Le repaire du coronavirus

En ce moment de confinement, nous avons l’occasion de voir se déployer la créativité des enfants. Et c’est une bonne question de tenter de comprendre ce qu’il veulent nous dire par là. Ces productions des enfants, prennent parfois la forme de la cabane dans le salon. Yoanna Sultan-R’Bibo (1) le souligne, c’est une pratique vitale pour l’enfant. Elle marque leur tentative de libération et de prise d’autonomie, bien sur. C’est leur réponse aux contraintes que beaucoup d’adultes tentent de leur imposer. Mais, pas seulement. Un enjeu bien plus important se cache derrière.

D’abord, il est clair que nous avons construit nos propres cabanes dans les bois. Et que ce moment a compté dans notre propre construction. Qui n’en a pas le souvenir ?

Dans la série « Anne with an E », l’adolescente a construit sa cabane dans la forêt. Ce lieu lui permet d’écrire et de rêver. Elle s’est « encabané» dans ses rêves, dit-on au Québec. Cet espace lui est indispensable et salutaire quand elle se trouve dans une impasse. Car, il s’agit aussi d’installer son fantasme, de le construire et d’apprendre à l’utiliser pour faire face à l’objet de son angoisse.

Kylian, 8 ans, vient de me montrer ce que cela pouvait signifier de construire sa cabane sous le lit à étage de sa chambre.

Il est confiné chez lui, l’école ayant annoncé brutalement, disent ses parents, la nouvelle du confinement. Dans un premier temps, ses parents ont tenté de le distraire : « on a le jardin. On a dédramatisé. Il est calme…. », me disent-ils. Mais, la tension est présente, Kylian paraît anxieux : « il y a toujours quelque chose à faire le soir (pour ne pas aller se coucher tout de suite) ». Les devoirs donné par sa maîtresse ne sont pas toujours les bienvenus. Ses parents doivent suivre cela de près. Kylian s’amuse, par dérision, à faire la classe à ses Playmobils…..

Pour les entretiens, nous passons assez vite au Skype. Kylian n’aime pas le téléphone. D’ailleurs, avant tout ça, quand son père avait été hospitalisé, il avait refusé de lui répondre au téléphone quand il voulait prendre de ses nouvelles. Alors, je propose de faire les entretiens en visio Skype. J’espère que le support de l’image lui permettra de s’inscrire dans un discours, d’élargir ses associations d’idées et d’enrichir ses commentaires sur ce qu’il vit en ce moment.

Dans un premier temps, nous apprenons à utiliser cet outil. Face caméra, Kylian me montre ses dessins et ses devoirs. Ses parents canalisent un peu les questions et les réponses. Ils jouent le jeu, il tentent de soutenir la démarche. Parfois, la petite sœur s’approche de la caméra et tente de répondre à sa place…. D’autre fois, Kylian se tourne vers ses parents pour les interroger sur ce que je peux lui demander. Mais, il dit qu’il préfère Skype au téléphone.

Un jour, Kylian déclare qu’il a confiné ses jouets qui ne sortent pas de la chambre. Sinon, il ne veut plus aller à l’école. Kylian se cache le visage devant la caméra : « je n’ai rien à dire ! ». La fois suivante, je propose à ses parents de me laisser seul avec lui dans sa chambre et face caméra. Ce qu’ils acceptent.

Kylian a construit une cabane : sa batcave (2). Il est clairement identifié à Batman dont il porte la cape. L’assonance des « an » entre Kyli « an » et Batm « an », l’y a peut-être aidé ?

Batman accède à cette cave en actionnant les aiguilles de l’horloge. C’est donc un autre espace temporel. Dans lequel peut éventuellement régner une autre logique selon le principe du tunnel dans lequel tombe Alice. La batcave est son pays des merveilles…..

C’est un cran de plus dans la progression de Kylian. Après avoir confiné ses jouets dans sa chambre, celle-ci était devenue la maison dans laquelle il était lui-même confiné. Donc, Kylian a reproduit et redoublé sa propre situation à l’aide de ses jouets. Et, il a construit une base de mission pour ces jouets.

Kylian me fait visiter sa batcave. « J’ai pas de voiture dedans. J’ai un bateau, un canon et un tank. J’allais commencer la guerre maintenant, mais c’est retardé…. ».

La guerre est l’un des signifiants de l’Autre de cette crise et que Kylian a attrapé. Il se tranquillise : « Il n’y a rien de cassé, si on retrouve pas la voiture de guerre, on va la faire demain…. ». Rien ne presse, Kylian peut attendre, il s’apaise…..

On continue à visiter. « Pour l’instant, on peut pas mettre d’autre personne (c’est petit). Je fais de la place pour faire visiter…. ». Kylian n’y sera pas seul. Il peut pousser les murs de sa cabane à volonté.

La batcave crée un vide dans l’image de skype. La batcave lui permet de s’absenter de sa place face à l’ordinateur et de se réfugier dans un endroit où il échappera au regard de l’Autre. Ce qu’il fera à plusieurs reprises au cours de cet entretien. Elle lui permet de s’absenter devant cet Autre.

Kylian place ensuite l’ordinateur dans sa batcave. Il veut me montrer le jeu Playmobil de batman. « Là où vous êtes, c’est le repaire ! », Kylian reprend sa cape de Batman. Puis, il sort et me laisse seul dans le « repaire », bien logé dans ma boite d’ordinateur. J’en suis réduit à devoir attendre son retour….. Il revient pour me montrer la photo du tank dont il m’a parlé et le plan de la ville où il habite. « Et voilà mon dernier truc, une épée ! ».

Par la suite, sa mère m’expliquera que son propre père avait fabriqué une tente pour elle et ses sœurs quand elle était enfant. Pendant que sa mère m’explique qu’elle ne veut pas qu’il dorme la nuit dans la batcave, Kylian me montre, dans le fond de l’écran, son lit dans le repère et il se couche. Je lui dis au revoir et il me répond : « bonne nuit ! ».

L’ordinateur dans le repaire de Batman, est un Autre incarné, qui existe. Ce n’est plus une simple machine. Kylian me place dans cet Autre vivant et il met fait jouer le rôle d’une image parlante dans la boite de cet ordinateur.

Le mot employé, « repaire » peut faire confusion avec celui de « repère ». Les deux mots ont la même racine, reperire. Le repère est un point de visée. Le repaire est un lieu, un refuge, l’endroit « où l’on revient après une absence (3)». Se repérer permet de retrouver ce lieu.

Le terme du repérage est une invention personnelle de Kylian. C’est ce que les psychanalystes appellent un « signifiant maître », un S1. Ce mot est le pivot du transfert de Kylian.

Kylian a logé les yeux de l’ordinateur, la caméra, qu’il a détaché de l’Autre, pour les placer dans son antre. Au lieu de fuir l’objet de son angoisse, il s’est « enfouit » avec son objet.

Cette cabane assure une fonction de repérage. D’où la présence de la carte de la ville dans laquelle il habite. Elle permet de retrouver le lieu de l’objet. Le confinement de Kylian est un « enfouissement ».

L’analyste s’est prêté à ce jeu. Il s’est fait l’objet qui a permis à Kylian de « se repérer (4)».

Car le repaire, ne serait-ce pas aussi placer un bâton dans la gueule du loup qui veut vous bouffer ? Donner quelque chose à la main sortant de la cheminée qui veut s’emparer de vous ? Dompter le monstre qui se trouve dans le vide des rues ? Une façon de combler le trou de l’Autre ?

La crise du coronavirus a dévoilé une chose pourtant évidente : les lieux de l’Autre sont vides ! Les monuments sont creux et muets ! A ce titre, le coronavirus est un agent de la vérité et du dévoilement, le « corona vide (les) rues » (5).

Slaovj Zizek (6) a aussi souligné à quel point le manque dans l’Autre se retrouve dans le langage informatique qu’utilisent les ordinateurs. Rien de plus viral et angoissant que ce langage ! Rien de plus vide et absurde que cette série de un et de zéros que nous voyons défiler sous nos yeux. Comme dans ces maps monde chiffrées du virus, actualisées à la nano seconde…..

Kylian nous montre comment il réussit à parer à cette angoisse : il loge le monstre dans son repaire ! Et cela enraye la menace de ce monstre viral qu’est le vide informatique du langage.

En ces temps de confinement, Kylian nous montre ce que les enfants sont capables d’inventer pour échapper à la pression de leurs enseignants. Caroline Eliacheff (7) nous conseille de foutre la paix aux enfants. Et c’est un bon conseil….. A le suivre, nous réalisons que laisser les enfants tranquilles leur ouvre la possibilité de loger leurs créations.

A nous de leur en donner la possibilité, de relever leur signification et de restituer leur propre message. De nous donner ainsi l’occasion d’entendre ce qu’il disent.

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1- Yoanna Sultan-R’bibo, « Une cabane dans mon salon ou pourquoi les enfants confinés construisent-ils des cachettes ? », Le monde, le 26 mars 2020, https://frama.link/05a3TuVK

2- le repaire secret de batman avec son réseau de tunnels, https://fr.wikipedia.org/wiki/Batcave_%28comics%29

3- CNRTL, https://www.cnrtl.fr/etymologie/rep%C3%A8re

4- Lacan J., Télévision, Paris, Seuil, p. 28

5- http://efleury.fr/le-coron-vide-rues/

6- Zizek S., « Surveiller et punir ? Oh oui, s’il vous plaît ! », L’Obs, 18 mars 2020, https://frama.link/BpHzVjoS

7- Caroline Eliacheff : « Parents, foutez la paix aux enfants ! », « Les matins » de France culture, le 6 avril 2020, https://www.franceculture.fr/societe/caroline-eliacheff-parents-foutez-la-paix-aux-enfants

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