Skip to Content

Category: Blog

« Le pamphlet contre S. Freud et la psychanalyse, une nouvelle imposture ! »

Attention : j’ai reçu ce communiqué par mail car je suis abonné à la liste de diffusion du Collectif des 39 et que j’ai signé sa pétition, mais, à ma grande surprise, je ne parviens par à retrouver ce communiqué sur le site de la nuit sécuritaire….. Qu’en penser ? Doute, perplexité…..

________________________________________

Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire
Communiqué

En tant que soignants (psychiatres, éducateurs, psychologues, infirmiers…), certains, psychanalystes, d’autres non, mais tous engagés dans un mouvement contre une psychiatrie sécuritaire, normative et hygiéniste, nous ne pouvons que nous insurger contre le propos récent de Michel Onfray.
Pierre Delion, qui fait partie des fondateurs de notre mouvement a su dire tout ce que nous devons à la fondation freudienne pour l’invention d’une pratique de psychothérapie institutionnelle, forgée dans la résistance au nazisme et à l’indifférence devant les 40000 malades mentaux morts de faim et d’abandon.
Ce qui compte pour nous c’est une politique de la folie et une éthique fondée sur une mise en acte d’un inconscient qu’il faut bien appeler freudien, ainsi qu’une méthode qu’il s’agit de réinventer sans cesse à partir d’une écoute et d’une « pratique de la folie » soutenant des soins psychiques relationnels.
A rebours de toute idolâtrie comme de tout dévoiement de la psychanalyse, la transmission d’une pratique de la psychiatrie en prise avec l’inconscient ne peut être qu’une refondation permanente d’un savoir clinique qui laisse aussi sa place aux savoirs, trouvailles et inventions de la psychose.
La pratique nous permet de vérifier chaque jour la pertinence d’une approche soignante qui accueille le délire comme tentative de guérison, et donne la possibilité au patient de s’ouvrir au monde en le reconstruisant.
Il est assez scandaleux que les attaques que nous subissons depuis ces vingt dernières années de la part des tenants de l’économie néolibérale, et qui visent à éradiquer la subversion d’un accueil de la parole folle, trouvent aujourd’hui un relais de la part de quelqu’un qui se prétend de notre bord et se présente sous le jour d’une posture pseudolibertaire. Se dévoile ainsi un discours prétendument démystificateur qui fait le jeu de la marée montante de tous les courants obscurantistes visant à faire taire le sujet, à le formater ou à l’enfermer.
Il nous semble donc essentiel de soutenir le socle fondateur de nos pratiques contre une prétention nihiliste à dire n’importe quoi au mépris de toute vérité historique. Cette imposture qui est un trait de notre époque est la même qui empêche la transmission et rejette notre engagement pour une psychiatrie orientée par l’hospitalité pour la folie.

Le 30 avril 2010,
Le collectif des 39

www.collectifpsychiatrie.fr

Un monde sans fou: le documentaire est sur Médiapart

MondeSansFousUneUne documentaire fameux réalisé par Philippe Borel et diffusé sur Médiapart

Surtout, écoutez Jean Oury, il est ABSOLUMENT GENIAL !!!!

Ecoutez aussi Christophe Dejours, il resitue le contexte des suicides sur le lieu de travail comme un symptôme du malaise au travail. Le travail, sa forme, change entrainant une souffrance dont le point extrême est le suicide. Son analyse est actuelle et pertinente.

Vous pouvez écouter toutes les interviews en cliquant ce lien : http://www.mediapart.fr/content/un-monde-sans-fous-ou-les-derives-de-la-psychiatrie

Vous pouvez aussi lire une synthèse du reportage en cliquant ce lien : http://www.mediapart.fr/journal/france/180410/documentaire-un-monde-sans-fous

Inside Woody Allen

Woody Allen en BD, un délice….

hample_woodyallen (1)

Numériser0004

hample_woodystrip

Hample Woody Allen sunday

woodystrip

5D2ACB0B363E4DDB84F06EECB152DD93-500

Insidewoodyallen

hample-woody-allen-300x207

waaa

tumblr_ktm9533YrI1qz4ccyo1_500

Semprun interviewé par Médiapart


Entretien avec Jorge Semprun 1/3 (Mediapart)
envoyé par Mediapart. – L’info video en direct.

«Les malades vont être dans la peur du soignant», Chemla P.

Les psychiatres des hôpitaux publics désapprouvent le projet de loi sur le consentement aux soins pour les personnes « atteintes de maladie mentale ». En effet, le législateur passerait de « l’hospitalisation contrainte » aux « soins contraints ».

Patrick Chemla, psychiatre, dirige le secteur de psychiatrie de Reims. il est un des fondateurs du collectif « la Nuit sécuritaire », qui s’était constitué après le discours ultra-sécuritaire de Nicolas Sarkozy à l’hôpital psychiatrique d’Antony (Hauts-de-Seine), en décembre 2008. Il prend position contre le projet de Sarkozy.

Propos recueillis par Eric Favereau, Libération, 06 04 2010

Pourquoi êtesvous opposé à des soins obligatoires en ambulatoire, et ­plus généralement à la loi qui se prépare?

D’abord, il y a quelque chose de pervers dans l’esprit même de cette loi, avec une reprise sous-jacente du nécessaire dépérissement des hôpitaux psychiatriques. On nous présente cela sous un aspect séducteur : en clair, pour éviter les internements des patients, il suffit de donner des soins obligatoires.

Mais le gros morceau reste la conception de la folie et du soin que ce projet sous-tend._ La folie serait comme le diabète, une maladie purement biologique. Et il suffit de mettre tout le monde sous neuroleptique pour éradiquer la folie. Voilà une conception hygiéniste et erronée. Aujourd’hui, la quasi-totalité des psychotiques sont sous neuroleptique. On ne peut pas dire qu’ils soient guéris.

Et quid de la conception du soin ?

Si on a cette conception de la folie comme trouble biologique, le soin devient simpliste; il suffit de donner des neuroleptiques. Mais le problème, c’est que l’on se heurte à la folie. La folie résiste. On croit que la folie et son déni seraient solubles dans les neuroleptiques et dans l’application de la loi. C’est une folie sociale que de penser cela. Les malades vont être dans la peur du soignant, ils vont les fuir. C’est une rupture gravissime de toute notre pratique.

C’est-à-dire?

On oublie complètement que le délire est aussi une tentative de guérison. La folie n’est pas à réduire, elle est aussi source de savoirs, ce que nous ont appris Freud, Lacan et d’autres. Ce n’est pas seulement une maladie qu’il faut faire taire … Certes, mais que dites-vous aux familles et aux proches qui ne rencontrent aucune aide ?

C’est un problème réel. Mais ce n’est pas qu’un problème de moyens. 11 y a une démission des saignants depuis une vingtaine d’années: ils délaissent leurs fonctions et leurs engagements. Les ma­1ades sont souvent mal accueillis. Il y a réellement une faute de la société à ne pas répondre à ce désarroi des proches et des patients.

La télévision est un instrument de communication bridé, P. Bourdieu

Voici un petit résumé des propos de Pierre Bourdieu tenus lors de son cours au Collège de France :
La télévision est le lieu de la censure.
Mais laquelle ? Politique, économique ? C’est grossier.
Ce serait plutôt la violence symbolique, une violence qui porte un coup au symbolique. Qui s’exerce avec la complicité tacite entre ceux qui l’exercent et ceux qui la subissent.

Constatons que la télévision cache. Comme les faits divers font diversion. Si le fait divers est présenté en peu de temps, pour faire croire que c’est négligeable, c’est qu’il cache un fait important. On peut aussi cacher en montrant ce qu’il faut montrer, mais de manière qu’on le ne montre pas, en le disant insignifiant ou en le décomposant ou en lui donnant un sens différent ou en prenant une partie des faits pour les faire passer pour le tout (comme des lunettes modifient le champ de vision). Exemple: l’approche par l’extraordinaire de la question des banlieues. Mais aussi la grève des lycéens.

Dans ce cas, le monde social est prescris par la télévision. Le public prend le risque de voir le monde par les lunettes de la télévision. Attesté par le fait que les manifestations sociales sont fabriquées maintenant pour la télévision.

La télévision évolue vers une homogénéisation de son discours, au delà de la division des journalistes entre eux. Il y a une sorte d’unification, par la concurrence, entre journalistes. Exemple, pour savoir ce qu’un journaliste va dire, il faut qu’il sache ce que les autres journalistes ont déjà dit.

Or, avec l’audimat, la logique commerciale s’impose au culturel. Alors que le culturel s’était construit contre le commercial.

Ce qui peut contribuer à vider la télévision de la pensée pour la remplacer par les lieux communs. Les lieux communs sont en effet plus rapides à exposer qu’une pensée qui a besoin de temps pour se développer.

Les débats à la télévision sont-ils pour autant démocratiques ? Non, affirme Bourdieu. Car le présentateur impose des questions contraignantes, la problématique au nom du respect de la règle du jeu qui est variable selon l’intervenant, il distribue la parole ainsi que les signes de l’importance accordée à l’intervenant, il définit l’urgence et le temps de la discussion. Le présentateur définit le public, le plateau. Il définit le style de l’échange. Il intervient enfin avec son propre inconscient sur des questions qui ne se posent pas ou ne sont des questions que ne se posent que les journalistes.

Conclusion: lors d’un débat à la télévision, tous les locuteurs ne sont pas égaux.

Donc, la télévision n’est pas un instrument de communication autonome, il est soumis aux contraintes sociales du journalisme. Il est bridé.

Contrairement aux craintes des années 70 qui surestimait la capacité de la télévision à influencer les masses.

Elle porte à l’extrême une contradiction qui hante tous les secteurs de production culturelle (science, art…). Il y a deux opposés : les conditions dans lesquelles il faut être pour créer un produit culturel et les conditions sociales nécessaires à leur diffusion.

Plus que la responsabilité individuelle du journaliste, c’est le poids de la structure sociale du journalisme qui pèse dans ce jeu.

L’affect révolutionnaire, c’est l’enthousiasme pour l’événement

Par Alain Badiou, philosophe

Libération, le mercredi 17 mars 2010

Les « lendemains qui chantent » n’ont jamais été, qu’une mythologie, plus employée, à vrai dire, par les ennemis de la pensée révolutionnaire ou communiste que par ses amis ou ses militants. Cette mythologie soutenait qu’on allait demander aux ouvriers et gens du peuple des sacrifices innombrables, au nom d’un futur nébuleux dont la réalisation serait constamment différée. C’était une des variantes de la propagande encore la plus active aujourd’hui: « Ce que vous avez n’est pas grand chose, mais c’est réel, et ce que la politique d’émancipation vous promet est formidable, mais n’existe pas». Mais est -ce au nom d’une promesse fumeuse que des millions de gens se sont ralliés, et, n’en doutons pas, se rallieront, à des actions et des pensées politiques totalement étrangères au capitalo-parlementarisme qui prétend incarner la « réalité » ? Je n’en crois rien.

La temporalité de l’action inventive, de l’action qui vise non à gérer le monde tel qu’il est mais à y faire surgir des possibilités inconnues, est toujours, non pas du tout sous l’empire d’une représentation de l’avenir, mais sous celui de l’urgence du présent. Qu’on pense seulement à ce que signifie l’incertitude d’une insurrection, l’attente anxieuse du succès ou de l’échec d’une manifestation, voire le simple contentement de mener à la porte d’une usine une discussion significative avec un groupe d’ouvriers, ou la tension d’une veille nocturne pour empêcher si possible, au petit matin, une rafle de la police dans un foyer d’ouvriers de provenance africaine. Oui, le temps réel de la vraie politique est le présent, l’intensité exceptionnelle que confère au présent de n’être plus dans le sillon des habitudes, des petites jouissances et des rivalités secondaires où s’enlise la vie telle que l’Etat la considère. La passion de la politique n’a pas pour affect la représentation dite «utopique» d’un avenir glorieux. Son affect se rapporte au contraire à ce qui advient d’imprévisible, à l’étonnement magique de ce que telle ou telle rencontre improbable a eu lieu, que tel ou tel mot d’ordre a été trouvé, dans une langue à la fois dure et claire, à l’issue d’une réunion improvisée. Kant l’a bien vu: cet affect révolutionnaire, c’est l’enthousiasme pour l’événement, et non la délectation abstraite du futur. Les sacrifices eux-mêmes sont-ils consentis sous l’idée abstraite du futur ? Evidemment non. Sans doute Malraux a-t-il été le grand romancier de leur nature réelle: affirmer, au présent, qu’une vie n’a de sens véritable que sous le signe d’une idée, et que l’idée elle-même n’a de sens que si elle est agissante dans une situation historique donnée. Qu’alors il y ait une inexplicable joie est un fait. Ces moments de la vie sont du reste ceux auxquels reviennent toujours, dans leurs récits d’existence, les survivants des combats. Ce sont les politiciens parlementaires qui, dans leurs « programmes », auxquels eux-mêmes ne croient guère, promettent de satisfaire dans l’avenir les intérêts de leurs diverses clientèles.

Le « bonheur », pour eux, n’est jamais que la satisfaction, demain, des intérêts particuliers, la sécurité des routines et la perpétuation des fortunes. Mais le bonheur, dont j’espère qu’on pourra à nouveau le dire « communiste », n’est pas de cet ordre. Il est la découverte de ce que chacun est capable de bien plus de choses nouvelles que ce qu’il imaginait. L’opposition véritable, quant au bonheur, n’est pas entre le futur et le passé. Elle scinde le présent en une représentation conservatrice et sécuritaire et une urgence enthousiaste pour se nouer à ce qui n’avait jamais eu lieu et cependant advient. Le bonheur communiste se dira: « Aimez ce que jamais vous ne verrez deux fois ».

Comment Nacht pratiquait-il ses cures de psychanalyse ?

Sacha Nacht parle de sa pratique de la psychanalyse:

– « l’inconscient utilise le hasard, mais il n’est pas obligé de lui obéir ! »
– « Vous l’avez poussé à se psychanalyser ? Oh, non, mon dieu ! Quel terme vous employez ! Jamais un psychanalyste ne pousse quelqu’un à se faire psychanalyser, jamais ! »
– « Il vous arrive d’intervenir ? Parfaitement (…) à ce moment là, je l’arrête. Voilà la réponse à la question que vous vous posiez, à savoir à quel moment avez-vous cessé d’aimer votre père ! »

Vidéo diffusée par Libération, « L’album des écrivains, la psychanalyse en 1964″:  « Dans cette émission, Etienne Lalou s’entretient avec un psychanalyste, monsieur Nacht, dans son cabinet. En introduction, il présente Sigmund Freud et les principes à la base de la compréhension psychanalytique. Avant de proposer des exemples de consultation, avec voix off et cas de patients ».

Edith Kollath, les livres qui respirent

Edith Kollack expose ses « livres qui respirent » dans « Property and Evidence : The Whole Story », à Brooklyn à la galerie Dam, Stuhltrager.

Les livres seraient tellement vivants qu’ils ne peuvent pas quitter les aéroports américains. Des fois qu’ils adhèrent à Al Quaida…

Things – Edith Kollath Creates Books that Breathe from Bre Pettis on Vimeo.

“Les femmes et l’alcool”, Gérard Haddad: l’autre jouissance…

Gérard Haddad est venu nous parler de ses conceptions à propos de l’alcool au féminin lors du colloque de l’Aleph à Lille, cette année. C’est pourquoi, je suis très sensible et heureux d’apprendre que son travail abouti à l’édition de son livre sur le même sujet: “Les femmes et l’alcool, Quatre récits d’un psychanalyste”, chez Grasset.

L’interview que je vous reproduis ci-dessous permet de cerner l’objet de son livre. Il s’inscrit dans le parcours théorique déjà initié avec “Manger le livre”, un ouvrage précédent qui lui permet de penser que l’alcool est un substitut du livre, un équivalent symbolique. “Parce qu’il brule la bouche comme du feu”.

Haddad pose l’utilisation de l’alcool par les femmes comme l’effet d’une “mutilation subie”, la réponse à “un désir bafoué”. Cette réponse du sujet tend vers “un suicide lent et masqué”.

Donc, très logiquement, Haddad nous explique qu’il ne s’agit pas de savoir comment sortir de l’alcool, mais de se demander pourquoi l’on y entre. Ce qui est une position classique des psychanalystes depuis Ferenczi. Ce qui démasque aussi la bêtise de qui voudrait s’aventurer à maitriser la chose.

Haddad fait tourner la catastrophe qui conduit une femme à l’alcool, autour du désastre et de la déroute d’un pacte symbolique qui existerait dans la maternité. Il ne faut pas se tromper sur ses termes. Haddad n’a pas une conception étroite de cette maternité. Il l’élargit à la demande adressée au partenaire qu’il tienne sa place dans le couple. Dans le cas où ce ne serait pas le cas, c’est-à-dire dans celui où le partenaire masculin lui refuserait de pouvoir s’échapper, le refus, la “profanation” de cette autre jouissance équivaudrait à une mutilation.

Ce point est très discutable, il pourrait même nous laisser entrevoir que Haddad a beaucoup de mal à assimiler cette notion compliquée de Lacan. C’est placer la maternité avant tout, même si son désir est impérieux. C’est surtout penser que l’autre jouissance serait contingente, déterminée par ce fameux pacte, s’il existe. Ce dont l’on peut douter.

Et ce n’est pas le recours à un néologisme comme celui de “pa(ma)ternité” qui pourrait nous rassurer là dessus.

Mais, son idée est pourtant intéressante car elle ouvre à une approche inédite de l’alcool pour les femmes. Elle permet à Haddad d’articuler son intuition, étayée par ses observations cliniques, à “la débacle du signifiant paternel dans la société (…) et du livre”. C’est peut-être une piste utile pour la suite de la réflexion.

Enfin, ce livre fait plaisir. Il ouvre les questions et nous change du baratin habituel de nos chers alcoologues.

____________________________________

Gérard Haddad : « Une toxicomanie à portée de main » |

LE MONDE, le 18.12.09, Propos recueillis par Josyane Savigneau

Gérard Haddad a été en analyse pendant douze ans avec Lacan, à partir de 1969, et est devenu psychanalyste. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont Manger le Livre (Grasset, 1984), Le Jour où Lacan m’a adopté (Grasset, 2002), et vient de publier Les Femmes et l’alcool. Quatre récits d’un psychanalyste (Grasset, 136 p., 12 euros).

“ Pourquoi cet intérêt pour l’alcoolisme, et spécifiquement celui des femmes ?

Parce que c’est un problème important et de plus en plus grave, une toxicomanie à portée de main, parfois au bas de son immeuble. C’est aussi un problème aux multiples aspects qui n’ont rien de médical, un problème quasi métaphysique.

On se pose souvent la question : comment en sortir ? Rarement celle-ci : pourquoi on « y entre » ? C’est à cette question que j’espère apporter un début de réponse, soumise au public, à la vérification de mes confrères attelés à cette question. Selon moi, la cause de l’alcoolisme est à rechercher dans les impasses et les catastrophes qui surviennent dans l’accession des femmes et des hommes à la fonction, éminemment symbolique, qui règle la reproduction de notre espèce. Impasses survenant chez certains hommes face à la paternité, désastres pour les femmes dans leur désir de maternité. A travers les quatre récits qui forment mon livre, j’ai voulu explorer certaines faces de ces impasses et de ces désastres. Ce n’est peut-être pas la seule cause de l’alcoolisme, mais c’en est une essentielle.

Cette question a fait irruption dans ma pratique, un jour déjà lointain, quand une jeune femme ivre, soutenue par son mari, est entrée dans mon cabinet. Elle consommait depuis quelques mois d’énormes quantités d’alcool. Pourquoi ? Il m’a fallu des mois de patience pour trouver une réponse : au cours d’une opération pour appendicite, le mari avait soudoyé, à l’insu de sa femme, le chirurgien (cela se passe dans un pays lointain) pour qu’il la stérilise. La chose lui est annoncée au réveil. Elle crâne, elle dit qu’ainsi elle ne prendra plus cette pilule qui la gênait. Mais quelques mois plus tard débutèrent les prises massives de whisky. Etrangement cette femme n’établissait aucun lien conscient entre la mutilation subie et son alcoolisme. Je n’ai pas cessé, depuis lors, de penser à cette histoire, devenue pour moi le cas princeps.

Dans d’autres cas, c’est un avortement forcé, c’est-à-dire effectué contre son désir, qui provoque cette addiction chez une femme. C’est l’histoire d’Ilse, rapportée dans Le Livre brisé de Serge Doubrovsky, laquelle, après trois cruels avortements imposés, sombre dans l’alcool jusqu’à en mourir. Mais une femme qui boit ne fait pas le lien entre son désir bafoué et l’addiction qui lui succède quelque temps après. Du même coup, cette cause passe inaperçue. Il m’a fallu des mois pour la mettre au jour.

Selon vous, l’alcoolisme des femmes est différent de celui des hommes. Et pas seulement parce qu’elles en ont honte.

Cela mérite un détour. J’affirme qu’il existe un pacte symbolique fondamental entre hommes et femmes, conséquence de l’universel interdit de l’inceste, qui règle la reproduction de notre espèce. Il n’y a pas d’un côté la paternité aux relents de patriarcat et de l’autre la maternité qui confinerait la femme à ce rôle. C’est une seule et même fonction que j’ai appelée « pa(ma)ternité ». Et ce sont les désastres survenant autour de cette fonction qui peuvent conduire à l’alcool et à la drogue.

Par rapport à ce pacte, la position des hommes et celle des femmes ne sont pas symétriques. Exactement comme l’oedipe féminin n’est pas en miroir de l’oedipe masculin. La femme, avant de se tourner vers le père – et tous les substituts qui le remplaceront – a dû renoncer à son désir pour sa mère, renoncement que Freud appelle castration, placé donc pour elle au début de sa maturation sexuelle. Chez l’homme par contre, cette même castration se situe en fin de son oedipe.

Cette différence de structure détermine les modalités différentes du rapport à l’alcool dans les deux sexes. Pour le dire brièvement, l’homme qui s’adonne à l’alcool est un sujet qui ne parvient pas, ou très mal, à accéder à cette place symbolique de père. Pour la femme, c’est la destruction de son désir ou la profanation de sa fonction symbolique dans la maternité à laquelle elle paraît d’emblée prête, qui cause ce désastre. Or il y a de nos jours une certaine déroute de cette pa(ma)ternité.

Et la femme qui boit est pour vous une femme blessée, profanée dans sa volonté d’être mère.

Il ne s’agit pas de maternité, mais de désir, et pas seulement d’un désir de maternité. C’est aussi le désir que le partenaire dans l’aventure tienne dignement sa place dans le pacte dont je parlais, cela dans l’intérêt de leur commune progéniture. Dans mon livre, je rapporte le cas d’une femme, mère de plusieurs enfants, dont le mari, à un moment de leur histoire, a déchu dans cette dignité, et ainsi a mis en danger leurs enfants. En réaction, elle s’est mise à boire.

Le désir d’accéder à la maternité est généralement clair chez la femme : elle veut ou elle ne veut pas. Quand elle veut, et cela peut venir tard, ce désir est impérieux. Elle y accède d’emblée dans l’angoisse et dans un sentiment d’urgence. Mais si l’homme investi de son amour, de sa confiance, de la totalité de son être, dont elle désire un enfant, la bafoue, la profane dans ce désir, comme dans les cas cités, il se peut alors qu’elle plonge dans l’addiction qui n’est rien d’autre, en définitive, qu’un suicide lent et masqué.

Il y a aussi dans l’amour d’une mère pour son enfant quelque chose d’énigmatique, une jouissance non phallique, comme disait Lacan, qui comparait cette jouissance à celle des mystiques. Et les hommes supportent mal que leur compagne leur échappe dans cette jouissance-là qui n’a rien de biologique et qui lui est indispensable. La lui refuser, c’est la mutiler.

Dans votre livre vous abordez, à travers quatre cas, des questions théoriques.

Si je me suis tant intéressé à ce premier cas, c’est qu’à ce moment-là j’entreprenais un important travail théorique, à mes yeux véritable et profonde transformation de la théorie freudienne classique. Dans la théorie du père chez Freud, telle qu’énoncée dans Totem et tabou, quelque chose ne tient pas. Cette histoire d’un père primitif assassiné puis dévoré par ses fils, cette dévoration cannibalique permettant aux fils l’accès à leur identité, c’est peut-être une intuition géniale mais à reformuler entièrement. Ce que j’ai fait à travers l’analyse des rites alimentaires et ce qui m’a conduit à cette thèse : le sentiment d’identité, d’appartenance à un groupe donné, sans lequel on ne trouve sa place nulle part, et en particulier dans la grande affaire de la reproduction de l’espèce, découle de l’incorporation du Livre fondateur du groupe donné. Cette théorie, je l’ai consignée dans mon essai Manger le Livre. Cette question de l’alcool est venue d’elle-même à travers l’analyse d’ouvrages comme Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, ou Hedda Gabler, d’Ibsen. Il m’est apparu que l’alcoolique est celui qui n’a pas ou mal incorporé le Livre. L’alcool est un substitut du Livre parce qu’il brûle la bouche comme du feu. Or l’analyse structurale de certains passages bibliques, ceux qui rapportent les visions d’Isaïe, d’Ezéchiel et l’Apocalypse de Jean, m’a montré que le feu est l’équivalent du Livre, du symbolique. Ce sont des questions qu’on ne peut résumer en quelques lignes. Ce livre Les Femmes et l’alcool prolonge la réflexion entamée dans Manger le Livre.

Plus généralement, d’où vient l’alcoolisme des jeunes gens aujourd’hui ?

Cela me paraît en relation directe avec ce que nous disions. L’extension des addictions est une conséquence de la débâcle du signifiant paternel dans notre société, débâcle de la pa(ma)ternité, débâcle du symbolique et du Livre ”.

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 ... 14 15