La langage dans l’autisme de Joey

Avant d’aborder la question du langage dans l’autisme, il nous faut nous la syntaxe élémentaire du langage. Après cela, nous pourrons entrer plus en détail dans le système linguistique de Joey, un enfant qui a été pris en charge à l’école orthogénique de l’Université de Chicago par Bruno Bettelheim et dont il fait le récit dans son livre, La forteresse vide, en 1967. 

La syntaxe élémentaire du langage

Je rappelle les éléments nécessaires pour qu’un langage puisse exister et que nous puissions le transformer en parole.

Le monde des choses est représenté par des mots, les signifiants. Ce qui fait des signifiés de ces choses, comme l’explique Ferdinand de Saussure : S /s. Figure de la meuh S s. Le signifiant représente le signifié.

Pour que tout cela devienne une parole, il ne faut pas oublier que le signifiant est prononcé par un locuteur dans une énonciation. Ce qui est alors énoncé est échangé entre au moins deux personnes et prend valeur de parole à laquelle l’autre, l’interlocuteur, peut répondre….. ou pas !

Il est possible de combiner les signifiants, les mettre en série, les enchainer pour, au final, construire un discours.

Représentation de la sensation par les mots

Avec le développement de la psychiatrie, nous nous sommes rendu compte que le discours et la parole dans la psychose se distinguent de ceux de la névrose.

Dans la schizophrénie, Freud a souligné la façon dont les personnes s’expriment en utilisant des expressions à prendre « au pied de la lettre », littéralement et donc, sans les interpréter.

Il vous dit qu’il va prendre la porte et il commence à en démonter les battants.

Elle vous dit que son copain lui a « tourné les yeux » car elle pense qu’elle voit le monde à travers ses yeux à lui. Cette patiente schizophrénie était plongée dans un syndrome d’influence.

Mais, dans l’autisme, quelles sont les particularités de sa parole et de son langage ?

Pour le voir se déployer en détail devant nous, nous avons l’exemple de Joey, un enfant autiste qui a été soigné à l’institut orthogénique de l’Université de Chicago par Bruno Bettelheim [1], de l’âge de 9 à 12 ans.

La machine-auto

Cet enfant avait fabriqué une « machine-auto » sur laquelle il se focalisait. Diapo 4. Il était lui-même « machiné » et les machines constituaient donc l’essentiel de ses « intérêts particuliers ».

Cet enfant utilisait un vocabulaire technique précis et centré par les machines : « pale d’hélice », « courroie de ventilateur », « essoreuse (de machine à laver) » et « régulateur (de tourne-disque) », p. 313.

La préciosité technique de son langage, sa « verbiosité », était remarquable au même titre que le style souvent « précieux » du langage et des expressions des autistes qui est souvent signalé.

La relation de mot prédomine et se centre sur la sensation du corps

Il avait nommé les aliments par leur nom, « beure », sucre » ou « eau », avant de renoncer à le faire. Puis, il a regroupé les aliments dans des ensembles. « Graisse » pour le beurre, « liquide » pour l’eau, « sable » pour le sucre. Remplaçant la qualité alimentaire selon son usage social par sa qualité sensitive et physique, p. 310. Il leur retirait leur qualité de gout. « Il pouvait donc se livrer à la pensée abstraite », p. 310. « Il créait un langage adapté à son expérience affective du monde, p. 310.

Il avait décidé « créer un langage s’accordant avec la façon dont il éprouve les choses – et les choses seulement, pas les gens », Ibid.

Dans L’inconscient[2], Freud souligne que le langage de la schizo est « valable mot à mot » car dans ce langage, « la relation de mot prédomine sur la relation de chose ». Le schizo se centre sur la sensation du corps qui prévaut dans toute la chaine de pensée. C’est un « langage d’organe ».

Pour Joey, c’est un peu comme si cette logique du langage de la schizophrénie était appliquée et poussée jusque dans ses limites les plus extrêmes.

Le refus d’entendre

Il ne pouvait entendre le mot « adulte » ou « père », p. 325. Certaines couleurs ou certains noms était dangereux, car elles « coupaient le courant » électrique, p. 324. En effet, en tant que machine, Joey devait être branché en permanence sur l’électricité.

Le fait de lui parler lui était insupportable.

 « Il reconnaissait qu’il n’avait mal aux oreilles que lorsqu’il ne voulait (…) entendre parler de certains sentiments », p. 395.
Ce qui est un langage d’organe. Se bouchant les oreilles, en somme, il déclarait : tu me casses les oreilles !

Il affirmait qu’il ne pouvait entendre qu’avec des machines parce qu’il pouvait les arrêter si besoin était. Il devait prendre des précautions pour parler. D’abord, il parla à la radio, puis, il utilisa des téléphones d’enfants. « Entendre représentait le contact avec autrui : alors, vous mettez de la cire dans les oreilles. Ca vous protège et ca vous bouche les oreilles de sorte que vous n’entendez pas les choses que vous ne voulez pas entendre. Vous ajoutez de la cire et encore de la cire pour être bien sur de ne pas entendre ; ca vous rend sourd ! (car) avec les émotions, des choses horribles arrivent. Les émotions, va vous tue ! », p. 395, dit-il.

« Il montrait que ce n’était pas le rejet ou l’ambivalence parentaux qui le faisait devenir une machine sans vie mais ses propres réactions à ceux-ci. Tant que nous souffrons nous ne nous déshumanisons pas. Ce n’est qu’en inhibant nos actions et en n’ayant plus d’affects que nous cessons d’être des humains » , p. 394.

Un langage inversé

Cela a pour conséquence que la relation à l’autre est « inversée ». L’amant de la patiente de Tausk est un « tourneur d’yeux » car maintenant, elle parle avec ses yeux à lui.

Tout comme Joey.

Il utilisait les pronoms personnels de « façon inversée », il se désignait par le « vous » et il désignait l’adulte auquel il parlait par le « je », p. 313.

Il s’adressait à sa thérapeute de cette façon : « veux que Miss te pousse sur la balançoire », p. 313.

 « Il ne s’adressait jamais à quelqu’un directement et ne se servait que de la troisième personne lorsqu’il en parlait », p. 313.

Joey ne parlait qu’à lui-même.

La fabrication d’un monde par la création d’un langage personnel

Joey, lui, pouvait parler, jamais à une personne, mais au mur, p. 327, « par allusions privées et selon un ordre et une utilisation des mots inhabituels », qui est restée longtemps incompréhensible, p. 327. Par exemple : « les cercles sont droits, ce sont des lignes droites », p. 327.

Joey donnait des noms aux choses. Ces noms étaient de nouvelles fabrications, des créations, des néologismes. Ils accompagnaient son évolution et sa construction. Ils situaient son monde et ils le situaient dans ce monde.

La fabrication des mots

Comment Joey fabriquait-il ses mots ?

Pendant un moment, Joey se mit une couverture sur les épaules et se blottit dessous. Pendant de nombreuses journées, il était alors « presque toujours enveloppé dans des couvertures, dissimulé comme un papoose (un bébé indien d’Amérique du Nord) », p. 381.

Mais, il était un papoose électrique, enclos, suspendu dans le vide, branché à l’électricité et devant produire des matières fécales. Il jouait au « papoose du Connect-I-cut » (Je connecte, je coupe).

« Connect-I-cut » était un mot « encapsulé ». Joey encapsulait son message dans les mots. Connecticut comme l’état américain, bine sur. Mais, aussi connecter et déconnecter quand il veut comme on peut le faire d’un ampoule.

Il vivait lui-même dans un enclos et protégé par le verre, branché et débranché, avec de la nourriture. Comme vivant dans une ampoule.

Distribution du monde par nomination

Les nominations accompagnaient sa découverte du monde.

Il était dans un « wagon hennigan » comme dans un landau que l’on promène. Il dira plus tard que c’était un « hen-I-can » (poule-je-peux) , p. 382. Où il se trouvait à la place du chauffeur.  

Une poule étant un être qui fait éclore des œufs. D’ailleurs, il concevait le projet de renaitre au monde. « L’idée était si audacieuse qu’il devait soigneusement la cacher derrière un néologisme, n’en parler que dans un langage secret », p. 383.

Il pouvait alors rebâtir une relation avec le monde.

Et « quoi de plus naturel alors que d’essayer de renaitre par les machines ? » , p. 383. « La poule était donne naissance à quelque chose qui est enclos dans une coquille cassable, comme les lampes en verre », p. 383.

La machinerie du monde

Pour Bettelheim, dans le « langage symbolique de Joey » lui a permis de fabriquer un

néo-monde symbolique qui distribuait le rôle de chacun, lui permettant de le faire tourner comme une machine.

Pour conclure, à sa façon, la parole et le langage autistique, est un acte créateur.

Je pense qu’il est important suivre son évolution et son développement, étape par étape.

Joey sortira de l’école à l’âge de 12 ans, pour passer un diplôme d’électrotechnicien qu’il obtiendra. Puis, il travaillera dans ce métier.


[1] – Bruno Bettelheim, La forteresse vide, NRF, Gallimard, 1969 (paru en 1967)

[2] – Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Gallimard, p. 110-121

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