Sigmund Freud ne manque pas de réponses à opposer à Michel Onfray. Du genre : « il s’agit de se faire sa propre opinion sur l’état véritable des choses »…. ou alors, « entendre l’autre son de cloche » (celui de l’analysant)….. Dans son livre, Onfray reproche à Freud de se livrer à une « invention littéraire » dans ses observations cliniques. Il n’en est rien, l’examen de la cure de Dora montre au contraire que ses rêves organisent une fiction par laquelle la souffrance est prise en compte, l’interprète, et lui permettent de se décider pour la voie à suivre. Ce qui suit est la version abrégé d’un texte rédigé en mai 2010, et publié in extenso sur le site de l’Aleph (cliquer sur ce lien)

Les « cartes postales »

Michel Onfray prétend que les observations cliniques de Freud sont des « inventions littéraires», que sous couvert d’un secret médical qu’il ne respecterait pas dans sa correspondance et dans ses discussions avec ses collègues, il transformerait la vision du monde de ses patients en fonction de ses « propres » obsessions, et que du fait qu’il mépriserait ses patients, il ne tiendrait pas compte de leur souffrance.

Je pense que cette « carte postale » Onfrayenne en dit long sur la pertinence de sa prose. Onfray ne comprend rien à la chose qui consiste à recevoir une personne en entretien, à la nature de la parole, le fait de parler à un analyste étant justement de permettre de tenir compte de la fiction amenée par les rêves. Onfray ne voit pas à quel point Freud a respecté le secret de ses patients, rigueur pour laquelle ses patients l’ont d’ailleurs remercié. Onfray ne voit pas non plus que le tact manifesté par Freud dans ses écrits, son exhaustion et sa précision sont justement le signe de la grande attention de Freud à l’égard de la souffrance de ses patients.

Dora s’en vient voir Freud

Parlons pour cela de Dora, soit Ida Bauer, dont l’histoire est commentée par Freud dans sesCinq psychanalyses, et discutée par Onfray, non sans grossières erreurs, ni déformations malveillantes.

L’article est publié en 1905, il est réédité en 1909, il est encore édité en 1923, avec de nombreux ajouts de Freud en notes de bas de page.

C’est le cas d’une fille vierge de dix-huit ans, amenée à Freud par son père, qui lui-même a été son patient pour des lésions syphilitiques, pour lesquelles il a réalisé un traitement médical et non pas psychanalytique.

Depuis l’âge de huit ans, elle souffre d’étouffements qui durent plusieurs mois. Puis, de toux nerveuses à partir de douze ans. Avec des migraines qui se sont arrêtées à seize ans, la toux continuant, accompagnée d’aphonie complète au moment où elle voit Freud, « sur l’ordre formel de son père ». Ses parents avaient lu une lettre d’adieu de leur fille, « disant ne plus pouvoir supporter la vie ».

En ces débuts d’entretiens, Freud est informé par le père de Dora que celui-ci est lié à Mme K qui est l’amie de Dora. Que deux ans auparavant, après une promenade, Dora accusa Mr K de lui avoir fait une déclaration que celui-ci « nia énergiquement », appuyé par sa femme qui accusait Dora de ne s’intéresser qu’au sexe et d’avoir même lu « La psychologie de l’amour » de Mantegazza, ce qui l’aurait « excitée », au point qu’elle aurait « imaginé » toute la scène.

Dora exigeait que son père rompe avec Mme K, ce qu’il se refusait à faire, présentant le récit de Dora comme une « fiction » et sa relation à Mme K comme une amitié : « Tachez de la remettre dans la bonne voie », demanda-t-il à Freud.

À ce point de la demande, Freud doit choisir : soit avaliser les accusations de l’entourage de Dora, soit « se faire sa propre opinion sur l’état véritable des choses ». Il opte pour la deuxième option et donne à Dora l’occasion de faire « entendre l’autre son de cloche ». Il la reçoit alors pour des entretiens réguliers. Loin « d’écarter la souffrance réelle » de Dora, il lui donne ce faisant les armes pour se défendre contre les accusations de son entourage. Les « causes occasionnelles n’étaient donc pas mentionnées » dans le premier entretien avec Freud. Ce sera le travail de l’analyse de relier les symptômes aux évènements antérieurs. Contrairement à ce que prétend Onfray, Freud a bien repéré le dégoût « sexuel » de Dora. C’était même le point de départ de son analyse. Voyons de quoi il s’ agissait.

Le travail up to date de Freud

Le travail de Freud montre de nombreux retours sur ses conceptions et ses théories. C’est un texte déjà très construit qui est sans cesse remanié. Ce dont il avertit le lecteur dans le préambule en évoquant les « corrections », les « amplifications » et les « mises à jour, up to date ».

C’est une interprétation ouverte des faits, dont le sens varie tout au long de l’article. Freud ne cache pas sa propre « mécompréhension » des questions soulevées par l’analyse. Toutes les significations possibles de ces deux rêves sont envisagées. Aussi bien les significations des faits et des souvenirs que celles des fantasmes possibles dans ces rêves.

Le champ de l’interprétation est alors ouvert par les entretiens entre Freud et Dora. Elle peut dénoncer la tentative de séduction de M. K quatre ans plus tôt, où il a tenté de l’embrasser en la serrant contre lui. Freud ne la contredit pas, il ne la réprime pas, il ne l’accuse pas, il ne lui « tord pas le cou ». Il l’invite à tout lui dire et à associer librement. Ce qu’elle dit alors se rapporte à son père dont elle se plaint.

Freud lui donne raison à trois reprises : son récit « correspond absolument à la vérité » insiste-t-il. Il désapprouve l’idée que son père la traite comme une enfant qui ne connaîtrait rien au sexe alors que ce dernier l’accuse dans le même mouvement de fantasmer. Il reproche au père de Dora de ne pas avoir su reconnaître le comportement séducteur de M. K envers elle. Freud n’est pas allé dans le sens du père de Dora qui s’est d’ailleurs détourné de cette cure. Le fait que M. K et Mme K soient dans leur tort est posé clairement : Freud se range du côté de Dora.

L’après-coup de l’inconscient

Par les rêves, l’inconscient permet un retour en arrière et une relecture des faits. Il interdit une thèse a priori sur les faits qui amènent Dora à Freud, comme ses parents voudraient l’imposer. Il oblige Freud à changer ses vues et rend la source méconnaissable et secrète. L’inconscient crée une division chez Dora et lui permet un choix. Chacun des deux rêves indiquent une « décision », de sa part.

Ce dispositif « fonctionne » à deux. Il comprend Freud et Dora, pas Freud seul. Le cas « procède » des deux et non d’un seul. Freud offre ses hypothèses, Dora offre ses rêves, elle consent à l’entretien, elle vient et elle s’y prête. Dora y intervient par ses remarques et ses réflexions.

Dora revient voir Freud et le remercie en l’informant de sa situation quinze mois après la fin de la rédaction de l’article. La cure a ouvert une porte à Dora, elle lui a permis de se venger de son père : celui-ci a quitté sa maîtresse. Dora a au moins pu « résoudre le conflit existant » l’opposant aux accusations de son père et de Mme K. Il a ouvert la voie à son destin de femme.

Loin de prétendre à la guérison systématique de ses patients, Freud montre au contraire, et il le reconnaît publiquement, à quel point cette cure était inachevée. Il fournit bel et bien « le détail et les raisons d’un ratage ». Son article est bien publié, mais, le détour par l’inconscient a rendu l’identification de Dora impossible et donc maintenu le secret sur son identité. Celle-ci n’a d’ailleurs été découverte que dix-huit ans après, lors d’une rechute traitée par Félix Deutsch en 1923. C’est l’occasion pour Freud de faire acte de lacunes de sa pensée en soulignant, toutes ces années après, ce que la psychanalyse a pu découvrir entre deux : le transfert (grâce à Dora en somme) et le fait que la cure n’a pas permis d’établir « une barrière de défense contre des état morbides antérieurs ». Elle déclarera, à la fin de sa vie en 1955, sa fierté de faire l’objet de cet article, quand elle rencontre Félix Deutsch : elle « manifestait une immense fierté d’avoir fait l’objet d’un écrit aussi célèbre dans la littérature psychiatrique ».

Le champ du rêve est le lieu de la bataille de la pensée, duquel le sujet sort armé pour suivre sa propre voie. Loin d’avoir méprisé Dora, de lui avoir « tordu le cou », Freud s’en est fait le porte-parole. Obnubilé par ses cartes postales, Michel Onfray ne sait pas voir tout cela !

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– Michel Onfray, Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Grasset, 2010, chapitre IV, « Une abondance de guérison de papier », quatrième partie, « Thaumaturgie. Les ressorts du divan », pages 411 à 437. « Carte postale n°4 : la psychanalyse procède d’observations cliniques : elle relève de la science », p. 29. Une recension détaillée de la polémique lancée par Michel Onfray contre Freud figure sur le site : « Onfray martèle Freud » : http://efleury.fr/OnfraymarteleFreud/

-Freud S., Cinq psychanalyses, (1905), Paris, PUF, 1954, traduction par M. Bonaparte et R. M. Loewenstein, p. 13

– Deutsch F., « Apostille au fragment d’une analyse hystérique (Dora) », 1957, RFP, XXXVII, janvier-avril 1973, p. 407-414.