Hélène Grimaud vit la musique avant de la jouer ou au moment de la jouer, manifestement. En la chandefault_grimaud_2011_09_92-011tant comme Glenn Gould. Elle parle très bien de ce qui lui est arrivé dans son enfance et comment la musique lui a été d’une aide précieuse. Son témoignage permet d’éclairer le besoin de se scarifier d’une lumière inédite. Elle nous fait comprendre aussi, la détresse qu’entraîne le harcèlement à l’école. Elle y a apporté une réponse qui lui fut salutaire.

Dans l’interview, Vivre l’interprétation, elle explique (de la 41ème mm à la 43ème mm) : « Quand j’étais enfant, j’avais cette obsession avec la symétrie. Je me sentais tranquille à l’intérieur que si les choses autour de moi étaient disposées d’une façon… de façon symétrique. Que les choses étaient alignées de façon que je considérais comme appropriée. Il y avait des répercussions physiques également parce que si quelque chose m’arrivait,si je me faisait mal à un genou, ou à une main, ou que ce soit comme ça arrive aux enfants sans arrêt, j’avais besoin de provoquer la réplique au même endroit de l’autre côté. A ce moment là, si je me faisais mal à une main, l’autre main subissait le même sort. Mais, cette fois-ci, de ma propre volonté. Et donc, c’était un trait qui était, c’était assez prononcé pour inquiéter mon entourage. Et ça s’est prolongé jusqu’à assez tard, l’automutilation physique, ça s’est calmé à peu près au moment où je…, la deuxième année de mes études au conservatoire de Paris (à 14 ans). En tant qu’enfant, j’étais très agitée. La musique m’a beaucoup aidé. Et je me suis souvent demandé ce qu’il serait advenu de moi si je n’avais pas eu cette soupape de sécurité finalement, que représentait la musique. Et plus jeune, à l’école primaire, c’était une mixture de choses. Mais, il y avait beaucoup de moments où j’étais très asociale. Je n’avais… au moment de la récréation, il m’arrivait d’aller me cacher derrière les frigidaires de la cantine, du réfectoire, et d’attendre que la récréation se passe. Il y a des moments où je ne supportais pas le contact avec les autres enfants, je les trouvais méchants… cruels, ridicules, stupides. Je n’aimais pas la situation de bouc émissaire que j’observais déjà dans les cours d’école où il faut toujours qu’il y en ait un sur lequel on s’acharne… me dégoûtais, je n’étais vraiment….je ne sentais aucune affinité. J’avais l’impression de ne pas appartenir, je n’étais bien qu’avec des gens plus âgés que moi ».

La recherche de la symétrie se niche aussi dans son interprétation de la musique.

Sur un premier mouvement de Schumann de la sonate opus 105, en la mineur (séquence de la 21ème mm à la 28ème mm, de la même vidéo) : « Ce que je voudrais essayer faire une fois, c’est de faire sans pédale du tout. Parce qu’il y a des choses qui peuvent manquer de clarté dans la texture (…) Tout se perd… finalement, dans les intervalles, c’est pas facile de faire….. et tout d’un coup, on perd le rapport entre chaque note (…) ce que je voudrais faire, c’est….pour moi, c’est plus difficile parce que chaque note prend plus d’importance. Finalement, les choses doivent s’étirer. Et tout d’un coup, on prend conscience de choses qui passent dans l’élan à un tempo plus rapide. Et qui lentement, se désarticule et donc, cause au cerveau des obstacles qui ne sont pas là autrement. La première mesure, ça devient un monde en soi-même, à un tempo plus lent. Encore une fois, dans le travail, une des choses qui me donnent énormément de plaisir, c’est de prendre chaque note individuellement et d’écouter le rapport de l’une à l’autre. Une fois que la basse est posée, le do par rapport à l’octave du la, le mi par rapport à l’octave du la (etc…) et ainsi de suite. Il y a tout un monde sonore qui se développe. Qui passe inaperçu dans le travail uniquement rapide…..c’est très intéressant le ré dièse avec le la…. c’est très très inquiétant ! (…) Concrètement, le rubato, c’est le manque d’égalité parce que rubato, ça veut dire voler. Et c’est un peu, le temps qu’on vole, on le donne après. Parce que c’est toujours un système plus rapide, plus lent de.. sans arrêt. Si cette sonate était jouée sans rubato aucun ce serait…. C’est difficile à imaginer que ce soit joué comme ça. Ce ne veut pas dire que le rubato donne le sentiment d’expression. Et encore une fois dans la musique baroque, il n’y a aucun rubato mais c’est extrêmement expressif parce que tout se passe sur la note. Et encore une fois, rien entre. Cette sonate jouée sans aucun rubato avec une égalité rythmique sur chaque note, c’est presque inconcevable ! C’est plein d’accélérations et de détentes qui sont quelques fois si minimes. Ça veut pas dire qu’il faut que tout d’un coup, chaque mesure soit distordue et défigurée ! Mais, c’est toujours, c’est présent. C’est à une fraction de seconde près mais, c’est toujours là. Moi, j’entends toujours un son qui est toujours là, qui palpite sans arrêt ».

Chaque note peut exprimer en soi, à elle seule. Ça, c’est avec le baroque. Ou alors, avec Grimaud et Schumann, c’est le rapport des notes entre elles qui compte. Si ces notes s’éloignent les unes des autres, alors le risque surgit que cela se « désarticule ». « Out of joint », comme le disait Shakespeare dans Hamlet (Acte 1, scène 5. Après avoir rencontré le fantôme de son père, Hamlet déclare que sa mission est remettre droit ce monde désarticulé. « Let us go in together, And still your fingers on your lips, I pray. The time is out of joint : O cursed spite. That ever I was born to set it right! Nay, come, let’s go together ». Donc, pour Grimaud, de retrouver la « symétrie » de ce monde ! Pour éviter que l’inquiétude ne se manifeste trop, il s’agit de réarticuler les notes entre elles.

D’où sa référence à la pièce fantomatique de l’opus 116 ? « Une énigme. On a l’impression que l’on est dans un mauvais cauchemars. (…) on ne sait pas où on va ! ».

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Vidéo de l’interview, « Vivre l’interprétation » : https://www.youtube.com/watch?v=4VOuFOzRKQM&feature=youtu.be

Livre : Variations sauvages, Robert Laffont, 2003

Un reportage d’envoyé spécial sur Hélène Grimaud : http://www.dailymotion.com/video/xpw08_helene-grimaud-envoye-special_shortfilms