Jean-Claude Milner a écrit un livre1 sur l’école, en réaction aux réformes successives de cette institution. Ce livre souligne que c’est le savoir qui anime l’institution. Il permet de comprendre comment la confusion produite par les discours d’indifférenciation, porte atteinte à la démocratie.

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Le raisonnement de Milner s’appuie sur une axiomatique : l’école, est définie par cinq éléments nécessaires et suffisants.

Ce sont :

  • Le savoir
  • Le savoir transmissible
  • La personne qualifié pour transmettre ce savoir
  • L’institution qui organise cette transmission
  • La personne qui va recevoir ce savoir

Si l’un de ces éléments est critiqué ou refusé, alors l’ensemble du fondement de ce qu’est l’école est atteint, et c’est l’école elle-même qui est combattue. Tout élément supplémentaires est superflu, ajoute de la confusion et vient dérouter l’école de son véritable objectif.

Les forces venant combattre l’école s’allient dans une « triple alliance ». Cette « triple alliance » est l’association entre trois éléments, trois forces qui s’opposent à l’école : les gestionnaires, la Corporation (des enseignants) et la démocratie chrétienne. Ces trois alliés conduisent à la dévalorisation de l’école : dévalorisation de l’institution au bénéfice de la communauté, dévalorisation des savoirs au bénéfice du dévouement, dévalorisation de l’instruction au bénéfice de l’éducation, dévalorisation du cognitif au bénéfice de l’affectif, intrusion dans les âmes et ouverture au monde2. Cette dévalorisation donne autant d’arguments contre ceux qui défendent quelque chose de l’école.

Les multiples réformes proposées pour l’école, s’appuient sur cette alliance. Elle produit une « force ténébreuse ». C’est une « machine à trois pièces », une machine de combat allant à l’assaut de l’école.

Hors de cette triple alliance, se trouve la presse qui se veut le porteur de l’opinion. Mais, la presse ne connaît qu’une justice, elle suit la loi de Lynch3 (expéditive et immédiate, elle condamne aussitôt).

La pensée de l’école peut se « décomposer » en ses divers mythes: « le discours pieux ou le roman édifiant, le roman du reflet (le microcosme de l’école comme reflet du macrocosme social), le roman pédagogique, le roman de l’échec (scolaire), le roman technologique (la technologie est datée, toujours dépassée et sans influence sur la transmission du savoir), le roman sociologique (l’intégration) ».

Le discours pieux est un discours chrétien. Il suit l’effondrement de la troisième République mais, il est aussi celui qui divise le moins, qui ne sépare pas les pouvoirs et qui réunit les notables4. Il se fonde sur « le langage à double portée »5. Il formule des veux pieux pour appliquer à l’école, une politique contraignante.

Milner dénonce l’alliance du pouvoir de l’école à celui des parents6.

Milner dénonce la pédagogie en précisant qu’il n’existe pas de théorie générale de la transmission du savoir7. Le pouvoir de la pédagogie se fonde sur « la logique du calembour8 ». C’est le passage de l’adjectif « pédagogique » au substantif » de « La pédagogie », un « glissement de l’usage » de ce mot. En tant que substantif, « La pédagogie » suppose une théorie scientifique qui, en réalité, n’existe pas.

Du coup, la philosophie devient « l’esclave » de la pédagogie, ancillae pedagogiae omnes9.

Selon Milner, il n’y a aucune avancée technologique dans la mesure où il n’y a jamais vraiment rien de nouveau sous le soleil. « La lettre domine l’univers »10. « L’émergence de l’informatique restitue à la littéralité l’importance qu’elle passait pour avoir perdue (…) On y retrouve ce qu’il y a de plus ancien dans les savoir enseignés : bâtons, chiffres et lettres. Plutôt qu’une révolution, la technologie s’accomplit ici en restauration »11. La transmission du savoir peut relever exclusivement de l’oral et donc, échapper à l’écriture et la lettre12. « Ce qui était impossible avant, le demeure aujourd’hui (après l’invention de l’audiovisuel) et notamment qu’on puisse bien enseigner expliquer ce qu’on ne sait pas et qu’on n’a pas compris » 13.

Milner fait une analyse prodigieuse de la différence entre : échec (des missions) de l’école et échec (d’un élève) à l’école. « Échec scolaire » est une expression confuse et trompeuse. Par un artifice de langage, un abus de langage, elle rapproche deux domaines opposés.

La ruine de l’école marque l’insuffisance des intellectuels, leur « misère ». C’est une insuffisance structurelle à partir du moment où un intellectuel ne se situe pas dans la « triple alliance ».

Pour l’intellectuel, « il s’agit pour un sujet d’entretenir une passion par la découverte, toujours répétée, parce que justement toujours fragile, que l’objet de celle-ci n’est distribué à personne »14. Milner définit de quel savoir s’agit-il pour l’école. C’est un savoir extérieur à l’école.

Conceptuellement, la « triple alliance » cherche à établir la confusion dans la pensée. Elle se trouve à l’opposé des lumières….. « Les pratiques de l’indifférenciation sont devenues générales, ou mieux, obligées »15. « Il existe un discours indifférenciant. S’y enchaîne une série de concepts qu’on peut bien dire collecteurs, comme les égouts du même nom. Leur fonction consiste à faire s’évanouir toute différenciation parmi les objets intellectuels. De la sort, tout intellectuel qui revendiquera sa singularité pourra être réduit au silence »16. Ces « concepts indifférenciant » sont : l’interdisciplinarité, le travail en équipe, la communication et « la vase communicante »17. Ce « discours indifférenciant » se propose comme un « discours moderniste »18. L’intellectuel est destiné à subir le même sort que l’artisan ou l’ouvrier spécialisé dans le capitalisme : devenir un « manœuvre intellectuel »19.

La « haine des savoirs n’est que la part avouée d’un mouvement général et masqué : le nouveau philistinisme », p. 185. Le mot « d’éducation » est un ravalement, « un gros mot et un mot sale 20 ». « Les gros mots sont faits pour tout émousser ». « Le plus gros des gros mots n’est rien de moins que la culture (….) il est comme la pancarte marquant une fosse commune »21.

Milner montre que le savoir fonde la liberté. Que cette liberté est un principe d’arrêt au excès du pouvoir en France, comme le sont l’habeas corpus en Angleterre, la tolérance en Hollande et la constitution aux US.

« L’école n’a qu’un devoir : résister à la puissance de l’opinion »22. « Tous les savoirs contribuent à détruire le pouvoir absolu de l’opinion. Mais, seul un esprit léger pourrait s’en tenir là:dans la réalité, quelque savoir stratégique est requis, pour affirmer et démontrer qu’il existe un au-delà de la doxa. En France, du moins, un tel savoir existe : il s’appelle la philosophie »23.

Le livre de Milner est donc d’une actualité brûlante ! C’est une sorte de manuel de défense conceptuelle contre l’ignorance. La démarche et le raisonnement de Milner sont utilisables dans d’autres domaines… comme celui de la médecine.

Car le principe de la Triple alliance, la logique de cette pensée exposée par Milner, s’applique très bien à la santé. La santé comme extérieure à l’institution médicale.

Pour Milner, il ne s’agit pas de santé mais, de Médecine24. Utiliser le mot de « santé » est un ravalement, « un gros mot et un mot sale 25 ».

Pour la médecine, il s’agit donc de la souffrance et son envers, la jouissance. La médecine ne s’apparente-t-elle pas alors à un traitement de la « jouis-sens » ? Ce concept forgé par Jacques Lacan pour souligner le lien existant entre la jouissance et le sens.

Si l’on suit Milner et à propos de la médecine, il y aurait donc cette axiomatique : la jouis-sens, la jouis-sens que l’on peut identifier, les personnes qualifiées pour permettre cette identification, l’institution qui organise cette action, la personne qui va se prêter à cette action.

Si l’un de ces éléments est refusé, alors l’ensemble du fondement de ce qu’est la médecine est atteint et c’est la médecine elle-même qui est combattue.

A la suite de l’artisan, de l’ouvrier spécialisé et de l’intellectuel, le médecin est invité à suivre le même chemin que lui réserve le discours indifférenciant.

Avec la pratique des décisions « collégiales » et « interdisciplinaires », des « réunions d’équipe », de « la communication » du dossier médical et du « consentement », il s’agit de signifier qu’un médecin en vaut bien un autre.

Suivons Milner à propos de « l’interdisciplinarité », du « travail en équipe » et de « la communication », en tant que concept collecteur et indifférenciant :

«  l’interdisciplinarité est un moyen propre, dans une institution, à condamner ceux qui ont investi quelque passion dans une discipline. Prise en rigueur, elle pourrait désigner la combinaison articulée de savoir précis : dans les faits, elle se ramène le plus souvent à la juxtaposition des ignorances. Il s’agit seulement que le philosophe renonce à la philosophie, l’écrivain à la littérature, le physicien à la physique, etc… de façon que chacun, convoqué à son point d’incompétence, comprenne enfin qu’il n’y a pas de savoir et que l’intellectuel doit renoncer à lui-même. Le travail en équipe rassemble les individus pour qu’ils constatent, à plusieurs, qu’aucun ne tient à rien, que pour cette raison aucun n’a de secret pour aucun, et qu’en tout état de cause chacun doit se conclure – sinon se souhaiter – remplaçable à toutes fins par n’importe qui. La communication dont on connaît les utilités multiples, assure au mieux la fonction de grand collecteur. En son nom, tout est inclut dans tout, littérature, philosophie, arts, non sans quelques touches de science positive. Discours étale, visqueux, recouvrant tous les savoirs et brouillant leur contours : la vase communicante »26.

1– Milner J. C., De l’école, Paris, Seuil, 1984, ce livre est téléchargeable à ce lien : https://frama.link/orvFEHTy

2– p. 44

3– p. 204

4– p. 86

5– p. 88

6– p. 86

7– p. 104

8– Milner donne l’exemple d’autres calembours : tellurique/terrestre, langue/linguistique

9– p. 105

10– p. 131

11– p. 131

12– p. 130

13– p. 130

14– p. 176

15– p. 178

16– p. 178

17– p. 179

18– p. 179

19– p. 180

20– p. 186

21– p. 186

22– p. 204

23– p. 205

24– étymologiquement, une médecine est une chose désagréable mais qui peut produire des effets bénéfiques, « Chose désagréable » (Pascal, Pensées, § 978 ds Œuvres, éd. L. Lafuma, 1963, p.636

25– p. 186

26– p. 179