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Ecriture contre codification

L’article d’Hubert Guillaud est assez intéressant dans la mesure où il tente de répondre à la question spéculative de savoir si les connaissances accumulées par les systèmes d’information peuvent devancer nos désirs de consommateur d’internet et donc tuer notre liberté d’internaute.

la force

La nouveauté de ces systèmes d’information est relativisée. Le côté instrumental de l’information ne fait que prolonger une habitude déjà ancienne de l’homme. Celle d’utiliser ce qui l’entoure comme un instrument au service de ses buts. Mais cet usage n’est pas gratuit et peut entrainer la nécessité pour les hommes de devoir s’adapter à leurs machines. « Les nouvelles machines de la fin du XIXe siècle exigeaient que les muscles de l’être humain s’y adaptent. En Autriche et en Allemagne notamment, un courant philosophique réfléchissait à comment changer la musculature ! »

Dans la continuité de ce développement, l’information serait à son tour un outil auquel les sujets doivent s’adapter. « Le muscle que nous avons dans la tête, le cerveau, doit s’adapter ». Ce qui peut donner lieu à une « infobésité » et transformer les sujets en « informavores ». D’où l’apparition de toute une littérature sur ce que l’internet pourra changer dans notre façon d’apprendre, de lire et d’écrire.

Car, c’est un fait, l’écriture est maintenant passée dans les logiciels. « Les textes vraiment importants, qui écrivent notre vie aujourd’hui et qui sont, en quelque sorte, les histoires de notre vie sont désormais les logiciels ». A un point tel que l’on se demande maintenant qui peut bien écrire ces textes. « Vous ne pourrez jamais vraiment comprendre en détail comment Google fonctionne, car vous n’avez pas accès au code ».

Le fantasme est né de penser que nos désirs pourraient devinés à l’avance, que nos désirs inconscients seraient anticipés par cette masse informe et anonyme d’information. Google sait tout ! En retour, cette masse d’information pourrait alors nous instrumentaliser par un renversement d’autant plus imprévu qu’indésirable. Et ce serait alors la machine qui adapterait nos désirs dans un rapport aliénant.

Mais, je pense que c’est confondre l’écriture et la traduction. L’écriture est le fait d’un sujet. L’information celui d’un groupe. Le système d’information prend le produit déjà écrit pour le coder, le traduire et le transposer dans le champ de l’internet. Même si cela se fait maintenant au moment même de l’écriture.

Cela conduit à deux interrogations d’ordres distincts.

La première interrogation porte sur l’écart entre les désirs de l’écrivain et les effets en retour de son écriture. Dans cette écriture, il n’y a aucun code universel, valable pour tous, fut-il vendu par Google. Il s’agit du singulier d’un sujet écrivant.

La deuxième interrogation porte sur le passage de l’écrit de l’un au transcrit par d’autres. C’est sur ce point que portent les inquiétudes de Frank Shirrmacher. A ce niveau, une intervention sur le code déplace la signification de l’écrit initial. Mais, dans la mesure où cet écrit était déjà passé dans le domaine public, il est adressé aux autres, son écrit nous est parvenu par les systèmes d’information, il se savait déjà susceptible de transformation et de déplacement en l’y envoyant.

Faute d’établir cette distinction fondamentale, la boite à fantasme s’ouvre à grande vannes sur la paranoïa Google.

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La capacité prédictive de nos systèmes socio-techniques va-t-elle tuer notre libre arbitre ?

Par Hubert Guillaud, le18/11/2009

L’informavore caractérise l’organisme qui consomme de l’information pour vivre, explique le journaliste et éditorialiste [1] Frank Schirrmacher, coéditeur du premier quotidien national allemand le Frankfurter Allgemeine Zeitung dans une passionnante interview à la revue [2] The Edge.

Quelles informations retenir ? Qui va les retenir pour nous ?

“Nous sommes apparemment aujourd’hui dans une situation où la technologie moderne change la façon dont les gens se comportent, parlent, réagissent, pensent et se souviennent.” Nous dépendons de plus en plus de nos gadgets pour nous souvenirs des choses : [3] comme le disait Daniel Dennet, nous connaissons une explosion démographique des idées que le cerveau n’arrive pas à couvrir. “L’information est alimentée par l’attention : si nous n’avons pas assez d’attention, nous n’avons pas assez de nourriture pour retenir tout ces renseignements.” Or, à l’âge de l’explosion de l’information que faut-il retenir ? Que faut-il oublier ? Pendant des siècles, explique Frank Shirrmacher, ce qui était important pour nous était décidé par notre cerveau : désormais, il sera décidé ailleurs, par nos objets, par le réseau, par le nuage d’information dont nous dépendons. “Ce n’est pas un hasard si nous connaissons une crise de tous les systèmes qui sont liés soit à la pensée soit à la connaissance” : édition, journaux, médias, télévision, mais également université comme tout le système scolaire. Ce n’est pas une crise de croissance, mais bien une crise de sens : “la question est de savoir ce qu’il faut enseigner, ce qu’il faut apprendre et comment. Même les universités et les écoles sont tout à coup confrontées à la question de savoir comment enseigner.”

A la fin du XIXe siècle, rappelle l’essayiste, “à la rubrique nouvelles technologies, les discussions étaient vives autour du moteur humain. Les nouvelles machines de la fin du XIXe siècle exigeaient que les muscles de l’être humain s’y adaptent. En Autriche et en Allemagne notamment, un courant philosophique réfléchissait à comment changer la musculature ! Le concept de calories a été inventé à cette époque afin d’optimiser la force de travail humain. Au XXIe siècle, on retrouve le même type de question avec le cerveau. Le muscle que nous avons dans la tête, le cerveau, doit s’adapter. Or, ce que nous savons des études récentes montre qu’il est difficile pour le cerveau de s’adapter au multitâche.” Nous passons de l’adaptation des muscles aux machines à celui de l’adaptation du cerveau aux machines à travers les questions du multitâche ou de l’infobésité qu’adressent à nous les technologies de l’information et de la communication. “Le concept d’informavore qui conçoit l’être humain comme un dévoreur d’information a beaucoup à voir avec nos anciennes chaines alimentaires”, avec la nourriture que vous prenez ou pas, avec les calories qui sont bonnes ou mauvaises pour vous ou votre santé.

L’outil n’est pas seulement un outil, il façonne l’humain qui l’utilise. Du moment que les neuroscientifiques et d’autres se sont mis à utiliser l’ordinateur pour analyser la façon de penser des hommes, quelque chose de nouveau à commencé. [4] Quelque chose qui pose la question du libre arbitre, comme le disait déjà Jaron Lanier, le gourou de la réalité virtuelle. “A l’heure de l’internet en temps réel, la question de la recherche prédictive et du déterminisme devient plus importante.”

Les algorithmes prédictifs vont-ils décider pour nous ?

Frank Schirrmacher imagine que la question de la prédiction – comme la prévisibilité des tendances de recherches que réalise déjà les outils de Google [5] sur la grippe et [6] dans bien d’autres domaines – va avoir un impact important sur la notion de libre arbitre. Google saura avant nous si le concert que nous nous apprêtons à regarder ce soir va nous intéresser, parce qu’il sait comment les gens en parlent, qu’il calcule et analyse non seulement les comportements de la société, mais aussi les nôtres permettant de situer nos comportements dans l’univers social, explique Schirrmacher. En recueillant de plus en plus de données comportementales et en y appliquant des algorithmes prédictifs de plus ne plus sophistiqués, notre perception de nous-même va se modifier. Alors que pour certains psychologues – comme [7] John Bargh – clament que rien n’est plus important que le libre arbitre, nous sommes confrontés à un avenir où tout va être prévisible par les autres, via le nuage informatique et la façon dont nous sommes liés via l’internet. Les nouvelles technologies, qui sont en fait des technologies cognitives, s’adressent à notre intelligence, à notre pensée et s’opposent désormais à nos façons de penser traditionnelles.

Et Schirrmacher d’en appeler à mieux comprendre les transformations qui se font jours : “Qu’est-ce que Shakespeare et Kafka, et tous ces grands écrivains, ont réellement faits ? Ils ont traduit la société dans la littérature. Ils ont traduit la modernisation dans la littérature… Maintenant, nous devons trouver des personnes qui traduisent ce qui se passe dans la société au niveau des logiciels. Les textes vraiment importants, qui écrivent notre vie aujourd’hui et qui sont, en quelque sorte, les histoires de notre vie sont désormais les logiciels – or ces textes ne sont pas examinés. Nous devrions avoir trouvé les moyens de transcrire ce qui se passe au niveau des logiciels depuis longtemps – comme Patty Maes ou d’autres l’ont fait : juste l’écrire et le réécrire de manière à ce que les gens comprennent ce que cela signifie réellement. Je pense que c’est aujourd’hui une grande lacune. Vous ne pourrez jamais vraiment comprendre en détail comment Google fonctionne, car vous n’avez pas accès au code. On ne nous donne pas l’information pour comprendre.”

Sommes-nous prêts à accepter de constater combien notre fonctionnement personnel est dépendant de notre environnement social ?

[8] Parmi les nombreuses réponses que cet article a suscité, signalons, [9] celle de John Bargh, psychologue et directeur du [10] Laboratoire de l’automatisme pour la cognition, la motivation et l’évaluation à l’université de Yale, qui abonde dans le sens de Schirrmacher.

“J’ai tendance à moins m’inquiéter de la surcharge d’information sur le plan personnel et individuel qu’au niveau sociétal et gouvernemental. Voilà longtemps que le cerveau humain a l’habitude d’être surchargés d’informations sensorielles (…). Le cerveau est habitué à traiter avec des messages contradictoires aussi, ainsi qu’à gérer et intégrer l’activité de nombreux sous-systèmes tant physiologiques que nerveux – mais comme le montre les travaux de [11] Ezequiel Morsella, cela tout en conservant cette gestion hors de notre vue de manière qu’il nous semble ne pas en faire l’expérience.

Nous sommes déjà et depuis longtemps multitâches. Mais nous le faisons (plutôt bien) inconsciemment, non consciemment. Nous sommes moins doués pour le multitâche conscient (comme parler au téléphone quand nous conduisons) en raison des limites de l’attention consciente. A mesure que nous acquérons des compétences, ces compétences requièrent de moins en moins d’attention consciente (…). Conduire un véhicule nécessite de fortes capacités à être multitâche de prime abord, mais cela devient beaucoup moins difficile parce que notre capacité à être multitâche se déplace avec le temps.

Mais Schirrmacher a bien raison de s’inquiéter des conséquences d’une base de connaissances numérisées universellement disponibles, surtout si elle concerne les prévisions de ce que les gens vont faire. (…) La découverte de l’omniprésence des influences situationnelles pour tous les principaux processus mentaux de l’homme nous dit quelque chose de fondamentalement nouveau sur la nature humaine (par exemple comment notre fonctionnement est étroitement lié et adapté à notre environnement physique et social notamment). Il supprime le libre arbitre qui génère les choix et les pulsions comportementales, les replaçant dans le monde physique et social, sources de ces impulsions.

La découverte qu’il est facile d’influencer et de prédire le comportement des gens est désormais exploité comme un outil de recherche parce que nous savons que nous pouvons activer et étudier des systèmes psychologiques humains complexes avec des manipulations très simples. (…) C’est parce que ces études sont relativement faciles à réaliser que cette méthode a ouvert la recherche sur la prédiction et le contrôle du jugement et du comportement humain, et l’a démocratisé (…). Cela a produit une explosion de la connaissance des contingences des réponses humaines à l’environnement physique et social. Et je m’inquiète comme Schirrmacher, parce que nous construisons si rapidement un atlas de nos influences inconscientes que nous pourrons bien les exploiter via des dispositifs de calculs toujours plus rapides alors que les connaissances s’accumulent à un rythme exponentiel.”

Je me connais donc je suis… et c’est tout !

Plus le Web – cette vaste “base de données des intentions”, [12] comme l’a brillamment appelé John Battelle – croît, plus il est difficile de discerner si ces intentions sont les nôtres ou pas, [13] conclut avec raison Nicholas Carr.

Heureusement, [14] tout le monde ne partage pas ce pessimisme. [15] Nick Bilton, professeur à l’université de New York, designer pour le New York Times, répond : “Je suis profondément perplexe devant les penseurs intelligents et novateurs qui pensent qu’un monde connecté est nécessairement un monde négatif. (…) Ce n’est pas notre peur de la surcharge d’informations que fait tergiverser nos égos, mais la crainte que nous soyons en train de manquer quelque chose.”

Qu’est-il important ou pas de savoir demande Frank Schirrmacher. “La réponse est claire et pour la première fois dans nos existences, l’internet et la technologie la rendent possible”, estime Bilton : “c’est l’importance de l’individualisme. Ce qui est important pour moi ne l’est pas pour vous, et vice-versa. Et l’individualisme est l’incarnation du libre arbitre. Le libre arbitre n’est pas un moteur de recommandation, n’est pas un algorithme de Google ou d’Amazon : c’est la capacité de partager nos pensées et nos histoires avec qui souhaite les utiliser pour que nous puissions en retour utiliser les leurs. Ce qui importe c’est notre capacité à discuter et présenter nos points et de vue et écouter les pensées des autres.”

La réponse est forte… mais peut-être un peu courte. En enregistrant toujours plus nos données, en nous permettant [16] de nous documenter plus avant, ces systèmes renforcent certes notre individualisme, mais ils nous rendent aussi plus perméables aux autres, plus conscients de nos influences. Peut-être que cela permettra à certains de mieux y réagir… Mais est-ce que ce sera le cas de tous ?

Lévi-Strauss, sa définition du bricolage concerne la psychanalyse de près

Dès que je l’ai lue, j’ai pensé que sa définition du bricolage concernait la psychanalyse de très près : crise_moderne01_250

« Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâche diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son enjeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie); il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type ».

Claude Lévi-Straus,

La Pensée sauvage, Paris, Ed. Plon, 1960, p 27

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Maladies à vendre

Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions de Christopher Lane, traduit dans l’anglais par François Boisivon, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », 370 p., 26 €.

Maladies à vendre

jeudi 5 mars 2009, par Laurent Lemire

Le londonien Christopher Lane est une personnalité du milieu des sciences humaines aux Etats-Unis. Professeur de littérature à la Northwestern University de Chicago, spécialiste de l’histoire intellectuelle aux XIXe et XXe siècles, il bouscule souvent le conformisme universitaire. Cette fois, il est allé enquêter du côté des laboratoires pharmaceutiques, des agences de pub et de l’administration pour expliquer comment la société invente des maladies pour vendre des médicaments. Résultat, son brillant essai sur la manière dont l’introverti s’est vu requalifié en psychotique léger s’est installé dans les meilleures ventes pendant neuf fois en 2007 et 2008.

Christopher Lane

Dans cette enquête menée tambour battant qui paraît ces jours-ci chez Flammarion [1], il raconte comment des commissions, derrière des portes closes, ont réussi en six ans à transformer un trait de caractère – la timidité – en pathologie après d’épiques batailles de diagnostics. Mais Christopher Lane nous propose aussi de réfléchir sur cette curieuse volonté de soigner « l’anxiété sociale » et sur l’idée même de normalité dans nos sociétés aseptisées. Entretien

L’@mateur d’idées – Vous expliquez très bien comment l’anxiété est devenue une maladie. Mais pourquoi l’est-elle devenue ?

Christopher Lane – En premier lieu, parce que l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association, APA) a ajouté en 1980 la « phobie sociale » à la liste des nouvelles maladies mentales avec des symptômes comme « la peur de manger seul dans un restaurant » ou « la peur de parler en public » ce qui relève exactement de la timidité. Les sociétés de communication et de publicité ont ensuite propagé cette idée dans les médias et les laboratoires pharmaceutiques ont cherché à convaincre le grand public qu’il fallait faire face à une « épidémie de timidité ». C’est ainsi qu’en 1993, le magazine Psychology Today (« Psychologie aujourd’hui ») a qualifié la « phobie sociale » de « trouble de la décennie ». En regardant ce qui s’est passé, je suis étonné de voir comment une si petite preuve scientifique a permis de créer une nouvelle maladie tout en restant imperméable à la véritable tragédie que cela pouvait avoir sur les gens.

Dans un deuxième temps, on comprend que l’APA voulait supprimer la « névrose d’angoisse » de son manuel de diagnostic, parce que le terme de névrose était trop connoté à la psychanalyse et apparemment pas assez scientifique pour elle. Mais son propre procédé relève plus de l’hypothèse que de la science. Après avoir décidé que l’inquiétude était en fait un désordre mental, L’APA a été obligé de redéfinir – en fait à réinventer – tous les aspects de cette inquiétude, y compris sous ses formes relativement légères, en leur donnant des termes psychiatriques. Ainsi, par exemple, elle a créé le désordre de panique, le trouble anxieux généralisé, et la phobie sociale. C’est ainsi que des millions d’Américains, d’Européens, et d’Asiatiques ont pris des médicaments uniquement parce qu’un comité s’était réuni vers la fin des années 70 et que plusieurs psychiatres ont réussi à faire adopter leurs hypothèses comme de nouveaux désordres mentaux. J’ai passé en revue leur correspondance, leurs rapports et souvent leurs débats et je suis obligé de constater que leur justification est aussi mince qu’ inquiétante.

L’@mi – Comment la timidité a-t-elle été perçue avant notre époque moderne ? Était-elle mal ou bien vue ?

C.L. – Pendant les trois dernières décennies, la timidité a été perçue comme une forme fortement fragilisante et cause de grande angoisse et souvent d’accablement. Aux XIX e et XX e siècle, dans l’ensemble, la timidité était assimilée à la modestie, à l’introspection et elle était le plus souvent vue comme un trait de caractère sans importance, voire positif. Aujourd’hui, il est certain que la moitié de ces personnes se définiraient comme timides. C’est infiniment banal de voir les gens décrire leur personnalité désormais. Pourtant, il est intéressant de rappeler qu’avant le XVII e siècle, le mot ne s’appliquait qu’aux animaux – les chevaux, par exemple, étaient ombrageux – et que pendant longtemps, même lorsqu’il s’appliquait aux hommes, il n’a été utilisé que pour décrire des groupes et même des communautés entières jugés discrètes ou retirées. Ainsi, l’idée que la timidité a une dimension pathologique chez l’individu est très récente en effet.

L’@mi – Quelle a été l’importance des laboratoires pharmaceutiques dans ce processus ?

C.L. – Les entreprises pharmaceutiques ont commencé à jouer un rôle significatif vers la fin des années 50 et au début des années 60, quand ils ont commencé à lancer des antidépresseurs et d’autres médicaments psychotropes pour la consommation individuelle plutôt que, comme par le passé, pour de grands hôpitaux psychiatriques gérés par l’Etat. Le Collegium Internationale Neuropsychopharmacologium (CINP) a été formé dans les années 50 et ses premiers congrès ont été organisés par de grandes maisons de l’industrie pharmaceutiques comme Roche, Sandoz et Rhône-Poulenc. Aux Etats-Unis depuis 1997, les entreprises pharmaceutiques ont concentré leurs énormes ressources financières au développement de ces marchés auprès des consommateurs et ils ont dépensé pour cela près de 3 milliards de dollars (2,37 milliards d’euros) chaque année en publicité. La campagne pour la timidité disait : « Et si vous étiez allergique aux gens ? ». Pour le Deroxat, le médicament prescrit dans cette campagne, il en a coûté à GlaxoSmithKline 92,1 millions de dollars (72,7 millions d’euros) en publicité et promotion pour l’année 2000, soit 3 millions de dollars de plus que pour ce qui a été dépensé en faveur du Viagra.

« Et si vous étiez allergique aux gens ? »

L’@mi – Tous les psychiatres américains acceptent-ils le Manuel de Diagnostic de l’APA ?

C.L. – En fait aucun ne l’ accepte. La plupart d’entre eux constatent que le Manuel de Diagnostic pose plus de problèmes qu’il n’en résout, qu’il est peu fiable, contradictoire et envisage des maladies qui n’en sont pas. Mais puisque ce Manuel a été crédité d’une telle autorité par un grand nombre de psychiatres réputés, qu’il est reconnu par les compagnies d’assurance maladie, les tribunaux, les prisons, les écoles et la plupart des professionnels de la santé aux Etats-Unis, ce désaccord est insignifiant et n’entame en rien son prestige. Récemment, tout de même, les médias américains ont commencé à s’intéresser à l’histoire de ce Manuel, à son contenu et se sont posé des questions à son sujet. Mais nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant que l’APA accepte, par exemple, d’effacer des douzaines de maladies douteuses.

L’@mi – Qu’est-ce cela signifie pour notre société moderne ?

C.L. – Cela souligne surtout la puissance incroyable que nous avons accordée à des organismes comme l’APA pour décider du nombre de maladies psychiatriques et comment elles devaient être traitées. Cela s’explique en grand partie en raison des milliards de dollars dépensés chaque année par l’industrie pharmaceutique en publicité pour faire croire aux Américains et aux Européens que la solution à leurs angoisses ou à leurs problèmes quotidiens se trouve dans la médecine, sous la forme de pilules. Nous regardons hors de nous-mêmes pour trouver la solution à nos souffrances et à nos malheurs, souvent parce qu’il est plus simple de croire que nous pouvons trouver un remède chimique plutôt qu’adopter un changement de vie. Je pense que cela à profondément changé notre compréhension de la normalité. À cause de l’APA, de moins en moins de gens peuvent se considérer comme normaux sans avoir besoin d’une aide médicale ou psychiatrique.

L’@mi – Cette attitude représente-elle un danger pour la société ?

C.L. – Aux États-Unis, plus de 67,5 millions de personnes – soit un quart de la population – ont suivi un traitement d’antidépresseurs. Aujourd’hui nous commençons seulement à saisir les effets secondaires de ces drogues à court terme comme le risque d’attaque, de crise cardiaque, d’insuffisance rénale ou d’anomalies congénitale lorsque le traitement est pris pendant la grossesse. Pour le long terme, nous ne disposons pas encore de données sur plusieurs générations tout simplement parce qu’elles n’ont pas encore été étudiées. Je trouve cela franchement alarmant.

Les entreprises pharmaceutiques augmentent la recherche sur leurs produits, mais les échecs ne sont jamais communiqués, ce qui donne l’impression que toutes ces drogues son efficaces. Plutôt que de se sentir concernés par ce qu’ils ignorent sur ces substances, des psychiatres influents aux Etats-Unis continuent de les prescrire massivement aux adolescents et aux jeunes enfants, en déclarant même que bien plus de gens devraient en prendre.

Ils publient dans les grands journaux psychiatriques des déclarations qui proclament « Environ la moitié des Américains remplissent les critères de définition d’un trouble répertorié au DSM-IV », ce qui signifie que la moitié du pays peut-être décrite comme mentalement malade. Ceci aurait pu relever de la science-fiction, mais cela relève maintenant de réalité sociale. Les psychiatres en question ne disent jamais, « vous savez, si nous considérons la moitié du pays comme mentalement malade c’est peut-être que notre Manuel de Diagnostic est douteux, notre pensée fausse, notre recherche imparfaite et nos arguments exagérés. »

Au lieu de cela, ils insistent pour que l’apathie, l’achat compulsif, le « syndrome parental d’aliénation » et l’abus d’internet soient inscrits dans la prochaine édition du Manuel de Diagnostic en 2012. Je pense que de tels dangers parlent d’eux-mêmes.


[1] Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions de Christopher Lane, traduit dans l’anglais par François Boisivon, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », 370 p., 26 €.


« On lance de nouvelles maladies comme on lance une marque de jeans »

Books, l’actualité par les livres, numéro 4, avril 2009

La façon dont nous allons nous sentir mal dans notre peau dans cinq ou dix ans se décide maintenant, dans les bureaux de l’industrie pharmaceutique.

Quelque chose vous a-t-il surpris en lisant l’article de Marcia Angell ?
Non, rien du tout. La corruption systémique qu’elle décrit est bien connue des spécialistes et elle a fait l’objet de plusieurs ouvrages très bien documentés, dont celui de Marcia Angell elle-même. La presse américaine se fait régulièrement l’écho des multiples scandales qui touchent l’industrie pharmaceutique. En fait, tout le monde sait, aux États-Unis, que le prix des médicaments est manipulé de façon éhontée par l’industrie et que le Congrès ferme les yeux. C’est devenu une question hautement politique car, comme l’a souligné récemment le président Obama, c’est l’une des principales raisons du déficit budgétaire américain, puisque l’État fédéral prend en charge les frais médicaux des personnes âgées dans le cadre du programme « Medicare ».
Dans un article récent intitulé « Maladies à vendre », vous présentez notamment le cas de la « fibromyalgie » (1). Pouvez-vous en dire deux mots ?
La fibromyalgie est caractérisée notamment par des douleurs musculaires diffuses et chroniques d’origine inconnue. La plupart des spécialistes s’accordent à y voir un syndrome psychosomatique aux limites extrêmement floues, qui chevauche la dépression et d’autres syndromes comme la fatigue chronique ou le côlon irritable. L’industrie pharmaceutique n’a joué aucun rôle dans la genèse de ce syndrome relativement confidentiel à la fin des années 1980, mais elle s’y intéresse beaucoup à présent car il correspond à un marché très rentable, celui des douleurs chroniques. On assiste donc actuellement au recyclage de plusieurs médicaments antalgiques ou antidépresseurs en médicaments anti-fibromyalgie. La fibromyalgie est un exemple typique de « maladie » promue artificiellement par les laboratoires pour vendre des molécules qu’ils pourraient tout aussi bien commercialiser pour d’autres maladies, réelles ou fabriquées. Ce sont des décisions marketing de ce type qui sont à l’origine de la promotion, voire du lancement, d’autres « maladies » récentes, comme la dépression, les crises de panique, l’anxiété sociale, le trouble bipolaire infantile, l’hyperactivité avec trouble de l’attention, le syndrome métabolique, le trouble dysphorique prémenstruel, le dysfonctionnement érectile, etc.
Vous citez le psychiatre britannique David Healy : « Supprimez les dix ou même les vingt médicaments qui se vendent le plus dans les pharmacies, la santé publique n’en serait pas affectée d’un iota. » Est-ce à dire que la plupart des médecins sont manipulés par l’industrie pharmaceutique ?
Healy fait référence ici aux lifestyle drugs. Ces médicaments dits « de confort » traitent des états chroniques qui ne sont pas des maladies à proprement parler – le surpoids, l’insomnie, la ménopause, la dépendance à la nicotine, le cholestérol, l’hypertension, etc. (voir encadré). Ce sont ces médicaments-là que l’industrie pharmaceutique développe en priorité, car ils sont beaucoup plus rentables que des médicaments traitant des maladies aiguës et ponctuelles ou des maladies « orphelines » qui touchent de rares personnes, ou bien encore des maladies tropicales qui affectent des millions d’individus trop pauvres pour payer. À ce niveau-là, il importe peu que les médecins soient manipulés ou non, car les choix commerciaux qui déterminent en amont la recherche et le développement (R&D) des médicaments leur échappent complètement. Ce n’est, bien entendu, pas l’intérêt des patients qui guide la R&D pharmaceutique, mais celui des actionnaires.
Vous écrivez : « L’augmentation de la dépression durant les années 1990 ne fait que refléter celle des prescriptions d’antidépresseurs par les médecins généralistes et celle, astronomique, des profits des labos qui les produisaient. » Mais on connaît des épidémies de troubles mentaux qui ne peuvent pas être rattachées à l’industrie pharma¬ceu¬tique. Comment faire la part des choses ?
Le champ « psy » a toujours connu des modes et des épidémies, certaines formes de troubles mentaux tenant le haut du pavé pendant un certain temps pour ensuite céder la place à d’autres. Cela vient du fait que, à l’exception des psychoses, la plupart des troubles mentaux ne sont pas de véritables maladies. Pour le dire très vite, ce sont des manières d’être et de se présenter à autrui, des « idiomes » destinés à communiquer un mal-être et une demande de prise en charge. Il est donc normal que ces idiomes se modèlent sur les attentes de la société et des hommes-médecine au sujet de la bonne façon d’être « malade ». En ce sens, la demande symptomatique s’adapte à l’offre thérapeutique et change avec elle. Ce mécanisme a toujours existé, mais il est à présent exploité, avec un cynisme sidérant, par les départements marketing des grands laboratoires. Ils ont même un nom pour cela, le condition branding : on lance de nouvelles maladies comme on lancerait une marque de jeans, afin d’accrocher une clientèle à tel ou tel nouveau médicament, jusqu’à ce que le brevet de celui-ci tombe en désuétude – après quoi on recommence avec une autre maladie et un autre médicament. Très peu de gens en ont conscience, mais la façon dont nous allons nous sentir mal dans notre peau dans cinq ou dix ans se décide aujourd’hui dans des bureaux en fonction de stratégies industrielles et commerciales. Le « psycho-pouvoir » de l’industrie pharmaceutique est aussi irrésistible qu’il est invisible.
Dans son livre, Marcia Angell constate que le processus de corruption de la recherche médicale américaine ne s’est vraiment engagé qu’après le vote en 1980 du Bayh-Dole Act, loi encourageant les universités et les petites entreprises à tirer profit des découvertes issues du financement public. Faut-il admettre qu’en dernière analyse le mal vient du Congrès ?
Ce n’est un secret pour personne que le lobby pharmaceutique est l’un des plus puissants à Washington (189,1 millions de dollars dépensés en lobbying par les firmes en 2007) et qu’il fait depuis longtemps la pluie et le beau temps au Congrès. Le Bayh-Dole Act a en effet joué un rôle très important dans la transformation des centres de recherche universitaires en entreprises commerciales travaillant en partenariat avec l’industrie et dans la mainmise des compagnies pharmaceutique sur la santé. Le vote de cette loi a coïncidé avec le début de l’ère Reagan et de la dérégulation. C’est dans ce modèle du laisser-faire économique, qui a depuis envahi la planète avec les conséquences désastreuses que l’on sait, qu’il faut chercher la raison profonde de la « privatisation » de la médecine.
Comment expliquer que la Food and Drug Administration ait accepté que l’industrie puisse faire de la publicité pour ses médicaments, directement auprès du grand public ?
La FDA dépend pour moitié de son budget des sommes que lui versent les laboratoires pour évaluer les médicaments qu’elles lui soumettent pour approbation. Voilà la réponse à votre question : la FDA est financée par l’industrie qu’elle est censée réguler ! De plus, les experts auxquels elle fait appel sont inévitablement liés d’une façon ou d’une autre aux firmes, puisqu’il est quasiment impossible de faire de la recherche de pointe en médecine sans cela. Dans ce domaine, les conflits d’intérêts ne sont pas l’exception, ils sont la règle.

Les problèmes décrits dans l’article de Marcia Angell valent-ils aussi pour l’Europe ?

Il y a bien sûr des différences non négligeables selon les continents et les pays. Le prix des médicaments est régulé dans les pays européens et la publicité directe auprès des consommateurs n’y est pour l’heure pas autorisée, malgré les efforts des lobbyistes auprès de l’Union européenne. Mais, dans l’ensemble, le modèle commercial des laboratoires est le même partout. Il faut bien voir que la moitié des grandes firmes pharmaceutiques ont leur siège social en Europe et il s’agit de toute façon de multinationales dont les stratégies sont planétaires. Les sommes fabuleuses qu’elles dépensent en marketing, en lobbying et en transferts de technologie corrompent le champ médical au niveau mondial, à une profondeur qui va bien au-delà des cas de corruption caractérisée qui font la Une des journaux.
À propos d’un autre livre dénonçant la corruption de la recherche médicale (2), un spécialiste écrivait dans la prestigieuse revue Science : « Du point de vue de la politique à mettre en œuvre, la question clé est : quel est le résultat net des relations entre l’industrie et le corps médical ? Dans quelle mesure les bénéfices l’emportent-ils sur les risques et vice versa ? Pour l’heure, les données empiriques permettant de répondre font défaut. Le débat est donc principalement éthique. » Que pensez-vous de ce point de vue ?
Ce débat est tout sauf philosophique. Lorsque des compagnies cachent délibérément les effets secondaires de leurs médicaments et/ou vantent ceux-ci auprès de patients pour lesquels ils ne sont pas indiqués, c’est la santé des populations qui est en jeu. Ce n’est par pour rien que des géants de l’industrie comme Eli Lilly, Merck ou Pfizer ont été condamnés ces dernières années à payer au total plusieurs milliards de dollars à cause de leurs pratiques de marketing illégales : des gens sont morts ou ont vu leur santé gravement compromise. La question est de savoir si l’intérêt des entreprises coïncide avec l’intérêt public. C’est ce que voudrait nous faire croire l’idéologie du laisser-faire économique, mais il suffit d’ouvrir le journal pour avoir toutes les « données empiriques » prouvant le contraire ! Il ne s’agit pas de dire que
les compagnies pharmaceutiques sont toutes des entreprises criminelles et qu’elles ne cherchent pas à produire des médicaments efficaces, mais il est clair qu’entre le bien des patients et le bien des actionnaires elles choisiront toujours ce dernier.
Un philosophe américain suggère de ne pas prendre le risque d’entraver l’innovation en étouffant les entreprises sous un amas de réglementations, de laisser cette « science postacadémique » se développer, mais de favoriser massivement, par ailleurs, la recherche désintéressée (3). Que pensez-vous de cette suggestion ?
Elle me semble d’une grande naïveté car, en réalité, l’industrie n’est pas ou n’est plus innovante. Tous les observateurs s’accordent pour le dire : la plupart des médicaments produits ces vingt dernières années sont des me too (moi aussi), c’est-à-dire des versions à peine différentes de médicaments déjà disponibles sur le marché. Les rares exceptions ont le plus souvent été découvertes dans des centres de recherche universitaires avant d’être vendues à l’industrie. Celle-ci consacre en moyenne deux fois et demie plus d’argent au marketing qu’à la R&D, à quoi il faut ajouter que celle-ci est elle-même très souvent du marketing déguisé en science. Ce modèle de développement a été extrêmement rentable pendant vingt ans, mais il est désormais à bout de souffle et il va sans doute imploser à terme, car le marketing ne suffit plus à cacher que le roi est nu et que la société paye beaucoup plus à l’industrie qu’elle ne reçoit en échange. Comme dans le cas du système financier, on s’apercevra alors qu’on ne peut pas faire confiance aux intérêts privés pour prendre en compte l’intérêt public et qu’une régulation véritablement indépendante est nécessaire pour nous protéger de l’appât du gain de quelques-uns.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

Notes

1| XXI, n° 4, octobre 2008.

2| Il s’agit du livre de Jerome Kassirer, évoqué dans notre encadré

3| John Ziman, « Non-instrumental Roles of Science », Science and Engineering Ethics, vol. 9 (2003).

Bibliographie

Ouvrages en français
– Philippe Pignarre, Le Grand Secret de l’industrie pharmaceutique, La Découverte, 2004. Le point de vue d’un ancien de Synthélabo.
– Jean-Claude St-Onge, L’Envers de la pilule. Les dessous de l’industrie pharmaceutique, Écosociété. L’analyse d’un Québécois.
– Dirk Van Duppen, La Guerre des médicaments. Pourquoi sont-ils si chers ?, Aden, 2004. L’analyse d’un Belge.
Ouvrages en anglais
– Fran Hawthorne, Inside the FDA. The Business and Politics Behind the Drugs We Take and the Food we Eat (« À l’intérieur de la FDA. L’argent et la politique derrière les médicaments que nous prenons et la nourriture que nous mangeons »), Wiley, 2005.
– Sheldon Krimsky, Science in the Private Interest. Has the Lure of Profits Corrupted Biomedical Research? (« Science et intérêt privé. L’appât du gain a-t-il corrompu la recherche médicale ? »), Rowman and Littlefield, 2004.
– Ray Moynihan et Alan Cassels, Selling Sickness. How the World’s Biggest Pharmaceutical Companies are Turning us all into Patients (« Maladies à vendre. Comment les plus grandes compagnies pharmaceutiques nous transforment tous en patients»), Nation Books, 2006.

Villejuif: enquête sur une folie enfermée à double tour

Voici un article de Carine Fouteau qui permet d’entrevoir dans quel état d’esprit se trouve le personnel “soignant” d’une UMD (Villejuif).

J’en retire surtout le point suivant: ce personnel soignant est pris dans un logique très spéciale. Il s’agit pour eux de faire en sorte que les personnes qui y sont hospitalisée “n’aient pas envie de revenir» et de leur “ faire reconnaitre” les actes (dangereux) qu’ils ont commis. Cela choque car ce traitement consiste donc à administrer le dégoût et obtenir l’aveu. Soit: une confusion des genres…

Comme le fait remarquer, à juste titre, le journaliste: “ On s’étonne de ce que les malades soient définis uniquement par les risques qu’ils présentent sans que ne soit évoquée leur souffrance “.

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Par Carine Fouteau, article publié sur Mediapart.fr

“ L’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud, à Villejuif dans le Val-de-Marne, conserve l’allure de l’hospice d’aliénés qu’il fut lors de sa création à la fin du XIXe siècle. Imposantes bâtisses en pierres, allées de platanes, pelouses encadrées de buis, sensation de silence et d’espace sous contrôle. Ses portes s’ouvrent sur un monde clos. Au fin fond du parc, se trouve l’unité pour malades difficiles (UMD) Henri-Colin, quatre pavillons entourés de murs rehaussés de parois obliques.

Forteresse médicalisée ou prison dans l’asile, on hésite. À l’intérieur, des hommes et des femmes envahis de telles bouffées délirantes qu’ils ont pu tuer père et mère, des paranoïaques suicidaires ou des patients «agités» et «perturbateurs». De l’extérieur, seuls sont visibles des bouts de toits et de grillages, des lucarnes obstruées et des éclairages puissants. Au-delà, la ville reprend ses droits, avec précaution. L’hôpital est séparé des barres d’immeubles, au loin, par un parterre de tombes en enfilade: le cimetière municipal.

Après le meurtre, fin 2008, dans les rues de Grenoble d’un étudiant par un patient schizophrène, Nicolas Sarkozy déclare vouloir multiplier les UMD, au risque de faire d’un cas particulier un problème de société et d’assimiler maladie mentale et délinquance. À quoi ressemblent ces lieux «haute-sécurité» où sont enfermés ces «fous dangereux» dont la société veut se protéger? Dans quelles conditions sont-ils retenus? De quels recours disposent-ils pour faire valoir leurs droits?

Ce mercredi après-midi de mars, la porte de l’UMD Henri-Colin s’entrouvre. On entre. «Visite» encadrée par la médecin-chef par intérim, Magali Bodon-Bruzel, à l’air sévère et affairé. Interdiction de noter les noms des patients et les raisons de leur internement.

Dans le pavillon des femmes, Sophie G. est assise seule à sa table, les autres pensionnaires l’écoutent. «C’est un coup monté de ma famille! Je suis là, sans raison depuis trois mois. Personne ne vient me voir. À Noël, j’ai eu une boîte de chocolats, c’est tout. On me les a donnés au compte-gouttes!» Le ton est vindicatif. C’est l’heure du dîner. Sophie brandit la barquette en plastique qui contient son repas, une viande en sauce marron. «On bouffe rien, ici, on crève la dalle du matin au soir, tout le monde a faim! C’est un camp de la mort! À l’armée, au moins, ils ont double ration…»

Les mots s’entrechoquent. «C’est des couilles, ça, des couilles, oui, regardez!» L’infirmier rectifie. «Mais non, c’est du rein, Sophie, des rognons, ça n’a rien à voir…» «C’est un coup monté, reprend-elle, on me martyrise! persécute! torture! harcèle! sadise! On subit des abus de pouvoir, de confiance et de conscience! Mais pas de trace de connaissance, là-dedans!» De nouveau, l’infirmier l’interrompt. «La visite doit se poursuivre. La journaliste s’en va, voilà, elle s’en va.»

Cet épisode a lieu à l’issue de trois heures au cours desquelles Magali Bodon-Bruzel, porte-clefs en main, ouvre et referme à double tour des portes, une multitude de portes. «Ici, c’est la culture du verrou», dit-elle, laconique. Dans cette unité pour malades difficiles, comme dans les quatre autres dispersées en France, sont retenus des malades mentaux considérés comme dangereux pour la société. Des auteurs d’homicides hantés par des voix divines cohabitent avec des automutilateurs chroniques et des personnalités convaincues qu’elles sont persécutées. La majorité d’entre eux souffrent de schizophrénies et de troubles de la personnalité.

«Ils sont presque tous passés à l’acte, indique la psychiatre, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils aient tué qui que ce soit.» En plus de son poste à l’UMD, où elle travaille depuis huit ans, Magali Bodon-Bruzel est chef du service médico-psychologique régional de la prison de Fresnes. Dans cet établissement pénitentiaire, elle participe, «sans état d’âme» dit une consœur, à la création du premier centre fermé post-peine.

Etat dangereux majeur?

Dans le bureau de Magali Bodon-Bruzel, portes capitonnées, 17 heures.
— À quoi reconnaît-on un malade «difficile»?

Difficile, ce n’est pas un très bon terme. La réalité, c’est que ce sont des malades mentaux qui présentent un danger pour autrui et, plus rarement, pour eux-mêmes. On les définit par leur dangerosité. Un texte régit les UMD, c’est l’arrêté du 14 octobre 1986. Il dit que les patients présentent ‘un état dangereux majeur, certain ou imminent, incompatible avec leur maintien dans une unité d’hospitalisation’ classique.

— Et l’approche médicale, que dit-elle?

Il y a des critères cliniques, évidemment. Ce sont des malades violents, pour lesquels la violence a le plus souvent déjà été accomplie. Qu’ils viennent d’hôpitaux psychiatriques ou de prison, dans un cas comme dans l’autre, les personnels soignants ne parviennent plus à les maîtriser. Ils les renvoient vers nous. Par exemple, on ne va pas accueillir quelqu’un pour une baffe ou une altercation. En revanche, celui qui essaie de planter sa fourchette dans l’œil d’un autre, on le prend. Quand ils sont dangereux, en général, ils ne reconnaissent pas leur acte, en lien avec la maladie mentale. Soit ils ne reconnaissent pas leur maladie, soit ils refusent les soins, soit les soins sont inefficaces, on dit qu’ils sont chimio-résistants. Prenons l’exemple d’un patient délirant qui a commis un acte violent. S’il continue à délirer et que son traitement ne marche pas, on a tout lieu de penser qu’il risque de recommencer, c’est ce type de personnes qui viennent ici.

Notion subjective, la dangerosité recouvre différentes situations selon qu’elle est considérée sous l’angle psychiatrique (risque de passage à l’acte lié aux troubles mentaux) ou criminologique (risque de commettre un délit ou un crime). On perçoit des glissements, y compris dans les propos des soignants. On s’étonne de ce que les malades soient définis uniquement par les risques qu’ils présentent sans que ne soit évoquée leur souffrance.

S’ils ont des effets «apaisants», les traitements servent en priorité à «réduire les comportements violents» et à «faire reconnaître, par le patient, les actes qu’il a commis».

— La violence ne se retourne-t-elle pas le plus souvent contre les malades eux-mêmes, comme c’est le cas en prison?

Des suicides, il y en a, mais c’est rare car le système de surveillance est très fort et les locaux très sécurisés. Il y a des grands automutilateurs, des gens qui avalent tout, mais ça aussi c’est rare, même s’il y en a une chez les femmes en ce moment. Le plus souvent, l’agressivité s’exerce contre les infirmiers et les aides-soignants.

La violence, pas toujours symbolique, exercée sur les patients par l’institution, voire le personnel, est passée sous silence. On l’apprendra par la suite, les pratiques de vexation, d’humiliation et de maltraitance, signalées par plusieurs témoins, sont étouffées par une «loi de l’omerta» à l’œuvre dans certains services.

L’UMD Henri-Colin dispose de 80 lits. Des hommes mais aussi quelques femmes. Seules deux UMD en France accueillent des femmes. Taux d’occupation: 100%. Durée moyenne de séjour: 300 jours. Plusieurs années pour les uns (certains y sont restés plus de vingt ans), quelques mois pour les autres. «C’est toujours plein, dit Magali Bodon-Bruzel. On attribue des numéros aux patients pressentis pour sortir. Quand il y a une entrée, on regarde si le premier sur la liste est prêt à partir. On se débrouille. À nous de ne pas nous endormir: si un traitement ne marche pas, il faut changer de molécule.» Équipe médicale et administrative: une petite centaine de personnes, «le même effectif la semaine et le week-end».

Placés là d’office, par arrêté préfectoral, les patients viennent d’hôpitaux psychiatriques (80%) ou de prisons (20%). Privés de liberté, ils sont soumis au régime de l’hospitalisation sous contrainte et non de l’enfermement carcéral. Les dossiers sont présentés par des médecins hospitaliers et acceptés, ou refusés, à l’UMD par des confrères. «La procédure est encadrée, ce ne sont ni des juges, ni des procureurs, ni des policiers qui nous les envoient», insiste-t-elle.

Les demandes d’enfermement («trois ou quatre par semaine») excèdent les sorties («une ou deux par semaine»). La file d’attente s’allonge. La pression politique exercée via les préfets au nom de la lutte contre la récidive est telle que de plus en plus de personnes ayant bénéficié de non-lieux psychiatriques sont orientées vers ce type de structures même si elles ne présentent plus de signes de dangerosité.

Camisoles, électrochocs, pantoufles

On sort du secteur administratif pour entrer dans la zone réservée aux patients et aux infirmiers. Portes, clefs. D’un bâtiment à l’autre, la psychiatre, pragmatique, détaille l’organisation «séquentielle» des soins. Trois pavillons pour trois états, du pire au mieux. Plus un réservé aux femmes. D’aspect vieillot, ils ont, pour partie tout du moins (on n’a pas pu aller partout), été rénovés, couleurs crème au mur à l’effet aseptisant, surfaces lisses, odeurs d’hôpital, sons assourdis, sauf quand ça dégénère.

Le pavillon 38, c’est là que débarquent les nouveaux arrivants, «en état clinique aigu». Une vingtaine d’hommes, cheveux ras, jogging bleu, pantoufles, l’air ailleurs, réunis dans une pièce commune. La télévision est allumée, mais personne n’y prête attention. Certains déambulent, d’autres sont assis par terre, en attendant le dîner. Aucun signe de délire ou d’angoisse. Dehors, dans une cour grillagée, quelques-uns sont attablés sur un mobilier arrimé au sol. Impossible de déplacer une table ou une chaise.

«Tout est ultra sécurisé, répète Magali Bodon-Bruzel, y compris les vêtements et les chaussons qui n’ont pas de cordons.» Les patients l’interpellent pour savoir quand est-ce qu’ils vont sortir de cet espace au vide assourdissant. «Pas tout de suite», pas de date de sortie, pas de décompte possible. Assommés par les médicaments, qu’on leur donne quatre fois par jour en veillant à ce qu’ils ne les recrachent pas, ils n’ont rien à faire, à part dormir, se vêtir et se dévêtir (en slip dans le couloir, sans intimité), se nettoyer, manger (à la cuillère, sans couteau ni fourchette), fumer des cigarettes à heure fixe et regarder la télévision quand c’est autorisé. Aucune activité thérapeutique n’est prévue, ils ne sont pas là pour ça.

«L’objectif est de réduire les comportements violents et qu’ils n’aient pas envie de revenir», prévient la psychiatre. Dans les chambres, individuelles, auxquelles ils n’ont accès que pour dormir et faire la sieste, il n’y a rien, aucune affaire personnelle, aucun vêtement, juste un lit, un lavabo, une douche et un WC. Lumière, ouverture de la fenêtre et de la porte, tout est actionné de l’extérieur par l’équipe soignante. La nuit, ils sont bouclés à double tour, dans «leur» chambre, dans «leur» pavillon et dans l’UMD.

Camisoles et électrochocs font partie des meubles. Ici, on préfère dire «contention» et «sismothérapie», comme pour atténuer la violence de leur usage. Un infirmier, Patrice Chignac, précise qu’une personne peut être attachée «au maximum 48 heures, avec une poche à urine». «Avant, ajoute-t-il, on leur croisait les bras pour les attacher, c’était pire. Ils pouvaient rester comme ça une semaine et ils se faisaient sur eux. Heureusement, cela a été aboli il y a dix ans.» Il évoque aussi l’existence de «ceintures de force», utilisées pour les sorties hors de l’UMD, «une large ceinture en cuir avec des lanières pour attacher les poignets le long du corps».

Selon Magali Bodon-Bruzel, «contention et sismothérapie sont utilisées en dernier recours quand les médicaments ne suffisent plus. Lorsqu’ils sont réalisés avec professionnalisme et calme, ils peuvent être très efficaces». On n’en saura pas plus sur la régularité et les effets secondaires.

«En 1945, dit-elle, on faisait des électrochocs à tour de bras et on utilisait les camisoles très couramment. Que pouvait-on faire d’autre? Aujourd’hui, les traitements chimiothérapiques se sont beaucoup développés. La sécurisation des lieux passe aussi par là. C’est important, parce qu’avant les équipes étaient pléthoriques, c’est comme ça qu’ils géraient les patients. Maintenant, les soignants sont moins nombreux, heureusement que les traitements sont plus efficaces.» Comme si le développement des neuroleptiques, à partir des années 1970, avait permis de compenser la réduction des effectifs liée aux plans d’économies budgétaires successifs.

«Nous sommes des prestataires de service»

Quand «ils vont mieux», les patients du 38 sont transférés au pavillon 37. On sort, sans repasser devant les retenus. On traverse cinquante mètres de pelouse, 18 heures, au pas de course, pas le temps de s’épancher.

— Ces personnes ont-elles une chance, un jour, de retrouver une place dans la société?

Ce n’est pas qu’on s’en fiche, mais, franchement, on n’a pas le temps de s’occuper de savoir ce qu’elles deviennent. Quand elles sortent, notre mission est terminée. Nous sommes des prestataires de service. L’UMD fonctionne en dérivation des secteurs psychiatriques, on prend les patients à un moment donné, pour un soin intensif parce qu’ils sont dans une situation clinique particulière. Quand ils vont mieux, ils retournent d’où ils viennent, en hôpital psychiatrique ou en prison, sauf si leur peine s’est achevée entre-temps. Après, on n’en entend plus parler.

Avant d’ouvrir la porte du pavillon 37, la médecin-chef demande de ranger l’enregistreur «pour ne pas attirer l’attention». Dans la pièce commune, petite, plafond bas, l’atmosphère est moins lourde et moins tendue, plus familière. Musique en fond sonore, deux patients jouent au ping-pong, décorations aux murs. Mais le sentiment d’étouffement et de lassitude persiste. Pas assez de chaises pour tout le monde, certains tournent en rond, d’autres s’adossent au mur.

Les dix-sept résidants ne sont plus en jogging bleu. Ici, ils sont autorisés à revêtir leurs tenues «civiles». Comme au 38, ils interpellent la médecin-chef sur leur date de sortie. «Leur obsession», dit-elle. «Dans leur chambre, ils ont le droit d’écouter leur mp3, ils peuvent avoir des livres ou des magazines. Après, pour leurs affaires de toilette, c’est le strict minimum. S’ils veulent écrire, ils doivent nous demander des feuilles et des crayons. Ça peut être dangereux un crayon», dit l’un des infirmiers.

Le personnel soignant («au moins deux hommes sur quatre») explique la mission de ce pavillon «intermédiaire». Il s’agit de «travailler avec les patients pour leur faire admettre leur maladie et leurs actes». Des «activités» (jeux de société, dessins) et des soins psychologiques et psychomoteurs sont prévus.

Belle-Épine

Dernière étape avant la sortie, le pavillon 35. Une vingtaine d’hommes sont là encore regroupés dans une salle commune. Il est presque 19 heures, préparation du dîner. La télé est allumée. La journée reste ritualisée, mais l’étau se desserre un peu. Le mobilier n’est plus scellé au sol, les affaires personnelles sont rapatriées dans les chambres. La nuit, ils sont toujours enfermés à clef, mais ils peuvent ouvrir et fermer eux-mêmes la lumière. «C’est le dernier maillon de la chaîne, indique l’un des infirmiers de service ce soir-là. La crise, la violence est passée. Si possible, on fait en sorte qu’ils adhèrent aux soins, qu’ils critiquent ce qu’ils ont fait, qu’ils reconnaissent leur état de santé, ce serait un miracle, mais bon.»

De l’autre côté de la cour, les patients ont accès, de temps en temps, à une «salle-cinéma» munie d’un grand écran de télévision. «C’est à eux de se mettre d’accord sur le programme télé, s’ils n’y arrivent pas, c’est nous qui tranchons.» Dans un coin, un vélo d’appartement et un baby-foot. «L’une de leurs principales revendications est de pouvoir regarder le film du soir, dit l’infirmier, mais ce n’est pas permis. Sinon, ils se plaignent aussi beaucoup de l’alimentation, ils trouvent qu’il n’y en a pas assez et que ce n’est pas bon.»

Comme «activité», ils ont la possibilité de se rendre à l’«atelier reliure», situé dans un bâtiment à quelques mètres de là. Un grand espace vitré, à l’étage, équipé de tables hautes et de toutes sortes de machines et de fournitures de bureau, y compris des objets tranchants comme des cutters et des ciseaux. Encadrés par des intervenants, ils y font des travaux manuels.

«Ils collent, ils plient, ils découpent, ils reçoivent des consignes, énonce fièrement la psychiatre, ils travaillent ensemble, ils aiment beaucoup venir ici. Comme ils ont des traitements forts, c’est bien qu’ils se bougent. Pour les infirmiers, c’est un lieu d’observation sur leur état de santé, leur capacité à être à plusieurs.» Cela s’appelle l’«ergothérapie». Les patients, en revanche, sont privés d’exercice physique: la salle de sport n’est pas utilisée, en raison du manque de personnel.

Le grand jour, c’est celui du permis de sortie. En fin de parcours, chaque patient, chaperonné par trois infirmiers, a le droit à une visite hors les murs. «En général, ils vont à Belle-Épine [le centre commercial du Val-de-Marne] pour manger au restaurant chinois et s’acheter des affaires», indique Magali Bodon-Bruzel. «Cela permet de voir si les patients sont prêts à quitter l’UMD.» La commission du suivi médical, composée d’«experts indépendants» (*), peut alors décider de les libérer, ou pas.

Au cours de l’internement, tout dérapage est sanctionné. Le pavillon 35 est équipé de «chambres d’apaisement» en cas de bouffée délirante ou d’accès de violence. «Certains se pensent près de la sortie et se remettent à déconner. On les place là deux, trois heures dans la journée, dit un infirmier, comme ça ils récupèrent un peu, et nous, ça nous soulage.»

Le tarif est plus élevé si un aide-soignant, pire, un médecin, est pris à partie (retour au 37, voire au 38). Lorsqu’ils sont autorisés à partir, la parenthèse est refermée, retour à la case départ, ce qui pour un «processus de soin» semble paradoxal. L’équipe n’en entend parler qu’en cas de récidive, s’ils sont de nouveau jugés ingérables ou dangereux. «Quelques-uns reviennent, dit la chef de l’unité, mais ce n’est pas la majorité. Ce n’est jamais bon, parce qu’ils reviennent, ils se sentent chez eux, ça ne leur fait plus rien. Comme la règle sécuritaire est très stricte à Henri-Colin, normalement, ce qui est opérant, c’est qu’ils évitent d’y revenir.»

La boucle est bouclée. Ce mercredi de mars, la nuit est tombée. On s’apprête à prendre congé. Un dernier tour de clef, et l’on se retrouverait dehors. Mais la clef se bloque dans l’ultime serrure. Impossible de la décoincer, léger affolement, la psychiatre sort son téléphone pour appeler à l’aide. Un infirmier accourt, au bout d’un instant, il parvient à déverrouiller la porte. Quelques minutes, ce n’est pas long, mais cela semble une éternité.

(*) La commission du suivi médical est composée du médecin inspecteur de la santé de la direction départementale des affaires sanitaires et sociales chargé des problèmes de santé mentale et de trois psychiatres hospitaliers, qui n’exercent pas dans l’UMD “.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/260509/villejuif-enquete-sur-une-folie-enfermee-double-tour

Liens:
[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/carine-fouteau
[2] http://www.mediapart.fr/diaporama.php?d=20090522UMDdiapo&t=caf3a0f7a32a4caeeed4ed34d9ecb9ea
[3] http://www.mediapart.fr/files/UMDarrete.pdf
[4] http://www.mediapart.fr/files/santementale.pdf
[5] http://www.santementale.fr/index.php?option=com_virtuemart&page=shop.product_details&flypage=shop.flypage&category_id=7&product_id=267&Itemid=66
[6] http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=JFP&ID_NUMPUBLIE=JFP_019&ID_ARTICLE=JFP_019_0019
[7] http://books.google.fr/books?id=rNikL7FzZIgC&printsec=frontcover&dq=Les unités pour malades difficiles&ei=WST4ScfjAZ2EyASvwbWcBQ#PPA6,M1
[8] http://pagesperso-orange.fr/psycause/004/quelle_peut_etre_la_place_004.htm
[9] http://www.dailymotion.com/video/x5rra9_berurier-noir-pavillon-36_music
[10] http://www.paroles-de-chanson.eu/imprimer-paroles-de-chanson-berurier-noir/pavillon-36.pdf
[11] http://paroles-de-chansons.abazada.com/
[12] http://www.santementale.fr/index.php?option=com_virtuemart&page=shop.product_details&flypage=shop.flypage&category_id=7&product_id=9402&Itemid=66
[13] http://champpenal.revues.org/document6183.html
[14] http://champpenal.revues.org/document6013.html
[15] http://www.vacarme.org/article1490.html

L'amendement modifiant l'article 52 de la loi du 9 août 2004 relatif au titre de psychothérapeute, a été adopté par l'Assemblée nationale le jeudi 5 mars 2009

L’amendement proposé par le gouvernement, ci-dessous, modifiant l’article 52 de la loi du 9 août 2004 relatif au titre de psychothérapeute, a été adopté par l’Assemblée nationale en première lecture le jeudi 5 mars 2009 à 23h47.
La ministre de la Santé Roselyne Bachelot a personnellement présenté cet amendement à l’Assemblée.
M. Le Guen pour le Groupe socialiste est brièvement intervenu pour soutenir cet amendement, en indiquant que « l’on arrivait enfin à quelque chose de structuré concernant le titre de psychothérapeute ». Il n’y pas eu d’autre intervention à propos de cet amendement, hormis celle du rapporteur qui a soutenu aussi cet amendement.
L’urgence ayant été déclarée par le gouvernement sur la loi de "réforme de l’hôpital" ("HPST"), il n’y aura qu’une seule lecture dans chaque chambre. Il reste l’examen au Sénat.

(Information diffusée et commentée par François-Régis Dupont Muzard).

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Amendement permettant l’application des dispositions des deux derniers alinéas de l’article 99 du Règlement

APRÈS L’ART. 22

N° 2083 Rect.

ASSEMBLÉE NATIONALE

5 mars 2009


RÉFORME DE L’HÔPITAL – (n° 1210)

Commission Gouvernement AMENDEMENT N° 2083 Rect. présenté par le Gouvernement

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ARTICLE ADDITIONNEL APRÈS L’ARTICLE 22, insérer l’article suivant :

Les troisième et quatrième alinéas de l’article 52 de la loi n° 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique sont remplacés par quatre alinéas ainsi rédigés :

« Un décret en Conseil d’État précise les modalités d’application du présent article et les conditions de formation théorique et pratique en psychopathologie clinique que doivent remplir l’ensemble des professionnels souhaitant s’inscrire au registre national des psychothérapeutes. Il définit les conditions dans lesquelles les ministères chargés de la santé et de l’enseignement supérieur agréent les établissements autorisés à délivrer cette formation.

« L’accès à cette formation est réservé aux titulaires d’un diplôme de niveau doctorat donnant le droit d’exercer la médecine en France ou d’un diplôme de niveau master dont la spécialité ou la mention est la psychologie ou la psychanalyse.

« Le décret en Conseil d’État définit les conditions dans lesquelles les titulaires d’un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l’article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d’ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations peuvent bénéficier d’une dispense totale ou partielle pour la formation en psychopathologie clinique.

« Le décret en Conseil d’État précise également les dispositions transitoires dont pourront bénéficier les professionnels justifiant d’au moins cinq ans de pratique de la psychothérapie à la date de publication du décret. ».

EXPOSÉ SOMMAIRE

Compte tenu de la sensibilité des troubles qu’ils cherchent à améliorer, qui touchent à l’intimité psychique et relationnelle de l’individu souvent en situation de grande vulnérabilité, les psychothérapeutes doivent disposer d’un haut niveau de connaissance et de compétence pour prendre en charge de façon adaptée les personnes qui ont recours à eux.

C’est pourquoi il est apparu indispensable que toutes les personnes qui utilisent le titre de psychothérapeute aient suivi au cours de leur cursus, une formation théorique et clinique de psychopathologie clinique. Les concepts et approches qui seront développées dans cette formation exigent, pour leur bonne compréhension, un niveau élevé universitaire de type Master 2 de psychologie ou de psychanalyse ou Doctorat de médecine.

Les professionnels qui, dans leur cursus de formation initiale, auront déjà suivi tout ou partie des modules développés dans cette formation pourront bien sûr bénéficier de dispenses totales ou partielles.

Une formation n’est de qualité que lorsque l’établissement dans lequel elle est délivrée est, lui-même, de qualité, c’est pourquoi il est nécessaire d’agréer ces établissements.

Il est en outre nécessaire de prévoir des dispositions permettant de tenir compte de la situation particulière des professionnels déjà installés depuis plusieurs années.

La Caisse d’Assurance maladie de l’Yonne organise l’arrestation d’un « sans-papiers »

Gestia : « sans zèle ni faiblesse »

À Auxerre, le 3 février, une personne de nationalité angolaise, accompagnée par un responsable d’Emmaüs, se présente sur convocation de la caisse pour retirer son attestation d’Aide médicale de l’Etat (AME).

L’agent de la caisse d’Auxerre téléphone, sous prétexte de vérification d’identité, à la préfecture, laquelle demande à l’agent de saisir le passeport et faire patienter au guichet le bénéficiaire de l’AME. La police vient procéder à son arrestation dans les locaux de la caisse. Il est placé en rétention, mais devant la gravité de son état de santé, il sera libéré par les autorités après plusieurs jours d’enfermement.

Interpellé par le Comede et la Cimade, le directeur de la caisse revendique cette procédure au nom du « professionnalisme » et indique que ses agents auraient agi « sans zèle, ni faiblesse ».
Pourquoi une caisse de Sécurité sociale appelle-t-elle la préfecture pour vérifier l’identité d’un ressortissant angolais sans-papiers qui vient demander une prestation spécifique aux sanspapiers ?
Pour « satisfaire l’usager », ironise le directeur, l’appel à la préfecture ayant permis « à l’agent d’aller jusqu’au terme d’une action efficace et utile pour le demandeur ».

Les caisses d’Assurance maladie sont au coeur du dispositif d’accès aux soins.
Elles sont en charge d’un service public et assurent la gestion de toutes les formes de couvertures maladie.
Elles doivent aussi conseiller les étrangers démunis sans-papiers et leur donner accès à la couverture santé à laquelle ils ont droit : l’Aide médicale Etat (AME), dispositif répondant d’abord et avant tout à des impératifs de santé publique pour l’ensemble de la population.

L’arrestation d’un étranger dans les locaux de la caisse de l’Yonne est un fait extrêmement grave qui s’est produit en violation :

  • des missions de protection de la santé publique des caisses d’Assurance maladie,
  • des règles sur le secret professionnel,
  • des règles sur la justification de l’identité en matière d’AME,
  • de la loyauté la plus élémentaire envers les assurés et usagers.

Cette dénonciation crée un précédent, qui, sans une vive réaction des autorités de tutelle de l’Assurance maladie, ne peut à terme qu’entraver toute action de santé publique vis-à-vis des bénéficiaires de l’AME :

Tout citoyen, soignant, association ou travailleur social, accompagnant une personne dans ses démarches d’accès aux soins ne saurait l’entraîner dans un processus aboutissant à son arrestation !

Nous appelons donc :

  • Le Conseil d’administration de la caisse primaire d’Assurance maladie de l’Yonne à condamner cette pratique inacceptable ;
  • Les directeurs des caisses et organismes publics sociaux à prendre clairement position contre ce détournement de leur mission ;
  • Les Autorités sanitaires, dont la CNAMTS (caisse nationale d’Assurance maladie), à réaffirmer que les « sans papiers » qui demandent l’AME ne seront jamais piégés par les caisses primaires du simple fait qu’ils sont en séjour irrégulier ;
  • Les Autorités nationales à prendre les directives nécessaires pour mettre un terme à toute arrestation de « sans-papiers » dans les lieux de soins et d’accès aux soins.

Le 23 février 2009

Signataires : l’ODSE [1] et EMMAÜS-FRANCE


Notes

[1] L’Observatoire du droit à la santé des étrangers (ODSE) est un collectif d’associations luttant contre les difficultés rencontrées par les étrangers dans les domaines de l’accès aux soins, du droit au séjour pour raisons médicales et de la protection contre l’éloignement des étrangers malades.
Les organisations membres de l’ODSE : ACT UP-Paris, AFVS, AIDES, ARCAT, CATRED, CIMADE, COMEDE, CRETEIL SOLIDARITE, FASTI, FTCR, GISTI, MEDECINS DU MONDE, MRAP, PASTT, Association PRIMO LEVI, SIDA INFO SERVICE, SOLIDARITE SIDA

Dans l'image de l'autre (et non pas la peau…)

 

La neurobiologie crie victoire ! Elle croit avoir inventé la poudre en démontrant le transitivisme (nos pensées, nos sensations, nos représentations, tout ça nous vient par l’autre. Autrement dit, ce que nous croyons percevoir de la réalité nous est étranger).

Preuve informatique à l’appui, les chercheurs de Stockolm ont mis au point une expérience qui permet de le démontrer. Lisez cet article (ci-dessous), il vous renseignera sur la question.

Mais….

Mais…..

Depuis Merleau-Ponty et son étude sur les membres fantômes (Phénoménologie de la perception), depuis Wallon et ses expériences sur le transitivisme des enfants, depuis Lacan et son stade du miroir (pour le suicide, cette question est évidement cruciale: angoisse, désir, technique et amour)….

Il y a déjà tant d’années….

Qui, dans l’opinion éclairée de la « psy » est-il vraiment surpris ?

Juste une remarque.

Les neurobiologistes confondent l’imaginaire et le réel. Avec un tel appareil, visuel essentiellement, nous sommes bien sûr plongé dans le monde de l’image. Il montre notre capacité à nous imaginer comme un autre.

Par contre, l’appareillage (et pour cause) fait l’impasse sur le réel. C’est à dire qu’il ne voit rien, il ne se voit pas lui même en tant que dispositif d’examen programmé, il ne voit pas non plus ce qu’il se passe quand manquent le programme, les mots et la pensée.

Donc, il est nécessaire de préciser le titre de cette expérience.

Ces sujets sont plongé dans l’image de l’autre et non pas dans sa peau.

 

Dans la peau d’un autre

Echange. A Stockholm, des neurobiologistes ont mis au point des expériences qui donnent l’illusion de sortir de son corps. Libération a joué les cobayes.

Par ANNE-FRANÇOISE HIVERT, Libération

 » Vivre dans la peau d’un autre. Sentir la caresse faite à un objet en plastique, sortir de son corps et le voir en face de soi… C’est possible, le temps d’une expérience, courte mais inoubliable : une expérience d’extracorporalité… rigoureusement scientifique. Conçue par l’équipe du jeune neurobiologiste Henrik Ehrsson de l’Institut Karolinska de Stockholm, elle marche à tous les coups, sans hallucinogène. J’en témoigne, je l’ai faite, à l’aimable invitation de l’équipe suédoise. Ses travaux, présentés en novembre devant les initiés de la Société américaine des neuroscienes,font désormais référence dans la recherche, effervescente, sur les fondements biologiques de la conscience (lire page suivante). Caresse. «Notre projet, explique Valeria Petkova, jeune chercheuse dans l’équipe d’Ehrsson, est de décrypter les mécanismes neurobiologiques déterminant la perception du corps, élément fondamental de la conscience de soi.» Autrement dit, il s’agit de comprendre comment mon cerveau sait que ceci est «ma» peau, «mon» pied, «ma» tête. Pour révéler les bases de cette perception, les neurologues ont cherché ce qui pouvait la troubler. Ils ont donc créé des illusions de conscience corporelle…

Me voici donc, par une journée d’hiver suédois, promue journaliste cobaye et installée dans une pièce aux murs couverts d’épais rideaux bleus. Devant moi, un mannequin en plastique. Sur sa tête, deux petites caméras. Tournées vers le sol, elles sont reliées à «des lunettes de réalité virtuelle» que me tend Valeria Petkova. Je les chausse. Elle me demande de regarder mon ventre. Je vois ce que «voient» les caméras : les pieds du mannequin, au bout de deux longues jambes surmontées d’impeccables abdominaux nus. Troublant. Mais l’expérience ne fait que commencer.

Je ne dois plus bouger. La chercheuse touche mon ventre avec un crayon et fait le même geste, synchrone, avec un autre crayon, sur le ventre du mannequin. Au début, tout est normal. Je sens la caresse du crayon sur mon corps même si ce que je vois, c’est le mouvement du crayon sur le corps du mannequin.

Mais au bout d’une minute, à force de voir ce ventre de plastique être l’objet d’une caresse que je ressens, je suis prise d’une illusion étrange. Je me sens être dans le corps que je vois. Je suis passée dans le corps du mannequin…

«L’expérience fonctionne à chaque fois», relève Valeria Petkova. Au-delà de toute espérance : lorsque le crayon est remplacé par un couteau qui menace le ventre du mannequin et lui seul, les volontaires se sentent physiquement agressés : la chercheuse l’a vérifié en mesurant la conductance de leur peau, qui a révélé une subtile sudation.

Bras en caoutchouc. Valeria Petkova me propose à présent d’échanger mon corps avec le sien, le temps d’une poignée de main. Le dispositif est le même qu’avant, sauf que les caméras sont désormais fixées sur sa tête et tournées vers moi. Quand je chausse les lunettes de réalité virtuelle, c’est donc mon corps que je vois face à moi. «Maintenant, serrons-nous la main.» Je tends ma main à la chercheuse, elle me tend sa main. Mais c’est ma main que je vois tendue vers moi, c’est ma main que je serre… Je suis en face de moi ! Je suis elle. Comment expliquer ce phénomène ?

La sensation d’être hors de son corps est un trouble psychique bien documenté : nombreux sont les sujets victimes d’attaque cérébrale, de traumatisme crânien, d’épilepsie, qui ont raconté s’être vu flottant au-dessus de leur corps, ou s’être projeté dans celui d’un autre. La série d’expériences conduites dans les laboratoires de l’Institut Karolinska ne reproduit pas exactement ces sensations, mais «elles créent des situations qui permettent d’étudier la construction de la conscience du corps» , souligne Henrik Ehrsson, 36 ans, obsédé par cette question depuis l’époque où il était étudiant en médecine. «Je me demandais ce qui se passerait si j’enlevais mes yeux et si je les mettais sur mon ventre. Est-ce que je ressentirais la conscience de mon corps au niveau du ventre ?»

Les travaux du neurobiologiste Matthew Botvinick le fascinent. Ce chercheur de l’université de Princeton a publié en 1998 un article dans Nature, où il décrit «l’illusion de la main en caoutchouc». Un volontaire, dont le bras est dissimulé à la vue, est assis à une table sur laquelle repose un bras en caoutchouc. Le chercheur caresse simultanément la main du volontaire et celle du bras en caoutchouc. Au bout d’un temps, le sujet dit avoir la sensation que le faux bras lui appartient. Cette illusion, conclut alors Matthew Botvinick, «révèle une triple interaction entre la vision, le toucher et la proprioception», terme qui désigne la perception de la disposition des parties de son corps les unes par rapport aux autres.

«Survie». Quelques années plus tard, Henrik Ehrsson tente d’élargir l’illusion du bras en caoutchouc au corps entier. Il conçoit une expérience utilisant, idée de génie, la vision virtuelle. Publiée en août 2007 dans la revue Science, elle aura un immense écho dans la communauté scientifique. Le volontaire est assis sur une chaise et porte des lunettes de réalité virtuelle sur lesquelles sont retransmises les images captées par deux caméras
placées 2 mètres derrière lui, et filmant ce qu’il y a devant lui. Quand Henrik Ehrsson touche le buste du sujet avec une baguette et approche simultanément une autre baguette des caméras, le volontaire dit avoir la sensation de se retrouver assis 2 mètres en arrière… «Le cerveau utilise une multitude d’informations sensorielles pour localiser le plus rapidement possible son corps, relève Henrik Ehrsson. C’est une question de survie. Et dans cette affaire, la vision joue un rôle primordial.» «Il faut que ce que je vois corresponde à ce que je ressens», explique le chercheur qui avoue «avoir été surpris par la vitesse avec laquelle le cerveau s’habitue à son nouveau corps.»

Comment se construit cette appropriation ? C’est la question centrale que ces expériences vont permettre d’étudier. Avec l’appui de l’imagerie médicale, ces illusions devraient éclairer la façon dont le cerveau traduit les informations sensorielles en une perception globale de l’«être dans son corps».

Ces études pourraient avoir aussi un intérêt médical : apporter un soulagement aux personnes amputées. Récemment, Henrik Ehrsson a montré que des amputés d’une main répondaient également à l’expérience de la main en caoutchouc : si on touche l’extrémité de leur moignon, caché à leur vue, en même temps que la fausse main, bien visible, ils finissent par prendre cette dernière pour la leur. De là à imaginer une prothèse bionique animée par l’influx nerveux du patient et utilisant les circuits de cette illusion de conscience, il n’y a qu’un pas. De géant. Henrik Ehrsson y travaille « .

Les bracelets de Sarkozy: une alarme contre les passages à l’acte ?

Ecoutez ces témoignages des personnes se rendant à l’hôpital de jour de Reims, vous apprendrez ce qu’ils pensent des positions de Sarkozy sur la psychiatrie. Il s’agit de l’émission de radio Les pieds sur terre sur France culture, du 09 février 2009.

Vous pouvez l’écouter en cliquant plus bas dans le post.

Un patient : « Je ne suis pas dangereux. Je voudrais que ceux qui m’écoutent et qui reconnaissent ma voix, me regardent autrement ».

Sarkozy : « Certains patients hospitalisés sans consentement seront équipé d’un système de signalement électronique qui, si cela se produit, déclenchera une alerte ».

Comme si un programme électronique, le summum de la modernité, la pointe de la science, pouvait « détecter » la plus infime pensée intime des personnes qui seront amenées à porter ces bracelets.

Vous connaissez le film de science fiction Minority report, un policier intervient avant même que le meurtrier sache qu’il va commettre son meurtre. Mais justement, c’est de la science fiction. C’est absolument impossible.

Et pour de multiples raisons.

L’acte se produit à l’extérieur du sujet, en tant que tel, il ne s’inscrit pas dans la pensée au moment où il se produit. Il ne révèle ses effets qu’après-coup. Ses conséquences ne se calculent pas. Le rêve d’un tel bracelet consiste à croire en la possibilité d’un acte prévisible. Avec son histoire de bracelet, Sarkozy veut donner une consistance à ce rêve.

Un bracelet électronique ne mesure ne l’acte, ni la pensée. C’est une sorte de GPS qui permet, à tout casser, de localiser l’endroit où se trouve le bracelet et d’en déduire les mouvements. Il ne dit qu’une chose: tel bracelet, se trouve à tel endroit, à tel moment. Point à la ligne.

Cette technologie est encore bien loin de produire les effets espérés par Sarkozy qui montre en la matière son ignorance et ses fantasmes.

Vouloir développer l’utilisation des bracelets électroniques pour les fous, c’est affirmer l’impératif de l’état français. L’état veut établir une carte de la folie, un mappy de la psychose dangereuse, une géographie en instantané.

L’idée est la suivante. Si le patient est présent au moment où le passage à l’acte se produit, sa localisation équivaut à la preuve de sa culpabilité. Un raisonnement qui existe déjà pour les traces ADN. Si on trouve l’ADN d’une personne sur le lieu du crime, la présomption de culpabilité s’accroit. Sarkozy franchit le pas suivant : il pense même que c’est une preuve.

Le bracelet pour les fous dangereux, c’est croire en l’unité de la preuve, de l’acte et du sujet. C’est une façon de penser que ces trois choses sont identiques et équivalentes. C’est accréditer l’idée que ce lien serait exclusif. Pas de sujet fou sans acte dangereux qui ne soit localisable ni datable.

Il faudrait lui dire, à Sarkozy, que la science fiction n’est pas la réalité !

Les bracelets de Sarkozy: une alarme contre les passages à l'acte ?

Ecoutez ces témoignages des personnes se rendant à l’hôpital de jour de Reims, vous apprendrez ce qu’ils pensent des positions de Sarkozy sur la psychiatrie. Il s’agit de l’émission de radio Les pieds sur terre sur France culture, du 09 février 2009.

Vous pouvez l’écouter en cliquant plus bas dans le post.

Un patient : « Je ne suis pas dangereux. Je voudrais que ceux qui m’écoutent et qui reconnaissent ma voix, me regardent autrement ».

Sarkozy : « Certains patients hospitalisés sans consentement seront équipé d’un système de signalement électronique qui, si cela se produit, déclenchera une alerte ».

Comme si un programme électronique, le summum de la modernité, la pointe de la science, pouvait « détecter » la plus infime pensée intime des personnes qui seront amenées à porter ces bracelets.

Vous connaissez le film de science fiction Minority report, un policier intervient avant même que le meurtrier sache qu’il va commettre son meurtre. Mais justement, c’est de la science fiction. C’est absolument impossible.

Et pour de multiples raisons.

L’acte se produit à l’extérieur du sujet, en tant que tel, il ne s’inscrit pas dans la pensée au moment où il se produit. Il ne révèle ses effets qu’après-coup. Ses conséquences ne se calculent pas. Le rêve d’un tel bracelet consiste à croire en la possibilité d’un acte prévisible. Avec son histoire de bracelet, Sarkozy veut donner une consistance à ce rêve.

Un bracelet électronique ne mesure ne l’acte, ni la pensée. C’est une sorte de GPS qui permet, à tout casser, de localiser l’endroit où se trouve le bracelet et d’en déduire les mouvements. Il ne dit qu’une chose: tel bracelet, se trouve à tel endroit, à tel moment. Point à la ligne.

Cette technologie est encore bien loin de produire les effets espérés par Sarkozy qui montre en la matière son ignorance et ses fantasmes.

Vouloir développer l’utilisation des bracelets électroniques pour les fous, c’est affirmer l’impératif de l’état français. L’état veut établir une carte de la folie, un mappy de la psychose dangereuse, une géographie en instantané.

L’idée est la suivante. Si le patient est présent au moment où le passage à l’acte se produit, sa localisation équivaut à la preuve de sa culpabilité. Un raisonnement qui existe déjà pour les traces ADN. Si on trouve l’ADN d’une personne sur le lieu du crime, la présomption de culpabilité s’accroit. Sarkozy franchit le pas suivant : il pense même que c’est une preuve.

Le bracelet pour les fous dangereux, c’est croire en l’unité de la preuve, de l’acte et du sujet. C’est une façon de penser que ces trois choses sont identiques et équivalentes. C’est accréditer l’idée que ce lien serait exclusif. Pas de sujet fou sans acte dangereux qui ne soit localisable ni datable.

Il faudrait lui dire, à Sarkozy, que la science fiction n’est pas la réalité !

Quel futur pour les jeunes délinquants ?

Signer la pétition

VOIR LA LISTE DES PREMIERS SIGNATAIRES

Cette pétition s’adresse …

  • aux parents, grands-parents, oncles, tantes…  d’enfants et d’adolescents,
  • aux enseignants,  médecins,  professionnels de santé,  psychologues,  magistrats, travailleurs sociaux, avocats… ayant des liens avec des enfants et des adolescents,
  • aux artisans, commerçants, chefs d’entreprises, salariés… ayant des liens avec des apprentis ou de jeunes stagiaires,
  • aux élèves, apprentis, stagiaires, étudiants de plus de 18 ans,
  • aux enfants âgés de plus de 12 ans (s’ils sont en âge d’être pénalement responsables, on peut légitimement penser qu’ils sont aptes à signer une pétition – après accord des parents).

Qui ne s’est pas interrogé, un jour, sur la façon de réagir face à des actes de délinquance commis par des enfants et des adolescents ?

Le législateur souhaite réformer l’ordonnance du 2 février 1945 et nous sommes tous concernés par les débats qui vont s’engager : comment apprendre à un enfant ou à un adolescent le respect de la loi pénale et le respect de l’autre ? A quels engagements sommes-nous prêts, nous les adultes, pour répondre efficacement à la délinquance des jeunes ?… qui peuvent être le fils de notre voisin, l’une de nos élèves, un jeune cousin, notre fils ou petit-fils.

Il est tout à fait légitime que la société exprime ses inquiétudes et fasse entendre ses demandes en terme de sécurité et d’attention portée aux victimes et nous acceptons certaines propositions intéressantes du rapport Varinard.

Mais nous voulons aussi témoigner et faire entendre notre expérience d’hommes et de femmes et pour beaucoup d’entre nous, notre expérience professionnelle, multiple et complémentaire, dans un domaine particulièrement complexe.

Nous voulons que nos parlementaires entendent notre volonté de citoyens d’aborder la question de la délinquance des jeunes autrement que sous le seul angle de la défiance, de l’insécurité et de l’exclusion. Nous voulons témoigner des particularités des actes de délinquance commis par des adolescents et des processus à l’oeuvre pour (ré)apprendre la loi pénale à l’âge où l’enfant et l’adolescent sont en train de construire leur personnalité .

Nous voulons témoigner que contrairement aux idées reçues, la justice apporte déjà, depuis de nombreuses années, des réponses répressives et sévères aux actes de délinquance des jeunes. Pourquoi renforcer toujours plus cette orientation alors que l’actualité ne confirme pas son efficacité ?

Nous refusons les propositions de réforme portant atteinte aux droits de l’enfant et aux engagements internationaux de la France, comme l’enfermement des enfants de 12 ans  (voir responsabilité  pénale, détention, conventions internationales).

Pourquoi juger les adolescents comme s’ils étaient déjà des majeurs  en créant, par exemple, un tribunal correctionnel des mineurs ? Pourquoi même, dans certains cas, les soumettre à des régimes plus sévères que celui des majeurs ?

Nous refusons les propositions de réforme qui banalisent l’enfermement des enfants et des adolescents et qui donnent l’illusion qu’il suffit de punir ou de contraindre pour faire évoluer l’enfant ou l’adolescent …et ses parents.

Pourquoi appauvrir la qualité des décisions du Tribunal pour enfants en réduisant le rôle des représentants de la société civile que sont les assesseurs de ce tribunal ?

Nous refusons les propositions de réforme qui confirment le désengagement de la PJJ et de l’Etat dans la protection de l’enfance en danger et dans les mesures d’accompagnement des jeunes majeurs.  Ce désengagement fait écho à celui qui se manifeste déjà en matière d’éducation, de santé, d’insertion, de logement… . Il renforce  l’illusion que tout est affaire de volonté personnelle et que les difficultés peuvent se traiter indépendamment des fragilités sociales auxquelles sont confrontés certains parents et enfants.

Au-delà même de ces analyses juridiques il faut oser dénoncer l’inefficacité de ces propositions de réforme pour endiguer la récidive. Elles s’appuient sur l’automaticité et l’escalade dans les réponses et ne prennent pas assez en compte l’évolution de l’adolescent qui peut alterner périodes de crise et d’apaisement. Nous proposons des juridictions de la jeunesse, véritablement spécialisées et respectueuses des seuils de maturité que les enfants et les adolescents franchissent progressivement. Nous proposons que la procédure permette d’alterner avec souplesse les mesures d’éducation et de répression, en cohérence avec le parcours de l’adolescent.

Il faut oser dénoncer le « tout pénal » comme seule réponse politique aux violences individuelles ou collectives des jeunes et refuser le dénigrement du travail de lien que tissent, sur le terrain, les citoyens, les élus, les bénévoles et les professionnels qui sont au contact des enfants et des adolescents en grandes difficultés. Nous proposons de réhabiliter le travail associatif, social, éducatif et thérapeutique, comme corollaire fondamental de l’intervention judiciaire.

Il faut oser dénoncer les sommes qui sont consacrées à l’enfermement des enfants et des adolescents  au détriment des mesures de prévention et d’accompagnement éducatif. Nous proposons de les employer à développer les réponses sociales, éducatives et thérapeutiques aujourd’hui menacées, à soutenir l’aide aux familles, à permettre l’accès aux soins des enfants et adolescents en difficultés et à favoriser les réponses innovantes dans tous ces domaines.

Il faut oser dénoncer l’absurdité du « découpage » de l’enfant ou de l’adolescent en mauvais élève, enfant malade, enfant en danger,  mineur délinquant … et le cloisonnement insidieux des services de l’Education Nationale, des Conseils Généraux, de la Santé et de la Justice,  tout comme le projet, parfois évoqué, de créer un juge des enfants pour les enfants en danger et un autre pour les délinquants. Nous proposons de favoriser le travail en réseau des professionnels et des services pour que l’enfant ou l’adolescent en grandes difficultés soit considéré comme un sujet, digne de la mobilisation des adultes et de la société.

Nous voulons contribuer au débat démocratique qui va s’engager au Parlement pour réformer l’ordonnance du 2 février 1945.

Nous lançons cet appel pour que nos parlementaires prennent en compte nos inquiétudes, nos analyses et nos propositions lors de l’adoption de cette réforme qui engagera notre société sur la façon dont elle veut traiter sa jeunesse.

Signer la pétition

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