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Le blog

L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage, H. Rey-Flaud

11-11-2008

Henri Rey-Flaud : « L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage, Comprendre l’autisme » (Editions Flammarion, Département Aubier, Coll. « La psychanalyse prise au mot »)

 » Entre 1943, l’année où le pédopsychiatre américain Léo Kanner publie un article qui, en reconnaissant cette pathologie spécifique, marquait la naissance de l’autisme et le livre récent et passionnant de Henri Rey-Flaud « L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage », une lente évolution amplement nourrie par les travaux persévérants de la psychanalyse, a permis de mieux « comprendre l’autisme ». Et surtout de ne plus le tenir comme une affection « d’origine organique irréversible » mais au contraire comme une halte, un arrêt sur image décrivant, avec « sa cohérence et sa logique propres » nous dit l’auteur, une attente destinée à « relancer la rencontre avec l’autre » qui a fait initialement défaut. Là où chez les autres tout-petits, l’entourage maternel ou parental prodigue les éléments nécessaires à l’étayage des émotions et des excitations par le langage, l’autiste doit faire face à un vide sidéral, un immense « trou noir » pour reprendre l’expression de Frances Tustin, dont il tente de se protéger dans une « solitude » qui laisse le corps physique au seul contact du réel.

A tous les sceptiques – encore nombreux – sur les capacités de l’analyse à saisir et agir sur les phénomènes de l’autisme, cette étude, résultat d’un long et patient travail de cet enseignant de la psychanalyse à l’Université Paul Valéry de Montpellier, apportera des réponses fondées sur des faits cliniques qu’il sera très difficile d’ignorer. Dans une perspective scientifique dont le père de la psychanalyse se serait probablement réjoui, l’auteur multiplie les approches et les références afin de ne laisser aucune piste, aucune théorie en dehors de sa réflexion. Tout en conservant un inimitable style humain, quasi poétique parfois dans le récit de cas – la poésie où tout fait sens – , ce qui autorise n’importe quel lecteur à s’imprégner aisément des éléments cliniques.

Mais tous ces développements convergent finalement vers une seule et même conclusion : la « stupeur induite » pour reprendre l’expression de Donald Meltzer, celle à même de surprendre tout thérapeute par cette « absence paradoxale d’émotions face aux atteintes du monde » tout en manifestant une indicible terreur interne, ce « défaut dans le branchement de l’appareillage symbolique », d’où le besoin de certains autistes de prendre le bras prothétique de l’autre pour accomplir des gestes très simples comme appuyer sur un interrupteur ou ouvrir une porte, bref tous ces « symptômes » égrenés par Henri Rey-Flaud au fil des pages en de bouleversants témoignages, puisent leur origine dans le défaut du soutien maternel, dans un regard absent, dans une parole restée silencieuse qui conduisent l’enfant autiste, rendu incapable d’en métaboliser la perte, à s’arrêter à la jouissance de la chose première. Seule demeure la peur d’être anéanti, au point de s’effacer au profit d’un autre en lui-même, attribuant à cet autre la finalité illusoire d’une rencontre. D’où le fil conducteur de l’ouvrage : l’impérieuse nécessité de comprendre le moment où déclic censé présider aux premiers échanges, a raté.

Dans cette attente, l’autiste commence une « vie » entièrement tournée vers l’intériorité qu’illustre une étonnante sensibilité difficilement repérable aux domaines artistiques mais où chiffrages mathématiques, lettres reformulées dans un « métalangage » et notes musicales viennent en lieu et place des idées comme un support verrouillé, compris de lui seul et donc non menaçant. Et l’auteur de citer Leibniz qui évoque à ce sujet « une sensibilité de l’âme à l’harmonie ». Avec ce sentiment de barrière invisible qui sépare les autistes du reste du monde.

Parmi les plus belles pages de l’ouvrage, on mentionnera entre autres, celles qui évoquent le babil du tout petit, ce « gazouillis » qui dit « oui à la perte » pour accepter en quelque sorte de franchir l’étape suivante, rejoignant par un emprunt philosophique de l’auteur, le principe chinois du « qi », expulsion du souffle vital qui traduit à la fois la « réception et l’acceptation du monde ». Un livre d’une immense sensibilité, dédié à l’ensemble des parents et soignants qui accompagnent l’enfant autiste. Un témoignage qui fera assurément date dans l’histoire de la psychanalyse « .

Nice, le 1er novembre 2008 – Jean-Luc Vannier

Marie Pezé,  » je ne vois pas l’intérêt du stress « 

Marie Pesé a crée une consultation "Souffrance au travail" dans laquelle elle peut recevoir les personnes qui souffrent de leur activité professionnelle. Elle considère que le sujet ne sait pas faire face à ce qui lui est demandé par son employeur. D’une part, il ne peut fuir, d’autre part, il ne peut comprendre. Coincé, ses symptômes marquent une réaction qui peut le conduire à la destruction. 

Voici son interview réalisée par Cannasse et publiée sur son blog, Carnets de santé

" Psychologue clinicienne, psychanalyste, expert judiciaire auprès de la Cour d’appel de Versailles, Marie Pezé a fondé en 1997 la première consultation "Souffrance et travail". Elle vient de publier " Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés " (2008), un livre magnifique, à la fois émouvant et pédagogique, sur dix années de consultation. Le lecteur y avance pas à pas, par études de cas, explications théoriques et conseils sur la conduite à tenir. Dans cet entretien, elle bat en brèche quelques idées reçues sur les généralistes, les psychotropes, le stress, etc.

Le stress au travail est devenu un enjeu de santé public. Cela vous satisfait-il ?

Le stress n’est pas une pathologie, c’est un processus adaptatif de l’organisme. En revanche, il existe de véritables psychopathologies du travail, qui sont des pathologies de surcharge, intellectuelle, psychique ou physique. C’est d’elles qu’il faut parler, et non du stress. Elles ont été très bien décrites par les cliniciens du travail et font l’objet de nombreux travaux épidémiologiques, par exemple les enquêtes SUMER ou celles de la DARES. Toutes ont montré que les problèmes de santé au travail liés à cette surcharge se sont aggravés ces dernières années. Elles sont bien connues. C’est pourquoi je ne vois pas l’intérêt de mettre au point un nouvel outil statistique sur « le stress », comme le propose le rapport Légeron, alors que l’urgence est d’agir sur les causes de ces pathologies, les nouvelles organisations du travail.

N’y a t’il pas aussi une susceptibilité individuelle ?

Les psychopathologies du travail naissent de facteurs multiples : formes d’organisation du travail, choix de société, choix politiques et bien entendu, organisation psychique personnelle de chaque travailleur. Mais il ne faut surtout pas s’imaginer quelles atteignent des sujets fragiles. C’est exactement le contraire : elles touchent des personnes exigeantes quant à la qualité de leur travail. Souvent, ce sont même des personnes importantes pour l’équilibre de leurs équipes, dont elles sont le pivot.

On ne peut pas comprendre ces maladies si on se contente d’une seule approche. Je suis psychanalyste. Mais la psychanalyse ne suffit pas pour comprendre pourquoi ce sont les femmes qui ont les emplois ayant un lien avec la saleté, la mort, la vieillesse, l’enfance, la maladie, ni pourquoi à travail égal leur salaire est en moyenne inférieur de 25 % à celui des hommes. Elles seraient masochistes ? Ici la théorie psychanalytique n’a aucun intérêt.

L’argument de la fragilité ne tient pas devant l’ampleur du phénomène. Celui-ci ne touche aucun profil psychique particulier.

Les patients ont-ils une symptomatologie particulière ?

Les patients me sont adressés parce qu’ils sont dans une situation grave, d’urgence, qui a tous les caractères des névroses post-traumatiques : cauchemars nocturnes, reviviscences diurnes, réveils en sursaut, crises d’angoisse par analogie (par exemple, fausse reconnaissance de la voiture du persécuteur), perte de l’élan vital, repli social, sentiment d’incompétence, de culpabilité, etc.

Ces névroses s’expliquent par l’impossibilité de recourir à une des deux voies possibles en cas de traumatisme. Soit l’élaboration psychique, c’est-à-dire réfléchir à la situation et y répondre intellectuellement de manière satisfaisante, soit la fuite sensori-motrice. Celle-ci est interdite au travail : on ne peut pas répondre agressivement à son employeur, on ne peut pas abandonner son travail, sous peine de perdre tous ses droits d’indemnisation. L’autre possibilité suppose de comprendre l’ensemble des processus en jeu, ce qui est très complexe.

Pour vous, le travail est donc constitutif de l’identité personnelle.

Il est central pour sa construction. Le travail d’organisation du monde débute dès la naissance, c’est alors un travail psychique. Il se poursuit à l’école, au foyer, dans les emplois que nous occupons.

Parler de fin du travail ou promouvoir la paresse comme mode de vie est une forme de cynisme qui fait beaucoup de dégâts. Il faut remettre le travail au centre de la vie, le « travailler bien et ensemble ».

 

D’où vient que l’organisation du travail est pathogène ?

Le travail concrètement effectué ne correspond pas au travail tel qu’il est prescrit par la hiérarchie. Celle-ci suit une logique gestionnaire qui ne tient aucun compte de l’adaptation au réel que tout travailleur doit effectuer. Nous devons tous ruser avec le réel, nous apprenons tous constamment notre métier. Vouloir faire des descriptions exhaustives des tâches à accomplir est un fantasme de toute puissance venant de gens qui croient tout savoir parce qu’ils ont un diplôme de niveau élevé. Mais ils n’ont aucune expérience du terrain.

Leurs méthodes sont nées dans les années 90. Elles utilisent les données des sciences humaines pour accroître la productivité des salariés en jouant sur la pression morale (vouloir bien faire) plutôt que celle de la reconnaissance par les autres. Elles individualisent en cassant les collectifs de travail, suppriment la mémoire des anciennes formes d’organisation en licenciant les seniors, organisent la porosité entre la vie privée et la vie professionnelle et mettent les salariés en concurrence entre eux. Elles tiennent essentiellement par la peur du chômage.

Cela aboutit à une hyperactivité qui touche aujourd’hui tout le monde, y compris les médecins. Une des mes patientes, mise en invalidité pendant 6 mois, a retourné la terre de son jardin tous les jours ; elle ne savait plus s’arrêter. L’hyperactivité fonctionne comme la douleur : quand un seuil est passé, elle s’entretient toute seule, mécaniquement. Pour moi, c’est la pulsion de mort devenue autonome. Les gens ont l’impression qu’ils ne peuvent l’arrêter qu’en se supprimant.

Intervenez-vous sur l’organisation des entreprises ?

Non, je n’ai aucune compétence pour cela, au contraire d’autres professionnels dont c’est le métier. Je peux aider au repérage de la souffrance au travail ou donner un avis au médecin du travail. C’est d’abord lui qui doit s’adresser à l’employeur pour lui signaler les problèmes d’absentéisme, de renouvellement rapide des équipes, d’arrêts maladies, etc, liés à tel service de son entreprise, sans pour cela stigmatiser personne, mais en soulevant les problèmes d’organisation. J’ai aussi donné beaucoup de formations en entreprises, mais je ne suis pas certaine que cela ait été très utile.

Par qui les patients vous sont ils adressés ?

Le plus souvent par le médecin du travail. De toute façon, je ne peux rien faire sans lui, que ce soit pour muter un salarié, aménager le poste de travail ou obtenir un licenciement dans de bonnes conditions. Quand ils me sont adressés par un généraliste, je lui conseille aussi de se mettre en relation avec le médecin du travail.

Les généralistes ont pourtant la réputation de ne pas s’intéresser aux questions du travail.

C’est faux. Ce sont eux qui sont en première ligne, qui dirigent vers les consultations spécialisées comme la mienne et qui prescrivent les arrêts de travail. Ces derniers sont souvent le seul moyen d’éviter une situation qui peut conduire au suicide. La plupart des arrêts sont justifiés, il ne faut surtout pas penser le contraire. Les généralistes font ce qu’ils peuvent avec les outils qu’ils ont : le médicament et l’arrêt-maladie. C’est une des raisons pour lesquelles ils prescrivent beaucoup de psychotropes.

En revanche, ils ont besoin d’être formés, non seulement en clinique, mais aussi pour les démarches médico-administratives, pour gagner du temps et bien aiguiller leurs patients et rédiger leurs certificats sans préjudice. Tout cela est fondamental. Pour cela, avec Christophe Dejours, nous avons créé une formation pluridisciplinaire au CNAM (Conservatoire national des Arts et Métiers) et beaucoup publié dans la presse médicale, en particulier dans la Revue du praticien et le Concours médical, en expliquant les outils que nous avons construits (et qu’ils peuvent retrouver à la fin de mon livre).

J’ai des rapports constants avec des généralistes, comme avec des médecins du travail, des médecins conseils, des médecins de la COTOREP, des médecins inspecteurs, des psychiatres, des psychanalystes et des juristes. Nous travaillons en coordination dans un vaste réseau informel qui couvre toute l’Île de France. Mais cela prend beaucoup de temps, un temps que souvent le généraliste n’a pas.

Serait-ce utile de le formaliser ?

Pas vraiment. Il faut surtout savoir qui fait quoi. Ce qui serait utile serait que les médecins travaillant dans les organismes sociaux restent plus longtemps au même poste pour assurer un suivi efficace et qu’on puisse plus facilement les joindre directement par téléphone plutôt que d’aboutir à un plateau téléphonique anonyme ".

Entretien paru dans la Revue du praticien médecine générale (octobre 2008).
Photos : © serge cannasse

Marie Pezé, "Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés", Pearson Education France, 2008

Le choc des émotions: la fin de la raison dans l’histoire ? par D. Moisi critiqué par D. Boquet

Dominique Moïsi, La Géopolitique de l’émotion. Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, Paris, Flammarion, 2008. Traduit de l’anglais par François Boisivon. 269 pages – 20 €

par Damien Boquet

"Sur la quatrième de couverture, l’essai de Dominique Moïsi paru il y a quelques jours en traduction – pour cause d’élection américaine, la version originale paraîtra après la traduction française – est présenté comme le « premier livre à explorer la dimension émotionnelle de la mondialisation ». Ambitieux programme qui conduit l’auteur à dresser une géopolitique émotionnelle à l’échelle planétaire. La « carte des émotions » qu’il propose alors fait apparaître trois grandes aires :

▪ l’espoir pour l’Asie (Inde, Chine, ASEAN),

▪ l’humiliation pour le monde arabe et musulman,

▪ la peur pour l’Europe et l’Amérique du Nord.

S’ajoutent les espaces dits « inclassables » (Russie, Afrique, Israël, Amérique du Sud) qui se caractérisent par une combinaison de plusieurs émotions. On pourra ne pas être convaincu par une telle théorie des grands ensembles qui se présente comme une alternative aux visions simplifiées du monde de Fukuyama[1] ou de Huntington[2] mais qui active finalement les mêmes schématismes. Je laisse à plus compétent que moi le soin d’évaluer scientifiquement la pertinence de la thèse, pour me limiter ici à quelques ressentis. Ainsi, le chapitre central consacré à la culture d’humiliation dans les pays arabes et musulmans m’a paru de loin le plus convaincant, notamment parce qu’il fait écho aujourd’hui à une solide érudition sur le plan historique et sociologique. En revanche, les peurs attribuées à l’Occident me semblent relever d’un agrégat qui mêle des réalités très différentes (peur du terrorisme, peur du chômage, peur de l’Autre…) et parfois rapidement évaluées : dans le dossier du terrorisme islamiste, doit-on mettre sur le même plan les rhétoriques de la peur qui ont servi de support à la politique répressive de certains gouvernements et les ressentis supposés des populations elles-mêmes ? Ne peut-on pas penser à l’inverse que les populations des pays touchés par le terrorisme, notamment en Europe, ont fait preuve d’un remarquable sang-froid, sans se laisser prendre au piège de la peur ? De façon moins dramatique, à propos des manifestations de l’année 2006 en France contre le Contrat Première Embauche (CPE), doit-on se satisfaire comme le fait l’auteur du souvenir de quelques interviews et conclure que les manifestants n’étaient pas mus par un sentiment de révolte contre une injustice sociale mais par la « peur d’être laissé sur le carreau par les plus dynamiques des économies asiatiques » (160) ? N’est-ce pas ici un cliché quelque peu paternaliste, hâtivement validé par des « récents sondages [qui] ont montré que presque 75 % des jeunes rêvaient de devenir fonctionnaires afin d’avoir un emploi garanti leur vie durant » (159) ? En tout cas, pour avoir assisté à la mobilisation étudiante depuis l’université d’Aix-en-Provence, pour côtoyer quotidiennement cette jeunesse qui, autre cliché, ne voudrait « plus changer le monde mais s’en protéger » (160), j’observe en son sein un ressenti bien plus complexe qu’un camaïeu de peurs. Enfin, j’avoue ne pas avoir vu dans le tableau concernant la culture d’espoir qui caractériserait l’Inde ou la Chine autre chose qu’un vague, et finalement bien peu émotionnel, optimisme économique. L’espoir ici invoqué me paraît surtout celui des analystes, davantage que des populations dont les contours, et plus encore les émotions, sont très flous et lointains. Mais ce ne sont là que mes propres émotions : doivent-elles valoir pour des jugements ?"

Lire la suite de cet article


[1] Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.

[2] Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1996.

Le choc des émotions: la fin de la raison dans l'histoire ? par D. Moisi critiqué par D. Boquet

Dominique Moïsi, La Géopolitique de l’émotion. Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, Paris, Flammarion, 2008. Traduit de l’anglais par François Boisivon. 269 pages – 20 €

par Damien Boquet

"Sur la quatrième de couverture, l’essai de Dominique Moïsi paru il y a quelques jours en traduction – pour cause d’élection américaine, la version originale paraîtra après la traduction française – est présenté comme le « premier livre à explorer la dimension émotionnelle de la mondialisation ». Ambitieux programme qui conduit l’auteur à dresser une géopolitique émotionnelle à l’échelle planétaire. La « carte des émotions » qu’il propose alors fait apparaître trois grandes aires :

▪ l’espoir pour l’Asie (Inde, Chine, ASEAN),

▪ l’humiliation pour le monde arabe et musulman,

▪ la peur pour l’Europe et l’Amérique du Nord.

S’ajoutent les espaces dits « inclassables » (Russie, Afrique, Israël, Amérique du Sud) qui se caractérisent par une combinaison de plusieurs émotions. On pourra ne pas être convaincu par une telle théorie des grands ensembles qui se présente comme une alternative aux visions simplifiées du monde de Fukuyama[1] ou de Huntington[2] mais qui active finalement les mêmes schématismes. Je laisse à plus compétent que moi le soin d’évaluer scientifiquement la pertinence de la thèse, pour me limiter ici à quelques ressentis. Ainsi, le chapitre central consacré à la culture d’humiliation dans les pays arabes et musulmans m’a paru de loin le plus convaincant, notamment parce qu’il fait écho aujourd’hui à une solide érudition sur le plan historique et sociologique. En revanche, les peurs attribuées à l’Occident me semblent relever d’un agrégat qui mêle des réalités très différentes (peur du terrorisme, peur du chômage, peur de l’Autre…) et parfois rapidement évaluées : dans le dossier du terrorisme islamiste, doit-on mettre sur le même plan les rhétoriques de la peur qui ont servi de support à la politique répressive de certains gouvernements et les ressentis supposés des populations elles-mêmes ? Ne peut-on pas penser à l’inverse que les populations des pays touchés par le terrorisme, notamment en Europe, ont fait preuve d’un remarquable sang-froid, sans se laisser prendre au piège de la peur ? De façon moins dramatique, à propos des manifestations de l’année 2006 en France contre le Contrat Première Embauche (CPE), doit-on se satisfaire comme le fait l’auteur du souvenir de quelques interviews et conclure que les manifestants n’étaient pas mus par un sentiment de révolte contre une injustice sociale mais par la « peur d’être laissé sur le carreau par les plus dynamiques des économies asiatiques » (160) ? N’est-ce pas ici un cliché quelque peu paternaliste, hâtivement validé par des « récents sondages [qui] ont montré que presque 75 % des jeunes rêvaient de devenir fonctionnaires afin d’avoir un emploi garanti leur vie durant » (159) ? En tout cas, pour avoir assisté à la mobilisation étudiante depuis l’université d’Aix-en-Provence, pour côtoyer quotidiennement cette jeunesse qui, autre cliché, ne voudrait « plus changer le monde mais s’en protéger » (160), j’observe en son sein un ressenti bien plus complexe qu’un camaïeu de peurs. Enfin, j’avoue ne pas avoir vu dans le tableau concernant la culture d’espoir qui caractériserait l’Inde ou la Chine autre chose qu’un vague, et finalement bien peu émotionnel, optimisme économique. L’espoir ici invoqué me paraît surtout celui des analystes, davantage que des populations dont les contours, et plus encore les émotions, sont très flous et lointains. Mais ce ne sont là que mes propres émotions : doivent-elles valoir pour des jugements ?"

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[1] Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.

[2] Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1996.

Le choc des émotions: la fin de la raison dans l’histoire ? par D. Moisi critiqué par D. Boquet

Dominique Moïsi, La Géopolitique de l’émotion. Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde, Paris, Flammarion, 2008. Traduit de l’anglais par François Boisivon. 269 pages – 20 €

par Damien Boquet

"Sur la quatrième de couverture, l’essai de Dominique Moïsi paru il y a quelques jours en traduction – pour cause d’élection américaine, la version originale paraîtra après la traduction française – est présenté comme le « premier livre à explorer la dimension émotionnelle de la mondialisation ». Ambitieux programme qui conduit l’auteur à dresser une géopolitique émotionnelle à l’échelle planétaire. La « carte des émotions » qu’il propose alors fait apparaître trois grandes aires :

▪ l’espoir pour l’Asie (Inde, Chine, ASEAN),

▪ l’humiliation pour le monde arabe et musulman,

▪ la peur pour l’Europe et l’Amérique du Nord.

S’ajoutent les espaces dits « inclassables » (Russie, Afrique, Israël, Amérique du Sud) qui se caractérisent par une combinaison de plusieurs émotions. On pourra ne pas être convaincu par une telle théorie des grands ensembles qui se présente comme une alternative aux visions simplifiées du monde de Fukuyama[1] ou de Huntington[2] mais qui active finalement les mêmes schématismes. Je laisse à plus compétent que moi le soin d’évaluer scientifiquement la pertinence de la thèse, pour me limiter ici à quelques ressentis. Ainsi, le chapitre central consacré à la culture d’humiliation dans les pays arabes et musulmans m’a paru de loin le plus convaincant, notamment parce qu’il fait écho aujourd’hui à une solide érudition sur le plan historique et sociologique. En revanche, les peurs attribuées à l’Occident me semblent relever d’un agrégat qui mêle des réalités très différentes (peur du terrorisme, peur du chômage, peur de l’Autre…) et parfois rapidement évaluées : dans le dossier du terrorisme islamiste, doit-on mettre sur le même plan les rhétoriques de la peur qui ont servi de support à la politique répressive de certains gouvernements et les ressentis supposés des populations elles-mêmes ? Ne peut-on pas penser à l’inverse que les populations des pays touchés par le terrorisme, notamment en Europe, ont fait preuve d’un remarquable sang-froid, sans se laisser prendre au piège de la peur ? De façon moins dramatique, à propos des manifestations de l’année 2006 en France contre le Contrat Première Embauche (CPE), doit-on se satisfaire comme le fait l’auteur du souvenir de quelques interviews et conclure que les manifestants n’étaient pas mus par un sentiment de révolte contre une injustice sociale mais par la « peur d’être laissé sur le carreau par les plus dynamiques des économies asiatiques » (160) ? N’est-ce pas ici un cliché quelque peu paternaliste, hâtivement validé par des « récents sondages [qui] ont montré que presque 75 % des jeunes rêvaient de devenir fonctionnaires afin d’avoir un emploi garanti leur vie durant » (159) ? En tout cas, pour avoir assisté à la mobilisation étudiante depuis l’université d’Aix-en-Provence, pour côtoyer quotidiennement cette jeunesse qui, autre cliché, ne voudrait « plus changer le monde mais s’en protéger » (160), j’observe en son sein un ressenti bien plus complexe qu’un camaïeu de peurs. Enfin, j’avoue ne pas avoir vu dans le tableau concernant la culture d’espoir qui caractériserait l’Inde ou la Chine autre chose qu’un vague, et finalement bien peu émotionnel, optimisme économique. L’espoir ici invoqué me paraît surtout celui des analystes, davantage que des populations dont les contours, et plus encore les émotions, sont très flous et lointains. Mais ce ne sont là que mes propres émotions : doivent-elles valoir pour des jugements ?"

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[1] Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.

[2] Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1996.

Le web a 6257 jours !

07 novembre 2008

 

6257! ou l’histoire du web au Web 2.0 Summit

 

kevinkelly.1226041359.jpg C’est le nombre de jours qui nous séparent de la création par Tim Berners Lee de la première page web. Et c’est Kevin Kelly , l’un des papas du super magasine sur les nouvelles technologies Wired , qui vient de le mettre en avant lors d’une passionnante intervention sur l’histoire du web pendant le Web 2.0 Summit qui se tient en ce moment à San Francisco.

Kevin Kelly a réussi à expliquer, avec des mots très simples, l’histoire de ces 6257 jours. En trois phases chronologiques :

1- Les ordinateurs sont liés entre eux. Et le réseau sert à partager des « paquets ». Pas très intime, ni personnel…

2- Les documents sont liés entre eux. Et on commence à partager des liens. C’est déjà plus intime et personnel : il y a des documents…

3- On commence à lier des données entre-elles. On fait des liens entre les informations à l’intérieur des pages.  Ce sont nos données, nos informations que nous partageons. Bien plus personnel et intime…..C’est la phase dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Pour Kelly, nous avons mis 6257 jours à poser les fondements de ce qu’il appelle le Word Wide Data Base, ou encore le Data Web. Dont le grand principe est de déstructurer les informations pour les rendre lisibles par des machines – les bases de données notamment – pour ensuite les restructurer sous tout un tas de formes possibles.

In fine, tous les objets vont être reliés à ces bases de données : ampoules, ascenseurs, boîtes de conserves… et connectables, bien sûr à des personnes. C’est ce qu’il nomme la base de donnée des choses.

Une vision simple de notre monde 2.0, mais diablement efficace, non ?

Dominique Piotet

08 novembre 2008

 

Les 6500 prochains jours du web

 

Suite à mon précédent billet , je reviens sur la présentation de Kevin Kelly . Après sa brillante description des 6257 premiers jours du web, il s’est essayé à imaginer les 6500 suivants.

Il insiste d’abord sur le fait que ce Web sera très différent de celui que nous utilisons aujourd’hui. Il y a 6257 jours nous pensions que le web serait la TV en mieux, et ce n’est pas arrivé. Alors le web de demain ne sera pas le web, mais en mieux. Ce sera autre chose.

Cet autre chose sera d’abord ce qu’il appelle une très large machine, dans les nuages, comportant toutes les données disponibles. Pour Kelly, tout ce qui ne sera pas « wébisé » n’aura pas d’existence. Le web sera l’OS global de demain, il captera tout, absolument tout ! Nous y accéderons par tout un tas d’appareil à écran (de la TV au téléphone mobile en passant par l’écran de contrôle de notre frigo et le GPS de notre voiture…), qui ne seront en fait que des fenêtres vers la « grande machine ».

Il distingue trois éléments, qui sont déjà en route :

1- Le vaste mouvement qui tend à tout déplacer vers « les nuages ». Même Microsoft annonce qu’il s’y met à grande échelle !

2- En parallèle, un vaste déplacement des données vers des bases de données, qui deviennent les fondations sur lesquelles tout le système repose.

3- Pour faire marcher tout cela, faire circuler les données, leur donner du sens : le partage. Facebook a commencé, mais ce n’est que le début, car c’est l’huile des rouages de la grande machine de Kelly.

Dans 6500 jours, selon Kelly, la vie sera toujours connectée. Nous vivrons dans un état d’extrême dépendance à la connexion au réseau. Et il faudra inventer de nouvelles valeurs, voir même ce qu’il appelle le Socialisme 2.0 (faute de meilleurs mots dit-il) pour gérer collectivement les règles de partage de ces données qui seront l’essentiel de nos vies et de nos valeurs collectives. 6500 jours : autant dire demain !

Effrayant? Inéluctable? Visions utopiques d’un allumé de la Silicon Valley ? Et si tout cela était déjà en route ?

Dominique Piotet – L’Atelier-US

[Photo Flickr de Kevin Kelly prise en 2006 par ptufts ]

L'analyse de François Peruse

Visionner cette vidéo humoristique de l’analyse de François Péruse. Ou encore, « Comment un analyste peut-il se ridiculiser en oubliant ce qui l’a fait analyste ? ». C’est très drôle !

L’analyse de François Peruse

Visionner cette vidéo humoristique de l’analyse de François Péruse. Ou encore, « Comment un analyste peut-il se ridiculiser en oubliant ce qui l’a fait analyste ? ». C’est très drôle !

L'avenir de Dolto

« Dolto, c’est du passé. Moi, je ne fais pas partie de cette bande là », disait un psy comportementaliste ce matin sur France Inter, sans oublier d’en appeler aux nouvelles méthodes de « discipline » dans l’éducation des enfants.

Quand j’étais interne en psychiatrie, je me suis vite rendu compte qu’il y avait des modes en matière de psychothérapie. Il y avait eu une génération d’internes qui avaient lu et choisi les idées de Paolo Alto, l’analyse systémique ou thérapie familiale. Puis, il y eu ceux qui s’intéressaient à l’hypnose Ericksonnienne, une resucée plus rapide des idées de Watzlawick car limitées à ce seul auteur. Puis, ceux qui étaient impressionné par l’aspect transgénérationnel, puis l’ethnopsychiatrie de Devereux, etc…

La particularité de ces modes était qu’une génération entière d’interne s’y engloutissait suivie par une autre. La génération suivante abandonnait les références de la précédente en denoncant son ancienneté, « c’est du passé », disaient-il en guise d’argument.

Alors quand j’ai vu arriver ceux qui ne jure que par Skinner, les comportementalistes, je me suis dit que cela leur passerait. Et cela passe déjà. En un sens, c’est déjà du passé. D’ailleurs, en ce moment, si j’en crois ce que j’entends, beaucoup d’internes s’intéressent plutôt à la théorie de l’esprit de Dennett.

Je crois que c’est là que je me suis dit que l’on ne choisi pas des auteurs, mais des idées. On ne choisit pas un courant de pensée, mais on décide de penser par soi même. Ni une éthique, mais son éthique en matière de psy.

Vous pouvez vous en rendre compte dès que vous recevez quelqu’un en entretien. Tout ce que vous avez pu lire avant, vous pouvez le ranger dans votre bibliothèque aussitôt. Pour suivre ce qu’il a à vous dire, il faudra oublier tout ça. Et c’est là que vous vous rendez compte que la faculté c’est bien pour les fondamentaux, les « réflexes » à avoir dans les conduites à tenir devant un patient. Mais pour le reste, c’est vos patients qui vous l’apprennent.

Alors, que faire pour se former en psy ?

J’ai pris le parti de lire tout azimuths et même en dehors de la psy. Pour apprendre. En restant critique, n’est-ce pas ? Enfin, si possible.

Là, vous pouvez vous rendre compte que chaque auteur dit des choses intéressantes, même quelqu’un comme Cottraux. Enfin bon, celui-là, ce que j’ai lu de lui était souvent assez noir… De l’humour certainement ?

Vous vous rendez compte aussi que des anciens peuvent dépasser le nouveaux. Et que les nouveaux croient parfois enfoncer des portes ouvertes. Enfin pour les comportementalistes, je devrais peut-être dire: fermer la porte à l’inconscient.

Alors pour Dolto, j’ai eu la chance d’entendre très jeune ce qu’elle disait à la radio. Et j’ai trouvé ça intéressant. Elle a peut-être fait parti de mes choix en matière d’orientation professionnelle. Et ce que je peux entendre ces jours-ci à l’occasion de sa rétrospective anniversaire, me parait encore et toujours pertinent.

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L’avenir de Dolto

« Dolto, c’est du passé. Moi, je ne fais pas partie de cette bande là », disait un psy comportementaliste ce matin sur France Inter, sans oublier d’en appeler aux nouvelles méthodes de « discipline » dans l’éducation des enfants.

Quand j’étais interne en psychiatrie, je me suis vite rendu compte qu’il y avait des modes en matière de psychothérapie. Il y avait eu une génération d’internes qui avaient lu et choisi les idées de Paolo Alto, l’analyse systémique ou thérapie familiale. Puis, il y eu ceux qui s’intéressaient à l’hypnose Ericksonnienne, une resucée plus rapide des idées de Watzlawick car limitées à ce seul auteur. Puis, ceux qui étaient impressionné par l’aspect transgénérationnel, puis l’ethnopsychiatrie de Devereux, etc…

La particularité de ces modes était qu’une génération entière d’interne s’y engloutissait suivie par une autre. La génération suivante abandonnait les références de la précédente en denoncant son ancienneté, « c’est du passé », disaient-il en guise d’argument.

Alors quand j’ai vu arriver ceux qui ne jure que par Skinner, les comportementalistes, je me suis dit que cela leur passerait. Et cela passe déjà. En un sens, c’est déjà du passé. D’ailleurs, en ce moment, si j’en crois ce que j’entends, beaucoup d’internes s’intéressent plutôt à la théorie de l’esprit de Dennett.

Je crois que c’est là que je me suis dit que l’on ne choisi pas des auteurs, mais des idées. On ne choisit pas un courant de pensée, mais on décide de penser par soi même. Ni une éthique, mais son éthique en matière de psy.

Vous pouvez vous en rendre compte dès que vous recevez quelqu’un en entretien. Tout ce que vous avez pu lire avant, vous pouvez le ranger dans votre bibliothèque aussitôt. Pour suivre ce qu’il a à vous dire, il faudra oublier tout ça. Et c’est là que vous vous rendez compte que la faculté c’est bien pour les fondamentaux, les « réflexes » à avoir dans les conduites à tenir devant un patient. Mais pour le reste, c’est vos patients qui vous l’apprennent.

Alors, que faire pour se former en psy ?

J’ai pris le parti de lire tout azimuths et même en dehors de la psy. Pour apprendre. En restant critique, n’est-ce pas ? Enfin, si possible.

Là, vous pouvez vous rendre compte que chaque auteur dit des choses intéressantes, même quelqu’un comme Cottraux. Enfin bon, celui-là, ce que j’ai lu de lui était souvent assez noir… De l’humour certainement ?

Vous vous rendez compte aussi que des anciens peuvent dépasser le nouveaux. Et que les nouveaux croient parfois enfoncer des portes ouvertes. Enfin pour les comportementalistes, je devrais peut-être dire: fermer la porte à l’inconscient.

Alors pour Dolto, j’ai eu la chance d’entendre très jeune ce qu’elle disait à la radio. Et j’ai trouvé ça intéressant. Elle a peut-être fait parti de mes choix en matière d’orientation professionnelle. Et ce que je peux entendre ces jours-ci à l’occasion de sa rétrospective anniversaire, me parait encore et toujours pertinent.

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