“L’esprit Malade. Cerveaux, folies, individus”, Pierre-Henri Castel

A paraitre début 2010, le dernier livre de Pierre-Henri Castel, “L’esprit malade. Cerveaux, folies, individus”, aux éditions d’Ithaque:

“Le formidable développement des neurosciences depuis les années 1980 présente un paradoxe, dont l’état actuel de la psychiatrie est particulièrement révélateur. Bien qu’on n’en ait jamais su autant sur le fonctionnement du cerveau, les avancées accomplies dans ce domaine n’ont permis d’éradiquer aucune des grandes pathologies men tales connues depuis deux siècles. En revanche, le style de rationalité exigible pour les décrire, les étudier et évaluer leur traitement s’est profondément transformé. La plupart des concepts psychologiques traditionnels ont été ou sont en cours de naturalisation: c’est en termes de neurobiologie et de biostatistiques que sont désormais jugés les états mentaux. L’esprit, c’est ce qui s’explique à partir du cerveau.

En abordant ici les modèles animaux de la folie, les hystéries modernes, la dépression, l’énigme des « fous criminels » ou celle de la conscience schizophrénique, l’auteur poursuit en réalité trois tâches. Il présente d’abord, sous leur jour le plus incisif, les mutations actuelles de quelques théories psychiatriques marquées par la domination conjointe des paradigmes neuroscientifique et évolutionniste. Il vise, ensuite, à dégager les présuppositions philosophiques ultimes de la naturalisation de la folie et des états psychiques morbides qui inspirent ces théories. Il interroge, enfin, les conditions anthropologiques du succès de l’«esprit-cerveau» en psychiatrie.

L’enjeu de ces essais, qui sont animés d’une intention constamment polémique, est de défendre une perspective holiste sur l’esprit, qui en dévoile la nature essentiellement sociale (l’esprit des représentations collectives, des règles sociales, des institutions, des formes de vie, etc.) sans pour autant épouser le relativisme historique. Il s’agit de mobiliser, outre des concepts, des objets concrets et exemplaires afin de montrer que le constructivisme social, largement inspiré par Michel Foucault, ne constitue pas la seule alternative à la naturalisation de l’esprit”.

Le site de Pierre-Henri Castel (directeur de recherches au CNRS et directeur du Centre de recherches Psychotropes, Santé mentale et Société, Université Paris Descartes) et des Editions d’Ithaque.


Les sciences sociales ne sont pas solubles dans les sciences cognitives, pétition contre la réforme du CNRS

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Les signataires de ce texte sont tous concernés par le domaine que le projet d’Institut National des Sciences Humaines et Sociales (INSHS) entend regrouper sous l’appellation « Cognition et comportement ».
Nous sommes étonnés et inquiets de voir que le projet considère que ces domaines relèvent exclusivement des sciences cognitives, constituant les « théories de la complexité » en référent méthodologique central. Il ne fait aucune mention de la philosophie des sciences non naturaliste, de la sociologie, de l’histoire, de l’anthropologie et des sciences politiques. Pourtant, la question de savoir ce que sont précisément la « cognition » et le « comportement » est, à l’évidence, un objet des sciences humaines et sociales : il suffit de penser aux conséquences juridiques et pénales, professionnelles, éducatives (pour ne citer que quelques exemples) de la définition de ce qu’est un comportement, ou aux dimensions collectives, linguistiques, pragmatiques de ce qu’on entend par cognition. Les sciences cognitives n’ont pas le monopole de la cognition.
Pour avoir une idée de l’aveuglement de la nouvelle perspective envisagée, rappelons-nous seulement l’intensité des polémiques qui ont suivi la publication de l’expertise collective de l’INSERM sur le trouble des conduites en 2005 : la définition des comportements anormaux des enfants est apparue immédiatement comme un enjeu de société. Nous sommes étonnés et inquiets de constater l’absence dans le projet des mots-clés santé mentale, psychiatrie, alors que ces domaines sont aujourd’hui, non seulement des préoccupations transversales de nos sociétés, mais encore des objets de conflits.
Peut-on encore sérieusement affirmer que la connaissance du « substrat cérébral » soit la principale chose à considérer pour traiter des questions d’éducation, de santé ou d’organisation du travail ? Les meilleurs spécialistes des neurosciences eux-mêmes s’en gardent bien, et nombreux sont ceux qui souhaiteraient un dialogue approfondi avec des historiens, des sociologues ou des philosophes, précisément sur ces points, afin de procéder à l’indispensable analyse conceptuelle des termes en question : esprit, cerveau, connaissance, comportement.
Le privilège accordé aux approches neuroscientifiques pour parler du comportement relève d’une politique de recherche à courte vue. Une telle approche idéologique ne saurait fonder une politique scientifique digne du futur Institut. S’agit-il de convertir de force la communauté scientifique en sciences humaines et sociales au paradigme cognitiviste ? Nous ne sommes pas appelés à devenir des neurosociologues, des neurophilosophes, des neuroanthropologues ou des neurohistoriens. L’examen concret de la normativité de la vie sociale découverte par l’École sociologique française (Durkheim et Mauss) et la sociologie allemande (Weber) n’est pas une illusion destinée à être remplacée par l’étude de la connectivité cérébrale. C’est un niveau autonome et irréductible de la réalité humaine.
Pourquoi, sans aucun argument explicite en sa faveur, accorder un pareil privilège à un paradigme particulier, naturaliste (ou du moins réductionniste), au détriment d’approches intégratives qui font place aux dimensions sociales de la formation des connaissances (aux contextes socio-historiques, aux institutions, …) ? L’INSHS doit-il mettre un seul paradigme intellectuel en position dominante ? Doit-il rayer d’un trait de plume le pluralisme méthodologique et les débats de la communauté scientifique internationale ? Doit-il enfin compter pour rien l’excellence reconnue des programmes non cognitivistes en SHS ?
Depuis plusieurs années des chercheurs en sciences sociales ont commencé à développer au sein du CNRS notamment, des recherches sur ces sujets. Ils ont constitué un milieu scientifique ouvert et créatif, et ont entamé son internationalisation. Le projet tel qu’il est conçu aujourd’hui mettra fin à cette dynamique. Au-delà, il menace l’existence même des sciences humaines et sociales comme disciplines vivantes, critiques e constructives.
Nous reconnaissons parfaitement l’intérêt des sciences cognitives, et la nécessité qu’elles aient leur place et qu’elles se développent à l’INSHS. De même il nous paraît essentiel de valoriser et de reconnaître les « théories de la complexité » comme un authentique partenaire scientifique dans les sciences humaines et sociales. C’est une condition évidente de la crédibilité scientifique internationale du futur Institut. Mais pour cette raison même, nous refusons leur monopole. Le statut du pôle « Cognition et comportement » tel qu’il est actuellement rédigé consacre la marginalisation d’autres paradigmes d’analyse ou leur insidieuse relégation dans le patrimoine historique.
Nous exigeons donc la réintroduction explicite, dans la mission confiée au pôle « Cognition et comportement », des disciplines qui en ont été exclues, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, l’économie (qui n’est pas une neuroéconomie, pour la plupart des chercheurs) et les sciences politiques afin, tout simplement, que la liberté et la qualité de la recherche soient préservées au sein de l’Institut.


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Les premiers signataires de cet appel sont : Simone Bateman (sociologue, directrice de recherche au CNRS), Jean-François Braunstein (philosophe, Pr à l’université Paris 1), Martine Bungener (économiste, directrice de recherche au CNRS), Pierre-Henri Castel (philosophe, directeur de recherche au CNRS), Jean-Paul Gaudillière (historien, directeur de recherche à l’INSERM, directeur d’études à l’EHESS), Vincent Descombes (philosophe, directeur d’études à l’EHESS), Alain Ehrenberg (sociologue, directeur de recherche au CNRS), Bruno Karsenti (philosophe, directeur d’études à l’EHESS), Sandra Laugier (philosophe, Pr à l’Université de Picardie), Bernard Lahire (sociologue, Pr à l’ENS-LSH), Frédéric Lebaron (sociologue, Pr à l’Université de Picardie), Michel Le Moal (psychiatre et neurobiologiste, membre de l’Académie des sciences), Olivier Martin (sociologue, Pr à l’Université Paris Descartes), Albert Ogien (sociologue, directeur de recherche au CNRS), Bernard Paulré (économiste, Pr Paris 1), François Rastier (linguiste, directeur de recherche au CNRS).


Le cerveau n’a pas d’esprit

Résumé de lecture

Dans le contexte polémique actuel, il très utile de lire l’article de Alain Erhenberg[1].

Alain Erhenberg[2] est sociologue. Dans cet article, Alain Erhenberg étudie les neurosciences. Il examine à quelle tendance de la philosophie des sciences et de l’histoire correspondent-elle. Erhenberg évite d’aborder le comportementalisme en tant que tel, ce faisant, il montre que les neurosciences s’en passent fort bien.

Erhenberg parvient à expliquer le succès des neurosciences : ce mouvement est issu de la conjonction d’une forte demande sociale (en finir avec la stigmatisation par la maladie et la mise en cause de la famille des patients) et de la promesse de soulager la souffrance par la connaissance du cerveau. Erhenberg considère que les neurosciences font l’impasse sur le social.

Le projet des neurosciences

Les neurosciences s’appuient sur l’imagerie cérébrale et les nouvelles techniques de biologie moléculaire permettant de voir le cerveau en action (RMN, PET, débitmétrie cérébrale  et scanner). Un marqueur biologique est injecté dans le corps, puis il est possible de le détecter au niveau du cerveau. Ce marqueur se fixe à certains endroits et pas à d’autres. Si ce marqueur a des propriétés neurochimiques particulières (spécificité pour les récepteurs à la sérotonine par exemple), on en déduit que les zones cérébrales sur lesquelles il se fixe, répondent à ces propriétés (la localisation des récepteurs à la sérotonine devient possible dans le cerveau).

De là, les neurosciences ont le projet de trouver « la clé des processus d’apprentissage, des comportements sociaux, des dysfonctionnements neurologiques et mentaux », selon Gérald Edelman, président du colloque de Paris sur « La biologie de la conscience. Neurosciences, neuropsychiatrie, cognition », en avril 2002. Erhenberg repère un « programme faible », les neurosciences ne veulent pas sortir des limites de la neurologie classique. Et un « programme fort », les neurosciences souhaitent expliquer « l’esprit ». Les neurosciences pourraient en faire la « théorie ». Elles permettraient de nous connaître enfin : « Appréhender le cerveau est indispensable afin de nous comprendre nous-mêmes »[3]. Il serait possible d’établir une neurobiologie de la personnalité. Ce programme a un enjeu pratique, professionnel et thérapeutique. Le mouvement des neurosciences a un grand succès, reconnu par l’attribution du prix Nobel de physiologie et de médecine à Erik R. Kandel en 2000. L’ambition n’est rien de moins que de trouver « la pénicilline de la maladie mentale[4] » !

Erreur logique et croyance individualiste

Le projet initial identifie connaissance de soi et connaissance du cerveau. Ce qui constitue une première confusion aux conséquences cliniques. Erhenberg pose la question qui lui parait cruciale : si cette biologie est possible, « quel genre d’individu en serait la cible ? »[5]. Si nos difficultés relationnelles et psychologiques ne sont pas personnelles, mais neurologiques, selon les neurosciences, Erhenberg souhaite montrer en quoi il s’agit d’une « croyance individualiste[6] ».

Fusion de la psychiatrie dans la neurologie

Si « l’esprit » est dans le cerveau, la conséquence immédiate est clinique, il serait possible de fusionner la psychiatrie et la neurologie.

La fin du XIXème siècle était marquée par la séparation de la psychiatrie et de la neurologie. Cette séparation était fondée sur la distinction lésion/fonction. Charcot a découvert des maladies neurologiques sine matéria, des maladies pour lesquelles, comme l’hystérie, nous ne pouvions trouver d’explication physiologique. L’hypnose pouvait produire des réactions physiologiques, la psychologie était une sorte de surplus de la physiologie. Puis, avec Bernheim, ces maladies relevaient d’une autre objectivité. La fonction était alors autonomisée vis-à-vis de la lésion. Babinski a alors éliminé la subjectivité de la neurologie en affirmant qu’elle n’avait rien à voir avec cette discipline. Il ne devenait plus possible de comprendre les états mentaux à partir des états cérébraux. Enfin, Freud découvre le « pouvoir des mots »[7]. Quelque chose se passe dans le corps, mais ce n’est pas un phénomène du corps. Cette séparation est fondée sur la clinique, il y a « l’homme cérébral de la neurologie et l’homme parlant de la psychopathologie »[8].

Dans les neurosciences, l’expérimentateur doit neutraliser le social, pour des raisons méthodologiques. L’être humain est réduit à son corps, c’est un « être selon son corps » [9]. Erhenberg dénonce cela comme une erreur de logique, la partie est prise pour le tout, l’être réduit à son corps est pris pour une totalité. L’expérience personnelle « dériverait » des processus biochimiques au niveau moléculaire. Le nouvel acteur, celui qui agit, celui qui décide, serait localisé dans des processus cérébraux complexes. C’est ainsi que François Jacob se permet d’affirmer que « nous sommes un redoutable mélange d’acides nucléiques et de souvenirs, de désirs et de protéines »[10]. Il y aurait un « pont » entre neurologie et psychiatrie, dans le sens où la psychiatrie prolongerait la neurologie dans un même ensemble, un même continuum.

Nouvelles divisions de la clinique

En conséquence, l’accent mis sur les causes biologiques interdit de faire un diagnostic différentiel en clinique. « On n’a plus de critères pour distinguer entre faute (morale) et pathologie (mentale) »[11].

Tout particulièrement pour l’enfant où plusieurs relations pathogènes peuvent donner les mêmes symptômes. Ce qui explique que l’autisme soit à la pointe de la polémique. C’est pour cela que le syndrome d’Asperger[12] devient le prototype, une sorte d’icône, de l’autisme. Ces personnes possèdent un QI normal (quotient intellectuel), mais ils n’auraient pas de « théorie de l’esprit », ils seraient incapables de comprendre les interactions sociales habituelles car leur cerveau fonctionnerait différemment des autres. Ce syndrome est devenu un emblème à la façon des grandes descriptions cliniques inaugurales de la psychiatrie classique comme le montre M. Foucault[13].

Erhenberg prédit que le groupe clinique des schizophrénies subira un démembrement, une partie des symptômes basculant dans le domaine de la neurologie, comme c’est déjà le cas dans l’autisme. Cependant, un retard de développement crée à son tour des troubles psychiatriques. Donc, la psychopathologie garde sa place. Autrement dit, « on ne met pas fin à la division entre neurologie et psychiatrie », « on n’arrive pas à se débarrasser de l’article mental »[14]. Selon Erhenberg il est toujours pertinent de s’intéresser à la distinction de la neurologie et de la psychiatrie.

Alliance objective des neurosciences avec la demande sociale

Erhenberg fait ensuite remarquer que commence à s’imposer avec force l’idée qu’il faut arrêter de culpabiliser les patients ou leurs parents. Les neurosciences incriminent la psychanalyse directement[15]. Il faudrait construire une « subjectivité qui ne désigne personne » et se veut rassurante. Comme nous l’avons vu, la biologie exonère la personne de la responsabilité de ce qui lui arrive.

Dans le même moment, on assiste à une valorisation sociale du cerveau. On peut constater ce phénomène dans la multiplication des revues grand public, des manuels pour étudiants en psychologie et des guides pratiques consacrés à la biologie du cerveau. Ces deux mouvements (demande sociale de déculpabilisation et publications) visent la maîtrise de soi et la réussite sociale.

Il y a d’autres raisons sociales au succès des neurosciences. Aux Etats-Unis, il vaut mieux être atteint d’une « vraie » maladie pour se faire rembourser de ses soins. L’imagerie cérébrale est chargée d’apporter les preuves d’une « réelle » pathologie cérébrale. Ce qui explique que « les psychiatres surmédiquent les patients par précaution et faute de pouvoir faire rembourser des psychothérapies coûteuses »[16].

Ensuite, la psychiatrie est fragilisée par cette demande sociale. L’explosion de la demande de santé mentale fragilise la légitimité scientifique de cette profession. D’où la fuite en avant de la psychiatrie vers les neurosciences pour rester une médecine « comme une autre » (ce qu’elle n’est pas).

Il existerait donc une « alliance[17] » objective entre les neurosciences et plusieurs mouvements sociaux actuels. Ce qui expliquerait largement le succès des neurosciences.

La confusion des causes et des raisons

Erhenberg place là sa critique la plus pertinente. Situer le lieu de la décision dans les processus neurobiologiques est une erreur qui signe une deuxième confusion des neurosciences, après son erreur de logique. La confusion des causes et des raisons. En neurosciences, le trouble cérébral est provoqué par une altération des acides nucléiques. « La biologie fait des mécanismes cérébraux le sujet de la personne, l’acteur des opérations mentales – celui qui agit en dernière instance »[18].

Erhenberg s’appuie sur Wittgenstein (sans préciser d’ailleurs sur lequel de ses textes). Wittgenstein distingue entre la cause d’une action et ses raisons. La cause en neuroscience est située dans le système biologique. Elle est extérieure à son effet qui est un fait (la pluie tombe). Autrui peut comprendre cette cause. La cause n’a pas d’auteur, elle est régulière et prédictible. L’homme réside d’abord dans son corps, « lieu de sa vérité », il rentre ensuite en relation avec autrui grâce à son « esprit ».

A l’inverse, la raison a un auteur que l’on ne peut pas séparer d’elle-même. Les effets indiquent une intentionnalité orientée vers un objet (je veux que la pluie tombe), normé par le langage. La raison justifie l’action et la rend intelligible par autrui qui peut l’expliquer.

Les deux notions de cause et de raison n’ont pas le même « sens », elles ne sont pas sur un même plan conceptuel. Il y a une hiérarchie : les causes « dérivent[19] » des raisons, pour Erhenberg.

Nous pourrions ainsi prendre l’exemple du traumatisme crânien. Une personne fait une chute de ski par exemple. L’imagerie cérébrale trouve des lésions cérébrales. Il peut faire comprendre à son entourage que s’il oublie ses clefs, c’est à cause d’une fragilité biologique spéciale de son cerveau lésé par la chute. Ce n’est pas sa faute, c’est un fait. Il pourrait ajouter qu’il voulait dévaler les pistes de ski comme ses amis et qu’il est tombé. Mais, il aurait aussi bien pu se défenestrer. On voit dans cet exemple que la biologie ne fera pas la différence entre une amitié et un suicide.

Il est dommage que Erhenberg ne pousse pas plus loin dans la voie de la distinction cause/raison en clinique. Nous avons un auteur comme Karl Jaspers[20] qui avait déjà abordé la distinction cause/raison en psychopathologie. Lui, il avançait une opposition entre « expliquer » et « comprendre ». Après mon traumatisme crânien, je peux « expliquer » le déficit des fonctions cognitives. Il y a une « cause » à mon trouble. Mais, cela ne dira rien des « raisons ». Pourquoi a-t-il fallu que je tombe en skiant avec mes amis ? Cela m’est « incompréhensible ». « Causes » et « explications » ne disent rien des « raisons » et de la « compréhension ». Selon Jaspers, « compréhension » et « explication » sont lacunaires. Il y a de l’inexplicable et de l’incompréhensible. Le sujet peut rencontrer l’énigme qui le divise.

Les neurosciences débouchent sur des croyances irrationnelles

Erhenberg rappelle que la psychanalyse ne s’occupe pas d’accuser la personne  ou son entourage, elle cherche plutôt à aider à se confronter avec ses symptômes.

Il rappelle aussi que les mouvements sociaux individualistes sont proches des mouvements spiritualistes, bouddhistes en particulier.

Mais, ce qui intéresse le plus Erhenberg, c’est d’examiner comment les neurosciences débouchent sur des croyances irrationnelles, voire mystiques ou théologiques. Il fait en effet remarquer que l’explication par les causes ajoute fort peu à une compréhension par les raisons. Que le succès des neurosciences tient à « des réponses apportées à un idéal d’autonomie individuelle généralisé »[21]. Les neurosciences sont à la pointe de l’idée de « santé mentale », dans le sens où elles visent une santé mentale parfaite, sans défaut, quasi mythique.

Erhenberg évoque l’irrationalité à laquelle l’individualisme des neurosciences conduit (ce qui prouve leur non-scientificité). Puisqu’il s’agit d’irrationalité et de croyances infondées, ne pourrions-nous pas évoquer une sorte de nouvelle théologie ?

Individualisation et individuation

La distinction cause/raison permet à Erhenberg de dénoncer une troisième confusion par les neurosciences. Le cerveau permet d’établir une « identité biologique », une « individuation[22] ». On obtient son empreinte cérébrale comme pour de vulgaires empreintes digitales : à l’examen de l’image du cerveau, on pourrait dire : « cet individu est Hamlet ». Mais, la biologie ne permet pas d’individualisation : elle ne saurait pas dire pourquoi Hamlet est jaloux, ni de qui.

L’individuation permet d’établir une identité, le fait qu’une chose est elle-même. L’individualisation amène le sens de cette identité dans une relation signifiante, la conscience que l’on en a dans la vie sociale. Les neurosciences confondent individuation et individualisation.

La « neurotypicité » : un nouvel enfermement

Pour résumer, les critiques de Erhenberg sont nombreuses. Les principales sont :

-         les neurosciences commettent une erreur logique

-         les neurosciences conduisent à des confusions délibérées (entre neurologie/psychiatrie, raison/cause et individuation/individualisation)

-         les neurosciences sont individualistes

-         les neurosciences débouchent sur un irrationnel

-         les neurosciences provoquent une « individuation » qui ne permet pas de comprendre pourquoi l’homme vit en société

Le titre de Erhenberg est paradoxal : le sujet est relationnel, le cerveau n’a pas d’esprit.

Erhenberg nous montre à quoi aboutit la tendance individualiste des neurosciences. Il évoque les mouvements associatifs de patients atteints d’Asperger. Par leur action, ces individus s’isolent dans une catégorie sociale dont il n’est pas certains qu’elle ne conduise pas à un nouvel isolement social. C’est la « neurotypicité [23]» des neurosciences.

On pourrait aussi dire que loin de tenir leur promesse, les neurosciences conduisent à une augmentation de la souffrance, à une nouvelle stigmatisation sociale, un nouvel isolement, un enfermement de plus qui va contre la réussite sociale pourtant recherchée.

Loin de permettre un affranchissement des malades vis-à-vis de la stigmatisation, la « neurotypicité » les mène vers une autre stigmatisation sociale. Au lieu de les dégager de la culpabilité, les neurosciences les mettent dans la culpabilité de ne pas être comme les autres. Loin de les libérer de la souffrance, l’enfermement dans une catégorie clinique les plongent dans une souffrance supplémentaire.

J’ajouterai que le projet des neurosciences de déculpabiliser les parents du patient échoue. Si le patient n’est pas responsable de sa pathologie, les parents sont disculpés d’être à l’origine des troubles. Cette préoccupation peut paraître louable. Les neurosciences souhaitent y parvenir. Mais, observons que ce reproche adressé aux parents revient sous la forme du génétique. E.K. Kandel ne prétend-il pas que les troubles du comportement sont liés à des anomalies génétiques ? Le trouble serait d’origine génétique, donc transmissible par les parents.

Et l’inconscient ?

Enfin, Erhenberg ne tire pas toutes les conséquences de ses critiques pourtant fermes. Si Erhenberg évoque un enjeu pratique, professionnel et thérapeutique, pourquoi ne parle-t-il pas d’un enjeu politique ?

Car, le but ultime des neurosciences est bel et bien politique. Dans son article de 1998[24], Erik R. Kandel ne dit-il pas que la psychothérapie peut modifier la structure du cerveau et que l’imagerie cérébrale pourrait permettre d’évaluer les psychothérapies ? Le contrôle de soi remplace la responsabilité de l’individu. L’imagerie cérébrale est l’instrument de la prise de ce contrôle. En échange, le sujet reçoit une identité, un numéro : son image cérébrale. Le sujet de la démocratie est dessaisi de sa liberté. Comment alors ne pas associer la notion de « neurotypicité » à ce que nous avons entendu d’odieux à propos du « sang », de la « race » et de la « génétique » ?

Face à cela, la psychanalyse répond que nul n’est indemne de souffrance. Que la santé mentale n’existe pas. Personne ne peut prétendre à la normalité. La santé mentale est un idéal inatteignable. Nul n’est maître de soi, le contrôle est impossible. C’est la faille freudienne, la division lacanienne. Raison pour laquelle les psychanalystes commencent par balayer devant leur propre porte en s’allongeant sur le divan. Raison pour laquelle la psychanalyse a commencé par la découverte de l’inconscient. Ce mot n’apparaît pas une seule fois dans l’article de Erhenberg.


[1] – Erhenberg A., « Le sujet cérébral », Esprit, n° 309, novembre 2004, p. 130 à 155. Dans ce même ouvrage, lire plusieurs articles dont celui sur L’histoire collective de l’Interprétation des rêves de Freud par Andreas Mayer, ainsi que la table ronde sur le thème : psychothérapies : quelle évaluation ?, avec Pierre-Henri Castel, Bernard Perret et Jean-Michel Thurin.

[2] – Directeur de Cesames, CNRS-INSERM-Paris V (www.cesames.org). Auteur en particulier de La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998

[3] – Korn H. (sous la direction de), Neurosciences et maladies du système nerveux, Académie des sciences, rapport sur la science et la technologie, n° 16, novembre 2003

[4] – Andreasen N., Brave new brain. Conquering Mental Illness en the Era of the genome, Londres, New-York, Oxford University Press, 2001, p. IX-X

[5] – p.132

[6] – p. 133

[7] – Freud S., Etudes sur l’aphasie de 1891, cité par Erhenberg

[8] – p. 138

[9] – p. 138

[10] – Jacob F., La Souris, la Mouche et l’Homme, Paris, Odile Jacob, 2000, p. 220

[11] -p. 149

[12] – du nom du psychiatre autrichien qui a décrit ce syndrome en 1943

[13] – Les monstres, les incorrigibles et les onanistes. Foucault M., Les anormaux, cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, hautes études, Gallimard Seuil, 1999

[14] – p. 144

[15] – Joëlle Proust (auteur avec Elisabeth Pacherie du livre : La philosophie cognitive, Ophrys, Maison des sciences de l’homme, 2004), dans l’émission Répliques de France culture du 22 janvier 2005, avec A. Finkielkraut et C. Melman : « la psychanalyse est nocive pour l’autisme ». Joëlle Proust croit en l’existence d’un « nouveau » paradigme pour les neurosciences.

[16] – p. 153

[17] – p. 154

[18] – p. 139

[19] – p. 141

[20] – Jaspers K., Psychopathologie générale, Biliothèque des introuvables, Paris, 2000

[21] – p. 147

[22] – p. 141

[23] – Ils seraient incapables de « comprendre les interactions sociales ». Ces patients se qualifient eux-mêmes comme les « Aspies ». Simon Baron-Cohen parle à leur sujet de « différence de style cognitif ». Ils sont « regroupés » dans des classes d’apprentissage de compétence sociale aux Etats-Unis et prônent la « neurodiversité » pour tenter d’échapper à la « neurotypicité », p. 148.

[24] – Kandel E. R., « New intellectual framework for psychiatry”, American Journal of Psychiatry, 1998, traduit par Thurin J. M. dans l’ Evolution Psychiatrique, 4, 2002