, directeur de recherche au CNRS), Bernard Paulré (économiste, Pr Paris 1), François Rastier (linguiste, directeur de recherche au CNRS).

Le blog impérissable

Tenir un blog est une sorte d’ouverture à l’inconscient.

J’ai pu constater que les témoignages à propos de suicide, ce que disent les personnes qui se sont frottées à l’envie de se détruire, n’ont rien de virtuel. La matière d’un blog est une chose étonnante. Car il y a de la matière.

La nommer « virtuelle » est une erreur qui nous masque une réalité intéressante à cerner. Au pire une fausse piste qui peut faire croire que ce que l’on y dit ne serait pas consistant, du baratin et du bla-bla.

Il y a les mots, leur agencement, leur publication selon un format imposé par le fournisseur d’accès internet et la plateforme que l’on utilise pour la mise en page avec ce que cela suppose comme typographie et habillage imposé par ces derniers.

Avec le blog, j’ai commencé par utiliser ce dont je pouvais disposer comme forme prédéfinie par Blogger. En réalisant l’index, j’ai pu me rendre compte de ce que cela emporte comme empilement. J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de citer des paragraphes déjà rédigés qui ont comptés comme des sortes de balises dans la progression de la réflexion sur le suicide. Et alors là, j’ai pu réaliser un effet « d’enfouissement ». C’est François Bon qui en fait la pertinente remarque.

Le blog a une structure d’empilement. Chaque nouveau billet N se superpose au précédent et le repousse au rang précédent. N-1. Puis, le nouveau billet devient N-1 à son tour et le précédent N-2, etc…. Si bien que le nouveau billet n’est jamais assez nouveau, qu’il est déjà un N-1 ou N-X en puissance. X est infini. Borné par N qui tend vers rien. Le nouveau billet n’existe pas encore qu’il est déjà appelé dans les dessous. Cela donne une pile de billets dont la structure dans l’espace du blog est verticale. Une pile de livre où il est difficile de repérer le billet du dessous. Dans les strates successives de billets, il arrive un moment où chaque strate devient difficile à retrouver. Ce qui pourrait conduire à une archéologie du blog.

Il est en effet tentant de comparer cet empilement à un « enfouissement » : « Un blog est condamné à sa permanente superposition verticale, donc se faisant disparaître lui-même en permanence par auto-étouffement sur même surface, comme ce jeu de gosse où c’est à qui mettra la main sur le dessus — c’est cela que j’appelle le principe de fosse à bitume : vous mettez en ligne un article, les commentaires arrivent ou pas (en général, 3 ou 4 commentateurs noyau pour chaque blog, soit 1 % des visiteurs individuels « discrets » ?), et puis les consultations baissent parce que vos habitués sont déjà passés consulter, alors vous remettez un article et on réamorce, mais le précédent ne sera plus accessible que moyennant considérable et volontaire effort du visiteur, sauf travail de série. (…) La forme devenue dominante des blogs s’enfonce verticalement comme dans une fosse à bitume, enterrant à mesure ses propres contenus sous elle : c’est étrange à voir. Pas de thésaurisation d’ensemble, par d’arborescence de travaux menés parfois sur des années : donnant primauté à ce bruit de la mise en ligne au quotidien, qui en fait en même temps l’outil le plus actif, comme on plaçait nos affiches autrefois, seau de colle à la main, en pleine ville (c’est peut-être le plaisir nostalgique d’Internet, pour nous arrivés dans l’après 68 ?) », Francois Bon, © 17 février 2007, Le tiers-livre.

Je pense que cette disposition en strates des billets est une autre forme de matérialité des blogs. Sauf que l’on peut prendre le billet qui se trouve en dessous de la pile sans écrouler l’empilement. Que cette succession ne s’efface pas, elle s’étend sans cesse pour peu que l’auteur du blog ne s’arrête pas. Les billets restent intacts au moins en principe d’après ce que les as de l’informatique nous expliquent.

Car il s’agit de la limite de la comparaison avec des affiches électorales ou publicitaires que l’on superpose sur les tableaux adéquats. Les panneaux sont retirés après les élections pour atterrir dans les usines de recyclage du papier. Si d’aventure les affiches se trouvent sur un mur, une exception de nos jours, les services municipaux ayant une section « anti-tag » dans les grandes villes, les anciennes affiches ne sont pas accessibles sans un minutieux travail de décollement afin d’éviter qu’elles ne se déchirent. Certaines seront perdues, emportées dans ce décollement. Cette comparaison a quelque chose de mortel qui nous reporte à la pourriture des tombeaux. Elle est valable pour les affiches électorales. Il faudrait poser la question à ceux qui tiennent des blogs à ce sujet. Nous pourrions peut-être déterrer quelques fameux cadavres dont l’exquise odeur ne manquerait pas de nous écœurer…

Le recyclage du papier est comparable à celui des autres déchets urbains. Lacan disait que cela définit une civilisation et distingue les hommes des animaux.

Freud avait déjà remarqué un des paradoxes de l’écriture dans un tout petit article, « Le bloc-note magique [1] ». Soit l’écriture est limitée par son étendue, l’espace pour écrire est limité à une feuille et quand elle est remplie, il faut en prendre une autre. Soit elle est limitée par sa durée. Elle peut être effacée comme la craie sur un tableau.

Avec internet, ces deux limites sautent. L’espace pour écrire est infini et il ne s’efface pas.

Mais la distinction espace/durée reste valable. Surtout quand on la compare comme le fait Freud à notre appareil psychique. Nous ne parvenons pas à tout lire, tout voir, tout entendre, nous sommes bornés dans l’espace de ce qui s’écrit dans notre conscience. Nous ne pouvons pas tout garder à l’esprit, le passage derrière, au niveau N-1 est inévitable. L’oubli fait partie de notre fonctionnement psychique. La « perception sensible » fonctionne par l’effacement répété du précédent billet N-1. La conscience est cette première page parge vierge d’un billet où l’on va reporter nos perceptions du moment.

Un personnage comme Rain Man le peut (s’il existe). Il se rappelle de tout car rien ne s’est effacé et il n’y a pas de limite à ce qu’il enregistre. Ran Main est un homme moderne, l’internet à lui seul.

Je suis très étonné par ces commentaires à d’anciens billets qui arrivent alors que je les avais déjà oubliés depuis un moment. Ces billets des dessous du blog me font retour après un oubli peut-être salutaire qui m’a permis, au moins, d’apprécier et d’admirer la performance de Dustin Hoffman. Car je ne suis pas forcément fier de constater la lenteur et les erreurs de ma pensée…

Les billets du blog nous reviennent intacts. Ils ne sont en réalité pas effacés, ils restent en réserve. Ils sont aussi délocalisés. Ces billets figurent dans les « archives » du blog et aussi dans d’autres lieux sur internet quand ils sont cités ou enregistrés par les moteurs de recherche ou d’autres blogs.

Freud estimait que le bloc-note magique illustrait l’inconscient de très près. Le blog aussi. Le blog illustre très bien ce que Lacan disait de l’inconscient. L’inconscient est le discours de l’Autre. Au moment de l’écriture, au point précis où le billet est publié sur le net, l’écrit passe dans l’Autre de l’internet. Les billets s’affichent dans plusieurs moteurs de recherche comme les échos du ricochet de la pierre à la surface de l’eau. Les lecteurs peuvent en parler longtemps après. Les billets N-X subsistent sans destruction. Ils sont impérissables. Le blog ouvre un espace infini (temps et espace) susceptible d’un retour dans tout lieu internet et à tout moment.

Combien de bloggeurs réécrivent leurs anciens billets et les publient comme des nouveaux ?

Les billets peuvent être modifiés après-coup. L’auteur peut agir sur un ancien billet en modifiant, ajoutant, complétant et développant le texte initial. Il peut effacer une partie du texte initial ou en enlever. Il peut le faire sur la surface initiale du billet N-X ou sur la surface vierge d’un nouveau billet en le reprenant à un moment ultérieur. Le texte initial n’a pas de forme et de contenu stable. Il peut être modifié en plus ou en moins, à sa place d’origine sous la pile des billets ou ailleurs sur une nouvelle surface à un autre moment. Il n’est pas figé, il peut varier dans le temps, il peut se délocaliser, il n’a rien de définitif. Les écrits de blog sont un matériau « plastique [2] ».

L’empilement crée la densité d’un espace qui permet un déroulement infini dans le temps et l’espace de l’Autre. Il ouvre la possibilité de créer une histoire. Celle du parcours du bloggeur sur laquelle il (ou d’autres) a la possibilité de revenir. S’il est sensible à la nature inconsciente de ce qu’il a écrit.

Merci François Bon. Encore. Cordialement.



 

[1] – Freud : « Le bloc-note magique est un tableau fait d’un morceau de résine ou de cire brun foncé encadré de papier; il est fait d’une feuille mince et translucide qui est fixée à son bord supérieur et libre en son bord inférieur. Pour se servir de ce bloc-note magique, on écrit sur le feuillet de celluloïd transparent. Un style pointu raye la surface où l’écriture s’inscrit en creux ». En tirant la feuille, l’écriture est effacée, mais elle est aussi conservée dans la couche de cire brune. La surface redevient vierge et figure le système de la conscience pour Freud, dans : Résultats, Idées, Problèmes, Tome II, Paris, PUF, p.120

 

[2] – S. Freud dit une chose analogue : « Tout stade antérieur de développement subsiste à côté du stade ultérieur né de lui. La succession implique une coexistence, bien que toute la série des transformations découle des mêmes matériaux. L’état psychique initial peut bien, des années durant, ne pas se manifester ; il n’en subsiste pas moins, tant et si bien qu’il peut un jour redevenir la forme d’expression des forces psychiques, voire la force unique, comme si tous les développements ultérieurs avaient été annulés, ramenés en arrière. Cette extraordinaire plasticité des développements psychiques n’est pas illimitée quand à sa direction. (…) Mais les états primitifs peuvent toujours être réinstaurés ; le psychique primitif est, au sens le plus plein, impérissable », dans « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, petite bibliothèque Payot, 15, Paris, Payot, 1981, p. 22

Karl Abraham : le grand progrès dans l’orientation de la psychanalyse

La lettre de Sigmund Freud à Karl Abraham 2 du 14 janvier 1912 3 est un moment clé de l’histoire de la psychanalyse. Elle donne un bon aperçu du travail théorique d’Abraham. Abraham vient d’annoncer à Freud qu’il travaille sur Amenhotep IV. Au moment où Freud lui parle de ses « travaux sur la psychanalyse de la religion 4». Freud a terminé « l’horreur de l’inceste » qu’il fait publier dans Imago. Ce texte deviendra le premier chapitre de Totem et tabou.

Freud lui répond : « C’est un grand progrès dans l’orientation de la psychanalyse. Savez-vous que vous êtes maintenant, avec Stekel 5 et Sadger6, au nombre des « bêtes noires » de la psychanalyse contre lesquels j’ai toujours été mis en garde. C’était manifeste depuis votre Segantini, que sera-ce à fortiori après Amenhotep ? Mais vous n’en avez cure ».

« Bêtes noires » ? Façon de dire qu’il est fou de se lancer dans ce genre d’étude. Abraham passerait ainsi pour un original comme Stekel et Sadger. « Mais, vous n’en n’avez cure », nuance-t-il.

Alors, pourquoi s’en offusquer ? Freud n’est-il pas justement en train de travailler la psychanalyse de la religion ? Comment pourrait-il lui reprocher ce qu’il fait lui-même ?

Les « bêtes noires »

Je pense que cela s’explique par le contexte politique7. Abraham s’est installé à Berlin depuis 1907 après avoir quitté la Suisse, Bleuler et Jung. Il lance une sorte de tête de pont à Berlin pour la psychanalyse. Il a mis Freud en garde contre Jung, dont il doute de la fidélité. Mais, Freud ne se rend pas aux arguments d’Abraham. Freud cherche des alliances et des partisans. Il ne veut pas qu’Abraham pousse Jung « du côté opposé » par une maladresse ou sa « clarté tranchante 8». Si Abraham se comporte de façon scandaleuse à l’égard de Jung, ce sera le cas.

Mais, le milieu des psychiatres a tendance à rejeter la psychanalyse.

Par exemple, Abraham évoque sa participation à la Société berlinoise de psychiatrie et maladies nerveuses fin 19089. Il est « seul face à l’assemblée et à défendre prudemment les « concordances » entre les points de vue d’Oppenheim et ceux de Freud sur les enfants névrosés ». Abraham avance avec prudence. Il s’abstient d’évoquer le rôle de l’homosexualité. Malgré ces précautions, Freud fait « l’effet d’un chiffon rouge », Ziehen déclare que Freud « n’est qu’absurdités ». Abraham est attaqué publiquement pour ses « affirmations irréfléchies ». Quand il prend l’exemple de Conrad Ferdinand Meyer pour illustrer « l’amour de la mère », le Dr Braatz lui reproche de s’en prendre aux « idéaux allemands » ! La relation à la mère est un point sensible !

La source des sublimations

En 1912, Abraham a déjà publié son important travail sur Segantini.

Les deux études sur Segantini et Amenhotep ont des points communs. Elles portent sur la question de la fidélité masculine. Pourquoi Segantini et Amenhotep restent-t-il monogames ?

Dans ces deux travaux, Abraham conclut à l’importance de la mère dans la psychopathologie de ces hommes.

Avec Segantini, c’est évident : il s’agit d’un « travail derrière lequel se trouvent quelques complexes personnels 10 » pour Abraham. Abraham est lui-même travaillé par les questions qu’il soulève.

L’article sur Segantini est très original. Il est susceptible de faire de la psychanalyse une science « absurde ». Pour Freud, ce risque est « manifeste ». Mais ce n’est pas tant l’originalité du travail d’Abraham qui pose problème. Ce sont ses thèses sur la sublimation.

Commentant les réactions du public au congrès des psychiatres de 1908, Freud l’a déjà pointé : « Les gens ressentent le malaise qui émane de l’analyse de la source des sublimations, et nous le font payer 11».

A propos de Segantini, Abraham explique qu’il a échoué dans la sublimation de son amour pour la mère. Peintre suisse, Segantini a perdu sa mère à l’âge de cinq ans. Abandonné par son père, il tente d’idéaliser les mères dans sa peinture. Malheureusement, l’un de ses tableaux est second à une exposition importante. De là, Segantini décompense. Il devient quérulent et hallucine « une voix qu’il reconnut comme celle de sa mère »12.

Autant dire qu’Abraham a entrevu l’importance de la question de la sublimation. Pour Abraham, la base de cette sublimation, c’est la perte de la mère13. Ce qui est important pour la mélancolie. Un sujet que Abraham va particulièrement développer dans ses études ultérieures.

L’observation de Segantini est d’autant plus remarquable qu’Abraham ne dispose alors pas d’un certain nombre de concepts freudiens importants. Pour Freud, la distinction entre idéal du moi et moi idéal est postérieure. De même que la question de la répétition. Dans son appendice à l’article sur Segantini14, Abraham corrigera légèrement le tir. Mais pour l’essentiel, Abraham maintient son point de vue sur la perte de la mère tout en intégrant la notion de répétition freudienne15.

Ce que cela implique pour l’avenir

Je pense que c’est peut-être cette découverte sur la place de la mère, entre autre, qui a attiré les analystes femmes en formation chez lui. Parmi elles : Mélanie Klein, Hélène Deutsch, Karen Horney et Sabina Spielrein. Horney a déjà commencé son analyse avec Abraham vers 1910. A ce que je sais, Spielrein (vers 1913) et Klein (vers 1922), ont commencé leur analyse avec Abraham après 1912. Les « mères de la psychanalyse », comme les a appelé Janet Sayers16. Ce sont elles qui ouvriront la voie pour l’analyse des enfants. Qu’en est-il du travail sur Amenhotep ?

Amenhotep IV

La première visite d’Abraham à Freud a lieu le 15 décembre 190717 à Vienne. A son départ pour Berlin, Freud lui donne deux statues égyptiennes. Le 11 janvier 1912, dans la lettre qui précède la réponse de Freud, Abraham lui annonce l’existence de son travail sur Amenhotep. Abraham fait allusion au « premier enseignement d’égyptologie dont il a bénéficié 18» à Vienne en décembre 1907. Freud et Abraham ont-ils abordé le cas d’Amenhotep ? S’agissait-il d’une première tranche d’analyse pour Abraham ?

Pour Abraham, Amenhotep est un idéaliste « spirituel 19». Contrairement à son père et son grand-père, Amenhotep n’est pas un guerrier viril et conquérant. Il ne se montre intéressé que par les questions religieuses et fonde le premier monothéisme de l’histoire. Cette « spiritualité » est selon Abraham le signe du grand attachement d’Amenhotep pour sa mère.

La famille de sa mère vénère le Dieu Aton, d’une part. D’autre part, Amenhotep rejette radicalement la croyance de son père pour le Dieu Amon. Amenhotep ira jusqu’à détruire les monuments construits par son père à l’effigie d’Amon. Donc, Amenhotep efface Amon au profit d’Aton. Ce qui constitue la base de la sublimation de son amour pour sa mère.

Il se trouve que Freud utilisera largement la référence à Amenhotep dans L’homme Moïse et la religion monothéiste (publié en 1939).

Mais, Freud ne cite jamais Abraham !

Amenhotep est une partie importante de la démonstration. Freud suppose un lien spirituel entre Amenhotep et Moïse. L’un des fidèles d’Amenhotep serait l’ancêtre de Moïse. Freud explique que Moise est issu de « la même école » qu’Amenhotep et « utilise la même méthode 20». C’est-à-dire, la promotion d’un Dieu unique et monogame. Ainsi que le rejet du Dieu précédent. Il y aurait donc un lien de l’ordre de la transmission d’un savoir.

Quelle est cette transmission ? Amenhotep efface les traces du culte du Dieu de son père. A la place, il met le sien. Pour Moïse, Freud fait le même constat d’un effacement et d’un rejet. Au final, Freud a pris21 l’idée du monothéisme à Abraham en écartant la question de la sublimation de la perte de la mère. Du coup, le mécanisme en question se réfère au père.

L’objet de la transmission ne serait-il pas le signe de cet effacement ? La transmission, un Nom du Père ? Ou un destin de la sublimation ?

________________

1 – Intervention au séminaire de Franz Kaltenbeck, Le devenir du psychanalyste, Aleph, le 17 janvier 2007

2Karl Abraham est né à Brême le 03 05 1877, il décède prématurément le 25 12 1925

3Ibid., lettre 121F page 191

4 – Sigmund Freud, Karl Abraham, Correspondance complète, 1907-1925, Paris, PUF, 2006, p. 189

5 Stekel : quatrième membre fondateur de la société psychologique du mercredi, fervent, un peu sectaire, exalté et extravagant. Dès 1908, il est très attaqué par Tausk qui le suspecte d’inventer des cas. « Cochon absolu » pour son indécence selon Freud. Freud lui fait quitter la revue en juillet 1910 au moment de sa création, le Zentralblatt für Psychoanalyse. Le 6 novembre 1912, il démissionne en accusant Freud de lui avoir volé ses idées sans le citer. C’est le deuxième « dissident » après Adler. Roudinesco E., Plon M., Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 1997

6 – Sadger : il adhère à la Société psychologique du mercredi en 1906. « Fanatique »  de la sexualité selon Freud, il attaquait ceux qui ne pensaient pas comme lui. Il reste dans le cercle de Freud. Il est déporté et exterminé par les nazis en 1942. Roudinesco E., Plon M., Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 1997

7 – mais aussi peut-être, deux autres occurrence du « noir » dans la correspondance. « Le blanchissage des nègres », Ibid., p. 79 36A, au sujet des patients qui ne changeront pas malgré le traitement. Au sujet de Moll, fondateur de la sexologie et d’une revue, que Freud taxe de « malhonnêteté » (Ibid., lettre 53F du 12 11 1908 p. 103) : « hic niger est, hunc tu Romane caveto » (celui-ci est une âme noire, à celui-ci, Romain, prends garde. Horace dans Satires), Ibid., 65F, p. 123. Freud explique à Abraham que Moll veut les combattre. Freud est froissé que Moll ne l’ai pas cité dans sa revue par « perfidie ». Pour Freud, Moll mérite une « plainte pour diffamation ».

8 Ibid., lettre 44F du 23 07 1908

9 – Ibid., lettre 52A du 10 11 1908, p. 101

10 Ibid., lettre 101A du 11 02 1911. Déjà, Abraham estsurprisquandtrèsvite, Freud luiaffirmeque son épouseest « cellequ’illuifaut », Ibid., 14F du 01 01 1908, p. 45

11 – Ibid., lettre 114F du 30 08 1911

12 – Abraham K., « Giovanni Segantini. Essai psychanalytique », Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, Science de l’homme Payot, Paris, Payot, 2000, p. 205

13 – Abraham K., « Giovanni Segantini. Essai psychanalytique », Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, Science de l’homme Payot, Paris, Payot, 2000 : « Les états mélancoliques succèdent très régulièrement à un évènement auquel la constitution psychique du sujet ne peut faire face : une perte qui a ébranlé les assises même de sa vie psychique », p. 208 et « C’est toujours la mère qui lui fait connaître, à cette période précoce de la vie, une telle déception », p. 209

14 – ajoutée en juin 1924, p. 208 à 211

15Abraham K., “Giovanni Segantini. Essai psychanalytique », Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, trad. I. Barande, Paris, Payot sciences de l’homme, 1965, p. 209

16 – Sayers, Les mères de la psychanalyse, Paris, PUF, 1991

17Ibid., lettre 13A p. 44

18Ibid., lettre 120A p. 190

19Abraham K., “Amenhotep IV (Echnaton). Contribution psychanalytique à l’étude de sa personnalité et du culte monothéiste d’Aton », Œuvres complètes, tome I, 1907-1914, trad. I. Barande, Paris, Payot sciences de l’homme, 1965, p. 244. Amenhotep était un peu « efféminé ». Il est connu pour avoir créé un style très particulier, une certaine façon de peindre les portraits par le profil. Un style que les égyptologues savent reconnaître du premier coup d’œil.

20 – Freud S., L’homme Moïse et la religion monothéiste, NRF Gallimard, 1986, p. 120

21 – Freud le reconnaît pour la démence précoce, il a largement « plagié » Abraham : « Je me suis aperçu que vous aviez déjà dit la même chose avec beaucoup de netteté. Il va de soi que, dans ce travail, je suis obligé de vous plagier très abondamment », lettre du 18 décembre 1910, Ibid, p. 165

Le cerveau n’a pas d’esprit

Dans le contexte polémique de la « santé mentale », il très utile de lire l’article de Alain Erhenberg[1].

Alain Erhenberg[2] est sociologue. Dans cet article, Alain Erhenberg étudie les neurosciences. Il examine à quelle tendance de la philosophie des sciences et de l’histoire correspondent-elle. Erhenberg évite d’aborder le comportementalisme en tant que tel, ce faisant, il montre que les neurosciences s’en passent fort bien.

Erhenberg parvient à expliquer le succès des neurosciences : ce mouvement est issu de la conjonction d’une forte demande sociale (en finir avec la stigmatisation par la maladie et la mise en cause de la famille des patients) et de la promesse de soulager la souffrance par la connaissance du cerveau. Erhenberg considère que les neurosciences font l’impasse sur le social. Read more »

Ali Magoudi à la lettre

La lecture du dernier livre de Ali Magoudi[1] nous est très profitable. C’est un texte sur ce qu’est un psychanalyse. Magoudi a décidé de le rédiger après la lecture de celui de Gérard Haddad qui est un témoignage sur sa cure avec Lacan[2]. Magoudi est de père arabe : celui-ci s’est retrouvé en Pologne en 1942, puis il s’est marié en 1947. Le père de Magoudi voulait laisser une trace de son existence. Il avait chargé son fils de rédiger sa biographie. Ce que Magoudi n’a jamais fait. Par contre, Magoudi a rédigé plusieurs ouvrages dont le célèbre Oreste Saint Drôme[3] sur la difficulté de choisir son analyste. Magoudi rompt son anonymat, la co-auteure restant toujours inconnue du grand public.

Sa mère est polonaise et l’a élevé dans la langue polonaise. Magoudi était d’abord chirurgien ORL avant, dans un grand passage à l’acte, de changer de voie pour choisir la psychiatrie et commencer une analyse. Le déclic est venu quand il s’est dit qu’il ne voulait plus se transformer en Singer[4]. Il avait passé son enfance à côtoyer l’atelier de couture où travaillaient sa mère et d’autres femmes aimantes.

Un matin, dans sa voiture et se rendant à son travail, il se dit intérieurement « demain, la mer ». C’est une injonction intime déconnectée de son contexte que Magoudi réfère à sa mère. Cette injonction est banale dans ce qui la provoque. La mère comme cause du désir d’un jeune homme, cela parait trop simple. Pourtant, elle est une surprise totale pour Magoudi. Il se croyait à l’abri de son inconscient et découvre que celui-ci ne manque pas une occasion pour se manifester. C’est ce que l’on comprend en lisant ce livre. La révélation scandaleuse de l’inconscient, même pour quelqu’un qui est déjà nourri abondement de lectures en psychiatrie et en psychanalyse.

L’auteur se donne comme objectif de dire simplement ce qu’est l’analyse sans recours à une terminologie lacanisante abusive. N’oublions pas que Magoudi est aussi l’auteur d’un dictionnaire de 55 concepts lacaniens[5]. Il aurait pu tomber dans une vulgarisation trompeuse, mais l’exercice est réussi car son style est direct. En quatre ou cinq points, Magoudi nous fait saisir les déterminants de ses grands choix dans la vie, les diverses répétitions de son histoire et la façon dont elles furent installées.

Magoudi arrive à nous faire comprendre à quel point la lecture ne parvient pas à remplacer l’analyse comme expérience personnelle. Que les concepts ne sont qu’une façon de parler à peu de frais de son désir, mais qu’en eux-mêmes, ils ne permettent pas d’y accéder.

Magoudi explique aussi très bien à quel point le choix de son analyste était lié au langage. Avant même de rencontrer son analyste, Magoudi ne pouvait choisir que celui-là et pas un autre. Magoudi est allé voir Pierre Legendre. La partie signifiante « gendre » recouvrait la signification de son propre prénom, Ali, le gendre de Mahomet. Magoudi allait donc à la rencontre d’un semblable en prenant rendez-vous avec Legendre.

Magoudi nous montre aussi l’incroyable répétition de la « lettre de l’inconscient »[6] dans son parcours. C’est le plus impressionnant de son livre. Il s’agit d’une notion de Jacques Lacan pour désigner l’instance de la lettre dans l’inconscient. La « lettre de l’inconscient » est une lettre qui survient à de nombreuses occasion, ce que Freud a montré dans l’histoire de l’homme au loup[7] pour qui beaucoup de symptômes étaient battis sur la lettre V, M ou W : la peur déclenché par le battement des ailes d’un papillon, le désir déclenché par la position agenouillée les jambes écartées d’une femme, la déprime à cinq heures de l’après-midi, les cinq loups du cauchemar (Wolf)…

Dans le cas de Magoudi, cela s’est vu dans le fait de choisir le « r » de son métier d’ORL. Mais, aussi dans sa signature. Le père de Magoudi était né « Magouri ». Lors de son inscription à l’état civil français, le « r » a été remplacé par le « d ». Mais, le père de Magoudi n’a jamais accepté cette nouvelle lettre : il signait « Magou i ». Sans s’en rendre compte, Magoudi a lui aussi longtemps signé « Magou i», refusant de choisir entre le « d » et le « r » par un effacement du « r ». A la différence de l’homme au loup, Magoudi efface une consomme, reprennant en cela le refus de son père à son compte. Jusqu’à son anorexie déclenchée à un an lors de la mort dès la naissance de son petit frère. Anorexie dont il garde « un plaisir ineffable à rester sans manger ». Magoudi l’épingle comme une anorexie « Ali-ment-r »[8]. La lettre « r » effacée par son père fait retour pour Magoudi sous la forme de la jouissance de ne rien manger.

Ce livre est très vite lu car il est clair. Sur ce point, Magoudi a réussi la mission qu’il s’est donné. Mais, il reste très pudique sur de nombreux points personnels : le choix de son partenaire en particulier. La simplicité de son ouvrage est trompeuse. C’est pourtant bel et bien le résultat de son analyse. Il dit clairement ce qu’il a mis des années à clarifier.

Espérons que Magoudi nous livre encore d’autres productions aussi captivantes et didactiques.

E. Fleury


[1] – Magoudi A., Le monde d’Ali, comment faire une psychanalyse quand on est polonais, chirurgien, arabe, élevé dans le sentier, Albin Michel, Paris, 2004 [2] – Haddad G., Le jour où Lacan m’a adopté, Grasset, Paris, 2002

[3] – Oreste Saint Drôme, Comment choisir son psychanalyste (1987), Le Seuil, Paris, 2001

[4] – p. 27

[5] – Oreste Saint Drôme, Dictionnaire de 55 termes visités par Jacques Lacan, Le Seuil, Paris, 1994

[6] – p. 136

[7] – Freud S., Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1954, p. 326-420

[8] – p. 150

L'idéal divergent

L’idéal est source de plus-value

Ce qui me frappe souvent dans la vie des entreprises, c’est sa dimension idéale[2]. Nous assistons à une présentation très enviable des sociétés par elles-mêmes. On apprend qu’elles privilégient la qualité, la compétitivité ou le rendement. C’est-à-dire qu’elles demandent le mieux de ce que peuvent leur donner leurs membres[3]. Nous avons ainsi très vite l’idée que ce que l’on appèle « pousser » les employés, c’est leur fixer un idéal, un objectif à atteindre, ce qui permettrait de tirer un bénéfice profitable à la société.

C’est aussi ce que l’on se dit quand on assiste au spectacle de la remise des prix pour les cadres commerciaux. Celui du meilleur vendeur qui pourra partir une semaine à Marrakech. Je pense alors que la carotte du voyage voile la finalité de la cérémonie. Le patron prescrit une cible que tous les commerciaux sont censés viser dans un effort commun.

De la grande école au top 15 des entreprises

Le principe de placer un idéal privilégié à atteindre est une des techniques de l’éducation nationale. Plus un établissement est prestigieux, plus il est censé assurer une compétence à l’élève. Il semblerait que cet élément idéal soit très présent dans les domaines du commerce et de la gestion. De même qu’au niveau du recrutement, les cabinets semblent toujours en quête de la meilleure « tête ». Mais l’idéal est-il toujours utile aux entreprises ?

L’idéal en psychanalyse

La psychanalyse distingue une instance de la conscience qui juge et une instance qui supporte l’idéal du moi. Il ne faut pas confondre l’idéal du moi avec le moi idéal. Le moi idéal est la façon dont le sujet se présente aux autres. L’idéal du moi est le point auquel le sujet réfère ses actes. C’est cette confusion qui amène Nicole Auber et Vincent de Gaulejac à penser que l’idéal peut se façonner et se modifier. Si bien que sur la base de cette confusion, la poursuite d’un idéal qui serait au-delà du sujet est rabattue sur une quête « narcissique » où le sujet se prend pour cible.

Lacan[4] utilise l’exemple suivant. Le jeune bourgeois qui roule en Austin dans les rues de Paris affiche son moi idéal. Il affiche ce qu’il croit être, un jeune homme élégant et aisé. Dans son automobile, il peut avoir une tendance fâcheuse aux excès de vitesse. Si on lui demande pourquoi, il répondra que « c’est pour faire chier, père ». Ce père en question, sous les yeux duquel se déroule ces excès de vitesse, est l’idéal du moi. Par ailleurs, le surmoi est la source de la culpabilité, de l’autopunition et des reproches. Il est féroce et tyrannique. Les auteurs divergent pour préciser les rapports existants entre le surmoi et l’idéal du moi. Tantôt, le surmoi est une catégorie qui englobe l’idéal du moi, tantôt, il en est séparé.

Un facteur de cohésion sociale

L’idéalisation va bien plus loin que tout cela. Si je reprends l’exemple des prix décernés aux meilleurs commerciaux d’une société, la cérémonie de remise de ces prix ne manque pas d’impressionner. Pourquoi ces immenses assemblées enthousiastes au bonheur de celui qui reçoit son voyage ? Voyez ce public uni autour de leur projet ! Car l’idéal a aussi cette fonction d’unifier les masses ce que Freud avait remarqué. Il est alors assez tentant de penser que l’idéal serait un facteur de cohésion de l’entreprise et que par conséquent il va contre les ruptures entre l’employé et sa société. Il est vrai que les ouvriers peuvent en arriver à faire état de leur nostalgie pour un travail passé pourtant pénible.

Je reçois une patiente qui est facilement persécutée. Elle pense que dès qu’un homme lui parle, c’est pour lui faire des avances. Y compris au travail. Évidemment, cela soulève le problème de son départ car c’est insupportable. Malheureusement, Patricia a aussi l’idée que ce pour quoi elle est faite, ce vers quoi elle doit tendre est une sorte de discipline professionnelle très spécialisée. Or, il existe très peu d’entreprises à employer des experts dans ce domaine. Si bien que cela fait déjà deux ans qu’elle sait et dit qu’elle veut partir de son entreprise mais qu’elle ne le fait pas pour ne pas perdre sa spécialisation. Dans ce cas, l’idéal de Patricia l’emporte sur sa persécution. Son idéal l’enchaîne à sa société au lieu de l’aider à rompre.

Un idéal divergent

Il arrive très souvent que l’idéal du moi soit supporté par une figure différente du cadre ou de patron d’entreprise. On aura alors tendance à penser que le patron manque de charisme. Ce qui n’est pas forcément le cas. C’est une erreur car rien n’oblige l’idéal du moi à se porter là où l’on veut qu’il aille. L’enthousiasme pour son patron ne se décrète pas.

Je reçois Olivier en consultation après qu’il a démissionné d’un poste à très haute responsabilité qui le plaçait à la tête de plusieurs filiales de son groupe. Il avait un souci particulier. À chaque fois qu’il croisait une femme, il lui faisait un clin d’œil. Puis, il avait le besoin irrépressible d’en faire le rapport à son épouse : « chérie, je crois que je plais à ma secrétaire » ou alors: “ je crois que j’ai une touche avec la stagiaire ». Bien évidemment, son épouse s’énerve et menace de divorcer. Sur le plan de l’amour, Olivier reste très « nostalgique » d’un amour d’enfance. Son désir ne se porte plus vers son épouse mais vers les femmes dont il lui parle.

Le manège des clins d’œils a considérablement contribué à l’effondrement professionnel d’Olivier au point qu’il lui aura fallu deux ans pour reprendre son activité. Devoir faire quelque chose sous le regard d’un autre est très problématique pour l’entreprise. Cela vient directement contredire le principe de la rentabilité de l’individu dans l’entreprise. En quelques sortes, les clins d’œils d’Olivier sont venus parasiter son travail.

Olivier agit sous le regard de son épouse. Il est absolument nécessaire que quelqu’un le sache et c’est son épouse qui remplit ce rôle. Elle est en position d’idéal du moi. Son PDG n’étant pas le référent principal, quand Olivier s’effondrera, il n’aura aucun mal à rompre avec sa société. Ce n’est pas l’idéal du moi, ni Olivier lui-même qui a provoqué la rupture. C’est la localisation de l’idéal du moi qui l’a autorisé. L’idéal du moi est situé à un point distinct des enjeux de sa société. L’idéal du moi ne se loge pas dans les instances hiérarchiques de la société. Il en diverge et il est même fort à parier que ce soit le cas le plus fréquent. Il apparaît donc que l’idéal du moi ne se met pas si facilement en place.

Un idéal anti-social

Il n’est pas certain que l’idéal du moi soit un facteur de cohésion de masse. En effet, un idéal du moi n’autorise pas forcément le sujet à partager avec l’autre. Je reçois un monsieur qui occupe un poste de gestionnaire d’une équipe de 20 ans. C’est un célibataire vieillissant, fil unique, dont la principale nécessité vitale est de soigner sa mère et sa tante avec lesquelles il vit. Il se trouva qu’il s’il soigne ses parentes avec la même attention que son travail. Le point d’idéal du moi est lié à un oncle maternel. Mais il y a une condition à ce que sa mission soit correctement remplie. Il doit la réaliser strictement seul. Si bien que quand il a dû, à contre-cœur et après bien des années, demander de l’aide à une infirmière à domicile pour le diabète de sa tante, Jacques s’est retrouvé en faute. Il a alors gravement déprimé. Dans son travail, c’est le même problème, Jacques doit rester le seul à diriger l’équipe, il ne peut donc pas partager, il s’avère incapable d’embaucher un adjoint qui pourrait pourtant faciliter les choses. L’idéal du moi de Jacques le pousse à l’anti-social, il le mène à refuser l’agrégation et le lien social. Il est facteur d’isolement. Ce n’est pas son idéal qui chute ou disparaît quand il décompense. C’est le sujet lui-même qui se retrouve en faute par rapport à cette instance de l’idéal du moi.

L’idéal du moi ne facilite pas la rupture quand elle est nécessaire. Il peut menacer le bon déroulement d’une activité et contribuer à l’isolement du sujet. Enfin, il est probable qu’un idéal du moi ne peut pas s’installer si facilement ou sur commande car les sujets ont parfois recours à un idéal divergent. Une stratégie de management qui aurait tendance développer un idéal s’exposerait donc à des risques majeurs. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faut lutter contre un idéal. Il y a de fortes probabilités pour que ce soit cet idéal qui l’emporte. L’idéal du moi est aussi ce qui peut soutenir un sujet dans ses projets.


[1] 17 place Leclerc, Lille, 59800, tél : 03 20 92 58 42

[2]– Intervention aux journées nationales d’études de l’EDHEC et de l’IAE, « Transformations et ruptures » à Lille, le vendredi 7 juin 2002

[3]– Auber N., De Gaulejac V., Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 1991. « Volonté d’excellence, recherche de qualité totale, poursuite du « zéro défaut », mise en place de cercles de qualité, élaboration de projets d’entreprise ou de chartres « performance » allant peu à peu imprégner toutes les pratiques de management… du « zéro défaut » à « zéro répit », la course à la performance devient une obsession, et la logique managériale, issue du secteur privé, finit par s’imposer partout », p. 12.

[4]– Lacan J., Le transfert, Le séminaire, livre VIII, Paris, Seuil, 1991, p. 398 et 399.

L’idéal divergent

L’idéal est source de plus-value

Ce qui me frappe souvent dans la vie des entreprises, c’est sa dimension idéale[2]. Nous assistons à une présentation très enviable des sociétés par elles-mêmes. On apprend qu’elles privilégient la qualité, la compétitivité ou le rendement. C’est-à-dire qu’elles demandent le mieux de ce que peuvent leur donner leurs membres[3]. Nous avons ainsi très vite l’idée que ce que l’on appèle « pousser » les employés, c’est leur fixer un idéal, un objectif à atteindre, ce qui permettrait de tirer un bénéfice profitable à la société.

C’est aussi ce que l’on se dit quand on assiste au spectacle de la remise des prix pour les cadres commerciaux. Celui du meilleur vendeur qui pourra partir une semaine à Marrakech. Je pense alors que la carotte du voyage voile la finalité de la cérémonie. Le patron prescrit une cible que tous les commerciaux sont censés viser dans un effort commun.

De la grande école au top 15 des entreprises

Le principe de placer un idéal privilégié à atteindre est une des techniques de l’éducation nationale. Plus un établissement est prestigieux, plus il est censé assurer une compétence à l’élève. Il semblerait que cet élément idéal soit très présent dans les domaines du commerce et de la gestion. De même qu’au niveau du recrutement, les cabinets semblent toujours en quête de la meilleure « tête ». Mais l’idéal est-il toujours utile aux entreprises ?

L’idéal en psychanalyse

La psychanalyse distingue une instance de la conscience qui juge et une instance qui supporte l’idéal du moi. Il ne faut pas confondre l’idéal du moi avec le moi idéal. Le moi idéal est la façon dont le sujet se présente aux autres. L’idéal du moi est le point auquel le sujet réfère ses actes. C’est cette confusion qui amène Nicole Auber et Vincent de Gaulejac à penser que l’idéal peut se façonner et se modifier. Si bien que sur la base de cette confusion, la poursuite d’un idéal qui serait au-delà du sujet est rabattue sur une quête « narcissique » où le sujet se prend pour cible.

Lacan[4] utilise l’exemple suivant. Le jeune bourgeois qui roule en Austin dans les rues de Paris affiche son moi idéal. Il affiche ce qu’il croit être, un jeune homme élégant et aisé. Dans son automobile, il peut avoir une tendance fâcheuse aux excès de vitesse. Si on lui demande pourquoi, il répondra que « c’est pour faire chier, père ». Ce père en question, sous les yeux duquel se déroule ces excès de vitesse, est l’idéal du moi. Par ailleurs, le surmoi est la source de la culpabilité, de l’autopunition et des reproches. Il est féroce et tyrannique. Les auteurs divergent pour préciser les rapports existants entre le surmoi et l’idéal du moi. Tantôt, le surmoi est une catégorie qui englobe l’idéal du moi, tantôt, il en est séparé.

Un facteur de cohésion sociale

L’idéalisation va bien plus loin que tout cela. Si je reprends l’exemple des prix décernés aux meilleurs commerciaux d’une société, la cérémonie de remise de ces prix ne manque pas d’impressionner. Pourquoi ces immenses assemblées enthousiastes au bonheur de celui qui reçoit son voyage ? Voyez ce public uni autour de leur projet ! Car l’idéal a aussi cette fonction d’unifier les masses ce que Freud avait remarqué. Il est alors assez tentant de penser que l’idéal serait un facteur de cohésion de l’entreprise et que par conséquent il va contre les ruptures entre l’employé et sa société. Il est vrai que les ouvriers peuvent en arriver à faire état de leur nostalgie pour un travail passé pourtant pénible.

Je reçois une patiente qui est facilement persécutée. Elle pense que dès qu’un homme lui parle, c’est pour lui faire des avances. Y compris au travail. Évidemment, cela soulève le problème de son départ car c’est insupportable. Malheureusement, Patricia a aussi l’idée que ce pour quoi elle est faite, ce vers quoi elle doit tendre est une sorte de discipline professionnelle très spécialisée. Or, il existe très peu d’entreprises à employer des experts dans ce domaine. Si bien que cela fait déjà deux ans qu’elle sait et dit qu’elle veut partir de son entreprise mais qu’elle ne le fait pas pour ne pas perdre sa spécialisation. Dans ce cas, l’idéal de Patricia l’emporte sur sa persécution. Son idéal l’enchaîne à sa société au lieu de l’aider à rompre.

Un idéal divergent

Il arrive très souvent que l’idéal du moi soit supporté par une figure différente du cadre ou de patron d’entreprise. On aura alors tendance à penser que le patron manque de charisme. Ce qui n’est pas forcément le cas. C’est une erreur car rien n’oblige l’idéal du moi à se porter là où l’on veut qu’il aille. L’enthousiasme pour son patron ne se décrète pas.

Je reçois Olivier en consultation après qu’il a démissionné d’un poste à très haute responsabilité qui le plaçait à la tête de plusieurs filiales de son groupe. Il avait un souci particulier. À chaque fois qu’il croisait une femme, il lui faisait un clin d’œil. Puis, il avait le besoin irrépressible d’en faire le rapport à son épouse : « chérie, je crois que je plais à ma secrétaire » ou alors: “ je crois que j’ai une touche avec la stagiaire ». Bien évidemment, son épouse s’énerve et menace de divorcer. Sur le plan de l’amour, Olivier reste très « nostalgique » d’un amour d’enfance. Son désir ne se porte plus vers son épouse mais vers les femmes dont il lui parle.

Le manège des clins d’œils a considérablement contribué à l’effondrement professionnel d’Olivier au point qu’il lui aura fallu deux ans pour reprendre son activité. Devoir faire quelque chose sous le regard d’un autre est très problématique pour l’entreprise. Cela vient directement contredire le principe de la rentabilité de l’individu dans l’entreprise. En quelques sortes, les clins d’œils d’Olivier sont venus parasiter son travail.

Olivier agit sous le regard de son épouse. Il est absolument nécessaire que quelqu’un le sache et c’est son épouse qui remplit ce rôle. Elle est en position d’idéal du moi. Son PDG n’étant pas le référent principal, quand Olivier s’effondrera, il n’aura aucun mal à rompre avec sa société. Ce n’est pas l’idéal du moi, ni Olivier lui-même qui a provoqué la rupture. C’est la localisation de l’idéal du moi qui l’a autorisé. L’idéal du moi est situé à un point distinct des enjeux de sa société. L’idéal du moi ne se loge pas dans les instances hiérarchiques de la société. Il en diverge et il est même fort à parier que ce soit le cas le plus fréquent. Il apparaît donc que l’idéal du moi ne se met pas si facilement en place.

Un idéal anti-social

Il n’est pas certain que l’idéal du moi soit un facteur de cohésion de masse. En effet, un idéal du moi n’autorise pas forcément le sujet à partager avec l’autre. Je reçois un monsieur qui occupe un poste de gestionnaire d’une équipe de 20 ans. C’est un célibataire vieillissant, fil unique, dont la principale nécessité vitale est de soigner sa mère et sa tante avec lesquelles il vit. Il se trouva qu’il s’il soigne ses parentes avec la même attention que son travail. Le point d’idéal du moi est lié à un oncle maternel. Mais il y a une condition à ce que sa mission soit correctement remplie. Il doit la réaliser strictement seul. Si bien que quand il a dû, à contre-cœur et après bien des années, demander de l’aide à une infirmière à domicile pour le diabète de sa tante, Jacques s’est retrouvé en faute. Il a alors gravement déprimé. Dans son travail, c’est le même problème, Jacques doit rester le seul à diriger l’équipe, il ne peut donc pas partager, il s’avère incapable d’embaucher un adjoint qui pourrait pourtant faciliter les choses. L’idéal du moi de Jacques le pousse à l’anti-social, il le mène à refuser l’agrégation et le lien social. Il est facteur d’isolement. Ce n’est pas son idéal qui chute ou disparaît quand il décompense. C’est le sujet lui-même qui se retrouve en faute par rapport à cette instance de l’idéal du moi.

L’idéal du moi ne facilite pas la rupture quand elle est nécessaire. Il peut menacer le bon déroulement d’une activité et contribuer à l’isolement du sujet. Enfin, il est probable qu’un idéal du moi ne peut pas s’installer si facilement ou sur commande car les sujets ont parfois recours à un idéal divergent. Une stratégie de management qui aurait tendance développer un idéal s’exposerait donc à des risques majeurs. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faut lutter contre un idéal. Il y a de fortes probabilités pour que ce soit cet idéal qui l’emporte. L’idéal du moi est aussi ce qui peut soutenir un sujet dans ses projets.


[1] 17 place Leclerc, Lille, 59800, tél : 03 20 92 58 42

[2]– Intervention aux journées nationales d’études de l’EDHEC et de l’IAE, « Transformations et ruptures » à Lille, le vendredi 7 juin 2002

[3]– Auber N., De Gaulejac V., Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 1991. « Volonté d’excellence, recherche de qualité totale, poursuite du « zéro défaut », mise en place de cercles de qualité, élaboration de projets d’entreprise ou de chartres « performance » allant peu à peu imprégner toutes les pratiques de management… du « zéro défaut » à « zéro répit », la course à la performance devient une obsession, et la logique managériale, issue du secteur privé, finit par s’imposer partout », p. 12.

[4]– Lacan J., Le transfert, Le séminaire, livre VIII, Paris, Seuil, 1991, p. 398 et 399.

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