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Tag Archives: psychiatre

le modèle cognitivo-comportemental violemment critiqué aux Etats-Unis comme inefficace, grotesque et quasiment fasciste

Ce n’est pas nouveau, nous le savons depuis bien longtemps en effet, mais cela vaut la peine de le rappeler: “ le modèle cognitivo-comportemental (…) est violemment critiqué aux Etats-Unis comme inefficace, grotesque et quasiment fasciste ” (E. Roudinesco à propos du livre Christopher Lane au sous-titre éloquent : “Comment des comportements normaux deviennent des maladies”).

Commentant ce livre, E. Roudinesco nous éclaire un peu sur les enjeux: rien moins que l’économie de l’industrie pharmaceutique qui sponsorise largement le DSM, un manuel de diagnostic (parfois gracieusement et largement fourni) à l’usage des psychiatres.

Le DSM est un livre dont je me passe très bien tous les jours… Car il ne m’apprends rien sur la clinique, encore moins sur les personnes que je reçois !

Pire, il invente des troubles qui n’existent pas et culpabilise ceux qui ont le malheur de s’y reporter. C’est “ le Manuel 292 maladies imaginaires ”. Ce Manuel, dira un autre, est « un nouveau suspensoir de l’empereur ». Ce sont aussi “ des tableaux sombrement pathologiques, au prix d’oublier que les fous peuvent être vraiment fous ”.

Conclusion: “ Grâce au DSM, nous sommes donc invités à nous considérer comme des malades mentaux, dangereux pour les autres et pour nous-mêmes. Telle est la volonté hygiéniste et sécuritaire de cette grande bible de la psychiatrie moderne ”.

Ci dessous le commentaire de E. Roudinesco sur le livre de C. Lane.

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« Comment la psychiatrie et l’industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions », de Christopher Lane : la maladie de la médicalisation

Roudinesco E. dans Le Monde des livres, 05 03 2009

u moment où les psychiatres français s’insurgent contre une politique d’Etat qu’ils jugent contraire à leur éthique, voilà que le modèle cognitivo-comportemental qu’ils contestent et qu’ils regardent comme « américain » est violemment critiqué aux Etats-Unis comme inefficace, grotesque et quasiment fasciste. De l’autre côté de l’Atlantique, cette mise en cause ne vient pas des psychiatres, trop soumis au diktat des laboratoires pharmaceutiques, mais des historiens et des écrivains.

En témoigne le livre de Christopher Lane, qui a été un best-seller en 2007. Prenant l’exemple de la timidité, qui n’est en rien une maladie mais une émotion ordinaire, l’auteur, spécialiste de l’époque victorienne et des cultural studies, dénonce la manière dont le fameux DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) – élaboré par l’American Psychiatric Association (APA), puis adopté dans le monde entier à travers l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – a permis, en une trentaine d’années, de transformer en maladies mentales nos émotions les plus banales, pour le plus grand bonheur d’une industrie pharmaceutique soucieuse de rentabiliser des molécules inutiles : contre la crainte de perdre son travail par temps de crise économique, contre l’angoisse de mourir quand on est atteint d’une maladie mortelle, contre la peur de traverser une autoroute à un endroit dangereux, contre le désir de bien manger parfois avec excès, contre le fait de boire un verre de vin par jour ou d’avoir une vie sexuelle ardente, etc.

Grâce au DSM, nous sommes donc invités à nous considérer comme des malades mentaux, dangereux pour les autres et pour nous-mêmes. Telle est la volonté hygiéniste et sécuritaire de cette grande bible de la psychiatrie moderne.

Ayant eu accès pour la première fois aux archives de l’APA, Lane y a découvert des informations étonnantes sur les différentes révisions de ce « Manuel du Père Ubu », censé définir l’homme nouveau du début du XXIe siècle. Entre 1952 et 1968, les deux premiers DSM étaient axés sur les catégories de la psychanalyse, c’est-à-dire sur une nomenclature des affections psychiques qui correspondait à l’étude de la subjectivité consciente et inconsciente : on y distinguait des normes et des pathologies, des névroses, des psychoses, des dépressions, etc.

Mais, à partir des années 1970, sous la pression des laboratoires et des départements de neurosciences, soucieux de réintégrer la psychiatrie dans la neurologie et de créer une vaste science du cerveau où seraient mélangées des maladies dégénératives et des névroses légères, cette approche dite « dynamique », fondée sur des psychothérapies par la parole, fut contestée sur sa droite pour son absence de scientificité biologique et sur sa gauche pour son incapacité à penser l’évolution des moeurs.

Ainsi, en 1973, comme le rappelle Lane, les homosexuels, groupés en associations, exigèrent de ne plus figurer dans le DSM au titre de malades mentaux : ils furent donc déclassifiés à la suite d’un vote. Mais cette décision n’avait rien de scientifique, même si elle était justifiée, puisque l’homosexualité n’est pas une maladie mentale.

« J’AI HONTE POUR LA PSYCHIATRIE »

En conséquence, il fallut procéder à une nouvelle révision du DSM, d’autant que d’autres catégories de citoyens réclamaient, au contraire des homosexuels, d’être pris en compte dans le Manuel : les traumatisés de guerre notamment, désireux d’être indemnisés sans se soucier de savoir si leur problème relevait ou non d’une maladie mentale. On inventa donc, pour les satisfaire, le « syndrome post-Vietnam », qui fut dûment catalogué comme maladie mentale dans le DSM.

C’est alors que, en 1974, le psychiatre Robert Spitzer, enseignant à l’université Columbia, admirateur de la « bio-énergie » façon Wilhelm Reich, fut pressenti pour diriger la troisième révision du Manuel. Convaincu d’être le prophète d’une révolution neuronale de l’âme, il s’entoura de quatorze comités, composés chacun d’une multitude d’experts. Il effectua alors un retour spectaculaire vers le XIXe siècle, réintroduisant dans le Manuel la classification d’Emil Kraepelin (1856-1926), psychiatre allemand contemporain de Freud, ce qui lui permit de rétablir une analogie pourtant largement dépassée entre troubles mentaux et maladies organiques.

Entre 1980 (DSM-III) et 1987 (DSM-III-révisé), la folle équipe de Spitzer procéda à « un balayage athéorique » du phénomène psychique, substituant à la terminologie de Kraepelin celle des psychologues du conditionnement. Les concepts classiques de la psychiatrie furent alors bannis au profit de la seule notion de trouble (disorder), qui permit de faire entrer dans le Manuel 292 maladies imaginaires.

Dans le DSM-IV, publié en 1994, on en comptabilisait 350 et, pour le futur DSM-V, de nouveaux syndromes (rebaptisés « addictions ») seront ajoutés, tels que l’activité sexuelle libertine, l’apathie, l’amour de la gastronomie ou encore le plaisir de se promener pendant des heures sur Internet : « J’ai honte pour la psychiatrie, dira le psychiatre de renom Robert Waugh. S’il vous plaît, il y a assez de choses ridicules dans la psychiatrie pour ne pas offrir des motifs de moqueries supplémentaires. » Ce Manuel, dira un autre, est « un nouveau suspensoir de l’empereur ».

Après avoir lu ce récit, on se demande qui pourra faire barrage un jour à l’expansion de ces thèses aberrantes, comparables à celles du Docteur Knock, et qui ont pour objectif de faire entrer l’existence ordinaire des hommes dans des tableaux sombrement pathologiques, au prix d’oublier que les fous peuvent être vraiment fous.

Pour l’heure, rien ne permet de dire que la démonstration argumentée et convaincante de Christopher Lane puisse être entendue par les psychiatres soumis aux molécules, et qui continuent de croire aux vertus classificatoires de cet étrange Manuel.


COMMENT LA PSYCHIATRIE ET L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE ONT MÉDICALISÉ NOS ÉMOTIONS (SHYNESS. HOW NORMAL BEHAVIOR BECAME A SICKNESS) de Christopher Lane. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Boisivon. Flammarion, 384 p., 26 €.

Mobilisation des médecins américains contre la propagande du DSM

La mobilisation des médecins aux USA croit contre la propagande promue par le DSM.

Les critiques pleuvent drues sur le DSM, le manuel de diagnostic statistique de psychiatrie. Celui-ci apparaît idéologique, infondé, conservateur, normatif et autoritaire, aux médecins américains.
Quand il ne provoque pas la ségrégation des hommes !

Autant de critiques sont-elles raisonnables ?

C’est ce que Christopher Lane affirme depuis des années. En effet, comment ne pas rire des « innovations cliniques » du DSM, autant de concepts dignes de Tartuffe : la « dérégulation de la colère », « le désordre dysphorique prémenstruel » ou encore, le désormais fameux « désordre hypersexuel » !

Lane nous informe que le manuel est tellement scientifique qu’il vient de payer une société de marketing (GYMR) pour améliorer son image désastreuse dans l’opinion des médecins américains. Lane dénonce les mensonges « scientifiques » diffusés lors de la campagne de cette société.

Une pétition contre le DSM est lancée. A signer par tous ceux qui combattent cette propagande coûteuse.

Lane C. : « If you find the PR marketing of DSM-5 distasteful, even disturbing, given such widespread concern about the likely inclusion of “temper dysregulation,” “premenstrual dysphoric disorder” and (in the appendix to the manual) of “hypersexual disorder,” then you’ve just under two weeks to let the APA know. You can, for starters, sign the petition here: ipetitions.com », http://www.psychologytoday.com/blog/side-effects/201206/the-apa-s-pr-problem

Villejuif: enquête sur une folie enfermée à double tour

Voici un article de Carine Fouteau qui permet d’entrevoir dans quel état d’esprit se trouve le personnel “soignant” d’une UMD (Villejuif).

J’en retire surtout le point suivant: ce personnel soignant est pris dans un logique très spéciale. Il s’agit pour eux de faire en sorte que les personnes qui y sont hospitalisée “n’aient pas envie de revenir» et de leur “ faire reconnaitre” les actes (dangereux) qu’ils ont commis. Cela choque car ce traitement consiste donc à administrer le dégoût et obtenir l’aveu. Soit: une confusion des genres…

Comme le fait remarquer, à juste titre, le journaliste: “ On s’étonne de ce que les malades soient définis uniquement par les risques qu’ils présentent sans que ne soit évoquée leur souffrance “.

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Par Carine Fouteau, article publié sur Mediapart.fr

“ L’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud, à Villejuif dans le Val-de-Marne, conserve l’allure de l’hospice d’aliénés qu’il fut lors de sa création à la fin du XIXe siècle. Imposantes bâtisses en pierres, allées de platanes, pelouses encadrées de buis, sensation de silence et d’espace sous contrôle. Ses portes s’ouvrent sur un monde clos. Au fin fond du parc, se trouve l’unité pour malades difficiles (UMD) Henri-Colin, quatre pavillons entourés de murs rehaussés de parois obliques.

Forteresse médicalisée ou prison dans l’asile, on hésite. À l’intérieur, des hommes et des femmes envahis de telles bouffées délirantes qu’ils ont pu tuer père et mère, des paranoïaques suicidaires ou des patients «agités» et «perturbateurs». De l’extérieur, seuls sont visibles des bouts de toits et de grillages, des lucarnes obstruées et des éclairages puissants. Au-delà, la ville reprend ses droits, avec précaution. L’hôpital est séparé des barres d’immeubles, au loin, par un parterre de tombes en enfilade: le cimetière municipal.

Après le meurtre, fin 2008, dans les rues de Grenoble d’un étudiant par un patient schizophrène, Nicolas Sarkozy déclare vouloir multiplier les UMD, au risque de faire d’un cas particulier un problème de société et d’assimiler maladie mentale et délinquance. À quoi ressemblent ces lieux «haute-sécurité» où sont enfermés ces «fous dangereux» dont la société veut se protéger? Dans quelles conditions sont-ils retenus? De quels recours disposent-ils pour faire valoir leurs droits?

Ce mercredi après-midi de mars, la porte de l’UMD Henri-Colin s’entrouvre. On entre. «Visite» encadrée par la médecin-chef par intérim, Magali Bodon-Bruzel, à l’air sévère et affairé. Interdiction de noter les noms des patients et les raisons de leur internement.

Dans le pavillon des femmes, Sophie G. est assise seule à sa table, les autres pensionnaires l’écoutent. «C’est un coup monté de ma famille! Je suis là, sans raison depuis trois mois. Personne ne vient me voir. À Noël, j’ai eu une boîte de chocolats, c’est tout. On me les a donnés au compte-gouttes!» Le ton est vindicatif. C’est l’heure du dîner. Sophie brandit la barquette en plastique qui contient son repas, une viande en sauce marron. «On bouffe rien, ici, on crève la dalle du matin au soir, tout le monde a faim! C’est un camp de la mort! À l’armée, au moins, ils ont double ration…»

Les mots s’entrechoquent. «C’est des couilles, ça, des couilles, oui, regardez!» L’infirmier rectifie. «Mais non, c’est du rein, Sophie, des rognons, ça n’a rien à voir…» «C’est un coup monté, reprend-elle, on me martyrise! persécute! torture! harcèle! sadise! On subit des abus de pouvoir, de confiance et de conscience! Mais pas de trace de connaissance, là-dedans!» De nouveau, l’infirmier l’interrompt. «La visite doit se poursuivre. La journaliste s’en va, voilà, elle s’en va.»

Cet épisode a lieu à l’issue de trois heures au cours desquelles Magali Bodon-Bruzel, porte-clefs en main, ouvre et referme à double tour des portes, une multitude de portes. «Ici, c’est la culture du verrou», dit-elle, laconique. Dans cette unité pour malades difficiles, comme dans les quatre autres dispersées en France, sont retenus des malades mentaux considérés comme dangereux pour la société. Des auteurs d’homicides hantés par des voix divines cohabitent avec des automutilateurs chroniques et des personnalités convaincues qu’elles sont persécutées. La majorité d’entre eux souffrent de schizophrénies et de troubles de la personnalité.

«Ils sont presque tous passés à l’acte, indique la psychiatre, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils aient tué qui que ce soit.» En plus de son poste à l’UMD, où elle travaille depuis huit ans, Magali Bodon-Bruzel est chef du service médico-psychologique régional de la prison de Fresnes. Dans cet établissement pénitentiaire, elle participe, «sans état d’âme» dit une consœur, à la création du premier centre fermé post-peine.

Etat dangereux majeur?

Dans le bureau de Magali Bodon-Bruzel, portes capitonnées, 17 heures.
— À quoi reconnaît-on un malade «difficile»?

Difficile, ce n’est pas un très bon terme. La réalité, c’est que ce sont des malades mentaux qui présentent un danger pour autrui et, plus rarement, pour eux-mêmes. On les définit par leur dangerosité. Un texte régit les UMD, c’est l’arrêté du 14 octobre 1986. Il dit que les patients présentent ‘un état dangereux majeur, certain ou imminent, incompatible avec leur maintien dans une unité d’hospitalisation’ classique.

— Et l’approche médicale, que dit-elle?

Il y a des critères cliniques, évidemment. Ce sont des malades violents, pour lesquels la violence a le plus souvent déjà été accomplie. Qu’ils viennent d’hôpitaux psychiatriques ou de prison, dans un cas comme dans l’autre, les personnels soignants ne parviennent plus à les maîtriser. Ils les renvoient vers nous. Par exemple, on ne va pas accueillir quelqu’un pour une baffe ou une altercation. En revanche, celui qui essaie de planter sa fourchette dans l’œil d’un autre, on le prend. Quand ils sont dangereux, en général, ils ne reconnaissent pas leur acte, en lien avec la maladie mentale. Soit ils ne reconnaissent pas leur maladie, soit ils refusent les soins, soit les soins sont inefficaces, on dit qu’ils sont chimio-résistants. Prenons l’exemple d’un patient délirant qui a commis un acte violent. S’il continue à délirer et que son traitement ne marche pas, on a tout lieu de penser qu’il risque de recommencer, c’est ce type de personnes qui viennent ici.

Notion subjective, la dangerosité recouvre différentes situations selon qu’elle est considérée sous l’angle psychiatrique (risque de passage à l’acte lié aux troubles mentaux) ou criminologique (risque de commettre un délit ou un crime). On perçoit des glissements, y compris dans les propos des soignants. On s’étonne de ce que les malades soient définis uniquement par les risques qu’ils présentent sans que ne soit évoquée leur souffrance.

S’ils ont des effets «apaisants», les traitements servent en priorité à «réduire les comportements violents» et à «faire reconnaître, par le patient, les actes qu’il a commis».

— La violence ne se retourne-t-elle pas le plus souvent contre les malades eux-mêmes, comme c’est le cas en prison?

Des suicides, il y en a, mais c’est rare car le système de surveillance est très fort et les locaux très sécurisés. Il y a des grands automutilateurs, des gens qui avalent tout, mais ça aussi c’est rare, même s’il y en a une chez les femmes en ce moment. Le plus souvent, l’agressivité s’exerce contre les infirmiers et les aides-soignants.

La violence, pas toujours symbolique, exercée sur les patients par l’institution, voire le personnel, est passée sous silence. On l’apprendra par la suite, les pratiques de vexation, d’humiliation et de maltraitance, signalées par plusieurs témoins, sont étouffées par une «loi de l’omerta» à l’œuvre dans certains services.

L’UMD Henri-Colin dispose de 80 lits. Des hommes mais aussi quelques femmes. Seules deux UMD en France accueillent des femmes. Taux d’occupation: 100%. Durée moyenne de séjour: 300 jours. Plusieurs années pour les uns (certains y sont restés plus de vingt ans), quelques mois pour les autres. «C’est toujours plein, dit Magali Bodon-Bruzel. On attribue des numéros aux patients pressentis pour sortir. Quand il y a une entrée, on regarde si le premier sur la liste est prêt à partir. On se débrouille. À nous de ne pas nous endormir: si un traitement ne marche pas, il faut changer de molécule.» Équipe médicale et administrative: une petite centaine de personnes, «le même effectif la semaine et le week-end».

Placés là d’office, par arrêté préfectoral, les patients viennent d’hôpitaux psychiatriques (80%) ou de prisons (20%). Privés de liberté, ils sont soumis au régime de l’hospitalisation sous contrainte et non de l’enfermement carcéral. Les dossiers sont présentés par des médecins hospitaliers et acceptés, ou refusés, à l’UMD par des confrères. «La procédure est encadrée, ce ne sont ni des juges, ni des procureurs, ni des policiers qui nous les envoient», insiste-t-elle.

Les demandes d’enfermement («trois ou quatre par semaine») excèdent les sorties («une ou deux par semaine»). La file d’attente s’allonge. La pression politique exercée via les préfets au nom de la lutte contre la récidive est telle que de plus en plus de personnes ayant bénéficié de non-lieux psychiatriques sont orientées vers ce type de structures même si elles ne présentent plus de signes de dangerosité.

Camisoles, électrochocs, pantoufles

On sort du secteur administratif pour entrer dans la zone réservée aux patients et aux infirmiers. Portes, clefs. D’un bâtiment à l’autre, la psychiatre, pragmatique, détaille l’organisation «séquentielle» des soins. Trois pavillons pour trois états, du pire au mieux. Plus un réservé aux femmes. D’aspect vieillot, ils ont, pour partie tout du moins (on n’a pas pu aller partout), été rénovés, couleurs crème au mur à l’effet aseptisant, surfaces lisses, odeurs d’hôpital, sons assourdis, sauf quand ça dégénère.

Le pavillon 38, c’est là que débarquent les nouveaux arrivants, «en état clinique aigu». Une vingtaine d’hommes, cheveux ras, jogging bleu, pantoufles, l’air ailleurs, réunis dans une pièce commune. La télévision est allumée, mais personne n’y prête attention. Certains déambulent, d’autres sont assis par terre, en attendant le dîner. Aucun signe de délire ou d’angoisse. Dehors, dans une cour grillagée, quelques-uns sont attablés sur un mobilier arrimé au sol. Impossible de déplacer une table ou une chaise.

«Tout est ultra sécurisé, répète Magali Bodon-Bruzel, y compris les vêtements et les chaussons qui n’ont pas de cordons.» Les patients l’interpellent pour savoir quand est-ce qu’ils vont sortir de cet espace au vide assourdissant. «Pas tout de suite», pas de date de sortie, pas de décompte possible. Assommés par les médicaments, qu’on leur donne quatre fois par jour en veillant à ce qu’ils ne les recrachent pas, ils n’ont rien à faire, à part dormir, se vêtir et se dévêtir (en slip dans le couloir, sans intimité), se nettoyer, manger (à la cuillère, sans couteau ni fourchette), fumer des cigarettes à heure fixe et regarder la télévision quand c’est autorisé. Aucune activité thérapeutique n’est prévue, ils ne sont pas là pour ça.

«L’objectif est de réduire les comportements violents et qu’ils n’aient pas envie de revenir», prévient la psychiatre. Dans les chambres, individuelles, auxquelles ils n’ont accès que pour dormir et faire la sieste, il n’y a rien, aucune affaire personnelle, aucun vêtement, juste un lit, un lavabo, une douche et un WC. Lumière, ouverture de la fenêtre et de la porte, tout est actionné de l’extérieur par l’équipe soignante. La nuit, ils sont bouclés à double tour, dans «leur» chambre, dans «leur» pavillon et dans l’UMD.

Camisoles et électrochocs font partie des meubles. Ici, on préfère dire «contention» et «sismothérapie», comme pour atténuer la violence de leur usage. Un infirmier, Patrice Chignac, précise qu’une personne peut être attachée «au maximum 48 heures, avec une poche à urine». «Avant, ajoute-t-il, on leur croisait les bras pour les attacher, c’était pire. Ils pouvaient rester comme ça une semaine et ils se faisaient sur eux. Heureusement, cela a été aboli il y a dix ans.» Il évoque aussi l’existence de «ceintures de force», utilisées pour les sorties hors de l’UMD, «une large ceinture en cuir avec des lanières pour attacher les poignets le long du corps».

Selon Magali Bodon-Bruzel, «contention et sismothérapie sont utilisées en dernier recours quand les médicaments ne suffisent plus. Lorsqu’ils sont réalisés avec professionnalisme et calme, ils peuvent être très efficaces». On n’en saura pas plus sur la régularité et les effets secondaires.

«En 1945, dit-elle, on faisait des électrochocs à tour de bras et on utilisait les camisoles très couramment. Que pouvait-on faire d’autre? Aujourd’hui, les traitements chimiothérapiques se sont beaucoup développés. La sécurisation des lieux passe aussi par là. C’est important, parce qu’avant les équipes étaient pléthoriques, c’est comme ça qu’ils géraient les patients. Maintenant, les soignants sont moins nombreux, heureusement que les traitements sont plus efficaces.» Comme si le développement des neuroleptiques, à partir des années 1970, avait permis de compenser la réduction des effectifs liée aux plans d’économies budgétaires successifs.

«Nous sommes des prestataires de service»

Quand «ils vont mieux», les patients du 38 sont transférés au pavillon 37. On sort, sans repasser devant les retenus. On traverse cinquante mètres de pelouse, 18 heures, au pas de course, pas le temps de s’épancher.

— Ces personnes ont-elles une chance, un jour, de retrouver une place dans la société?

Ce n’est pas qu’on s’en fiche, mais, franchement, on n’a pas le temps de s’occuper de savoir ce qu’elles deviennent. Quand elles sortent, notre mission est terminée. Nous sommes des prestataires de service. L’UMD fonctionne en dérivation des secteurs psychiatriques, on prend les patients à un moment donné, pour un soin intensif parce qu’ils sont dans une situation clinique particulière. Quand ils vont mieux, ils retournent d’où ils viennent, en hôpital psychiatrique ou en prison, sauf si leur peine s’est achevée entre-temps. Après, on n’en entend plus parler.

Avant d’ouvrir la porte du pavillon 37, la médecin-chef demande de ranger l’enregistreur «pour ne pas attirer l’attention». Dans la pièce commune, petite, plafond bas, l’atmosphère est moins lourde et moins tendue, plus familière. Musique en fond sonore, deux patients jouent au ping-pong, décorations aux murs. Mais le sentiment d’étouffement et de lassitude persiste. Pas assez de chaises pour tout le monde, certains tournent en rond, d’autres s’adossent au mur.

Les dix-sept résidants ne sont plus en jogging bleu. Ici, ils sont autorisés à revêtir leurs tenues «civiles». Comme au 38, ils interpellent la médecin-chef sur leur date de sortie. «Leur obsession», dit-elle. «Dans leur chambre, ils ont le droit d’écouter leur mp3, ils peuvent avoir des livres ou des magazines. Après, pour leurs affaires de toilette, c’est le strict minimum. S’ils veulent écrire, ils doivent nous demander des feuilles et des crayons. Ça peut être dangereux un crayon», dit l’un des infirmiers.

Le personnel soignant («au moins deux hommes sur quatre») explique la mission de ce pavillon «intermédiaire». Il s’agit de «travailler avec les patients pour leur faire admettre leur maladie et leurs actes». Des «activités» (jeux de société, dessins) et des soins psychologiques et psychomoteurs sont prévus.

Belle-Épine

Dernière étape avant la sortie, le pavillon 35. Une vingtaine d’hommes sont là encore regroupés dans une salle commune. Il est presque 19 heures, préparation du dîner. La télé est allumée. La journée reste ritualisée, mais l’étau se desserre un peu. Le mobilier n’est plus scellé au sol, les affaires personnelles sont rapatriées dans les chambres. La nuit, ils sont toujours enfermés à clef, mais ils peuvent ouvrir et fermer eux-mêmes la lumière. «C’est le dernier maillon de la chaîne, indique l’un des infirmiers de service ce soir-là. La crise, la violence est passée. Si possible, on fait en sorte qu’ils adhèrent aux soins, qu’ils critiquent ce qu’ils ont fait, qu’ils reconnaissent leur état de santé, ce serait un miracle, mais bon.»

De l’autre côté de la cour, les patients ont accès, de temps en temps, à une «salle-cinéma» munie d’un grand écran de télévision. «C’est à eux de se mettre d’accord sur le programme télé, s’ils n’y arrivent pas, c’est nous qui tranchons.» Dans un coin, un vélo d’appartement et un baby-foot. «L’une de leurs principales revendications est de pouvoir regarder le film du soir, dit l’infirmier, mais ce n’est pas permis. Sinon, ils se plaignent aussi beaucoup de l’alimentation, ils trouvent qu’il n’y en a pas assez et que ce n’est pas bon.»

Comme «activité», ils ont la possibilité de se rendre à l’«atelier reliure», situé dans un bâtiment à quelques mètres de là. Un grand espace vitré, à l’étage, équipé de tables hautes et de toutes sortes de machines et de fournitures de bureau, y compris des objets tranchants comme des cutters et des ciseaux. Encadrés par des intervenants, ils y font des travaux manuels.

«Ils collent, ils plient, ils découpent, ils reçoivent des consignes, énonce fièrement la psychiatre, ils travaillent ensemble, ils aiment beaucoup venir ici. Comme ils ont des traitements forts, c’est bien qu’ils se bougent. Pour les infirmiers, c’est un lieu d’observation sur leur état de santé, leur capacité à être à plusieurs.» Cela s’appelle l’«ergothérapie». Les patients, en revanche, sont privés d’exercice physique: la salle de sport n’est pas utilisée, en raison du manque de personnel.

Le grand jour, c’est celui du permis de sortie. En fin de parcours, chaque patient, chaperonné par trois infirmiers, a le droit à une visite hors les murs. «En général, ils vont à Belle-Épine [le centre commercial du Val-de-Marne] pour manger au restaurant chinois et s’acheter des affaires», indique Magali Bodon-Bruzel. «Cela permet de voir si les patients sont prêts à quitter l’UMD.» La commission du suivi médical, composée d’«experts indépendants» (*), peut alors décider de les libérer, ou pas.

Au cours de l’internement, tout dérapage est sanctionné. Le pavillon 35 est équipé de «chambres d’apaisement» en cas de bouffée délirante ou d’accès de violence. «Certains se pensent près de la sortie et se remettent à déconner. On les place là deux, trois heures dans la journée, dit un infirmier, comme ça ils récupèrent un peu, et nous, ça nous soulage.»

Le tarif est plus élevé si un aide-soignant, pire, un médecin, est pris à partie (retour au 37, voire au 38). Lorsqu’ils sont autorisés à partir, la parenthèse est refermée, retour à la case départ, ce qui pour un «processus de soin» semble paradoxal. L’équipe n’en entend parler qu’en cas de récidive, s’ils sont de nouveau jugés ingérables ou dangereux. «Quelques-uns reviennent, dit la chef de l’unité, mais ce n’est pas la majorité. Ce n’est jamais bon, parce qu’ils reviennent, ils se sentent chez eux, ça ne leur fait plus rien. Comme la règle sécuritaire est très stricte à Henri-Colin, normalement, ce qui est opérant, c’est qu’ils évitent d’y revenir.»

La boucle est bouclée. Ce mercredi de mars, la nuit est tombée. On s’apprête à prendre congé. Un dernier tour de clef, et l’on se retrouverait dehors. Mais la clef se bloque dans l’ultime serrure. Impossible de la décoincer, léger affolement, la psychiatre sort son téléphone pour appeler à l’aide. Un infirmier accourt, au bout d’un instant, il parvient à déverrouiller la porte. Quelques minutes, ce n’est pas long, mais cela semble une éternité.

(*) La commission du suivi médical est composée du médecin inspecteur de la santé de la direction départementale des affaires sanitaires et sociales chargé des problèmes de santé mentale et de trois psychiatres hospitaliers, qui n’exercent pas dans l’UMD “.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/260509/villejuif-enquete-sur-une-folie-enfermee-double-tour

Liens:
[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/carine-fouteau
[2] http://www.mediapart.fr/diaporama.php?d=20090522UMDdiapo&t=caf3a0f7a32a4caeeed4ed34d9ecb9ea
[3] http://www.mediapart.fr/files/UMDarrete.pdf
[4] http://www.mediapart.fr/files/santementale.pdf
[5] http://www.santementale.fr/index.php?option=com_virtuemart&page=shop.product_details&flypage=shop.flypage&category_id=7&product_id=267&Itemid=66
[6] http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=JFP&ID_NUMPUBLIE=JFP_019&ID_ARTICLE=JFP_019_0019
[7] http://books.google.fr/books?id=rNikL7FzZIgC&printsec=frontcover&dq=Les unités pour malades difficiles&ei=WST4ScfjAZ2EyASvwbWcBQ#PPA6,M1
[8] http://pagesperso-orange.fr/psycause/004/quelle_peut_etre_la_place_004.htm
[9] http://www.dailymotion.com/video/x5rra9_berurier-noir-pavillon-36_music
[10] http://www.paroles-de-chanson.eu/imprimer-paroles-de-chanson-berurier-noir/pavillon-36.pdf
[11] http://paroles-de-chansons.abazada.com/
[12] http://www.santementale.fr/index.php?option=com_virtuemart&page=shop.product_details&flypage=shop.flypage&category_id=7&product_id=9402&Itemid=66
[13] http://champpenal.revues.org/document6183.html
[14] http://champpenal.revues.org/document6013.html
[15] http://www.vacarme.org/article1490.html